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21 juin 2014 6 21 /06 /juin /2014 18:00

        Moments émouvants hier, lors de la visite dans le Tarn du Président de l'Assemblée nationale, Claude Bartolone, qui a souhaité retrouver quelques lieux emblématiques de l'action de Jean Jaurès sur sa terre d'élection: Albi, Carmaux, Pampelonne...

 

       A la fin de la journée, il a prononcé un beau discours, qu'on trouvera ci-dessous et qui résume bien la pensée de celui qui fut à la fois un grand tribun, un humaniste et un socialiste, dont les analyses et les exhortations n'ont pas pris une ride un siècle plus tard.

 

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       Pour revivre l'histoire des grands évènements du siècle écoulé à la lumière de la pensée de Jaurès, je vous invite à venir voir le spectacle   "Jaurès, une voix pour la paix" , qui sera donné du 27 au 31 juillet à

Cap'Découverte, près de Carmaux. Vous pouvez déjà réserver ici   

 

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      " Quel plaisir de se retrouver en ces terres albigeoises, terres d’une beauté renversante. Je ne sais, depuis que je sillonne ce département depuis l’aube, qui entraîne qui dans la course à l’élégance, de la main de la nature ou de celle de l’homme.

 

      Un grand merci pour nous ouvrir aussi généreusement vos portes, vos villages, vos villes, vos musées et vos bâtiments officiels, avec l’enthousiasme et la fierté de ceux qui savent qu’ils ont là, sous leurs pieds, à portée de main, au-delà de lieux locaux familiers, des trésors nationaux.

 

      Car c’est une des spécificités de votre génie local d’entraîner des convulsions universelles. L’hérésie cathare fut-elle une révolte locale ? Bien sûr que non. A d’autres époques, nous l’aurions appelée Résistance. Des hérésies, elle fut sans doute une des plus belles, une des plus fascinantes, déjà une « force essentielle de négation », pour reprendre la belle formule de votre enfant qui nous occupe aujourd’hui, Jean Jaurès.

 

      Hérétique, Résistant, Jaurès le fut-il ? Sans doute, chacun porte en soi sa vision de ce grand tribun fondateur. Mais, ce qui est sûr, encore une fois, c’est que Jean Jaurès, s’il est une figure tutélaire d’inspiration permanente pour la gauche française, est une épaisseur historique qui appartient à toute la nation. Nous le voyons à la profusion des documents qui paraissent à l’occasion du centenaire de son lâche assassinat.

 

      Biographies, films, ouvrages sur les circonstances de sa mort, anthologies de ses textes, livres politiques sur son message et ses idées, de la part de la gauche comme de la droite ! Jaurès n’a jamais été aussi vivant. Dans une société que la résignation et le cynisme qualifient parfois d’indifférente, sans idée, matérialiste ou consumériste, apolitique, que sais-je encore, l’agitation autour de Jaurès montre qu’il n’en est rien.

 

      Lire Jaurès, écouter Jaurès, regarder Jaurès, c’est aller chercher au plus profond de soi ce que l’on peut faire pour l’autre, pour son pays, pour le genre humain. Car que montre la très belle exposition que nous venons de visiter, et dont je salue et félicite les organisateurs ? Que, du Tarn à l’Assemblée nationale, de Castres à la funeste rue Montmartre, Jaurès alla chercher inlassablement au plus profond des êtres qu’il rencontra, leur part d’humanité et de dignité. Il ne relâcha jamais l’ardeur de cette quête, avec ce mélange qui le caractérise de combativité et de tranquillité.

 

      Qu’avons-nous ressenti dans les couloirs de cette exposition, que ressentons-nous à la vue de ces lieux si familiers au jeune professeur de philosophie qui choisit, après l’Ecole normale supérieure, d’enseigner ici à Albi, contre les conseils de ses camarades et professeurs qui le prévenaient qu’une carrière se construisait à Paris ?

 

      Nous avons vu tout d’abord un homme au travail. A la vue de ses manuscrits, à la vue de ce bureau si émouvant, nous nous rappelons que, pour Jaurès, le combat politique est un long travail pour acquérir la connaissance, notamment la connaissance de son semblable.

 

      Jaurès, on l’a vu, n’avait rien d’un idéologue sectaire. Pas du tout, c’était un bon élève, travailleur, curieux, qui aimait la philosophie, et qui n’y voyait rien d’abstrait. Ce sont la philosophie et l’histoire qui le menèrent à la politique comme c’est la République qui le mena au socialisme. La philosophie ne devait pas, pour lui, s’étudier en soi. Elle n’avait de sens que si elle était au service de l’émancipation individuelle et de la libération collective, par exemple de l’amélioration du sort des mineurs. Mais attention, si les études de sa jeunesse le portaient à la politique, cette action politique était inspirée de cette hauteur de vue et de son exigence. Et je ne suis pas sûr que, sur ce point, nous lui soyons si fidèles.

 

      Nous, peuple d’une époque qui a sacrifié le souci du long terme au court terme des chaines d’information et à l’immédiateté des petites phrases. Nous, peuple d’une époque dont les partis politiques ont abandonné leur mission fondamentale d’éducation populaire, nous, peuple d’une époque qui est si fière de parler en chiffres, en pourcentages et en slogans, nous, sommes-nous dignes des promesses du baptême du Parti socialiste par Jean Jaurès en 1905 ?

 

      Là où les phrases de Jaurès argumentaient avec conviction, nos chiffres ordonnent avec arrogance. Là où les mots de Jaurès collaient aux émotions et aux souffrances, nos pourcentages collent aux classements et aux taux d’intérêt. Là où les appels de Jaurès engendraient l’enthousiasme des jeunesses et des opprimés, nos slogans engendrent l’abstention et la désaffection. Là où Jaurès citait Leibniz et sa théorie de l’harmonie, nous citons les agences de notation et leurs théories de l’austérité.

 

      J’enrage parfois, à écouter des voix dont les relents m’entraînent à d’obscures réminiscences, des voix de haine, pour le dire en un mot, des voix d’extrême-droite, utiliser nos mots si nobles : peuple, travailleur, classes populaires, souffrances, liberté.

 

      Eux les utilisent pour nous trahir, pour trahir ce peuple qu’ils feignent d’aimer, ce peuple que l’on s’acharne, nous les républicains de progrès, à vouloir séduire avec nos chiffres, nos graphiques et nos publicités.

 

      Nous avons ensuite, dans cette exposition, vu un homme dont l’ardeur à la transformation sociale n’a jamais faibli. Nous venons de le voir à la tribune de l’Assemblée, créant par la seule force de sa verve le frémissement même de l’air.

 

      Il y a un an, le 25 mai 2013, j’ai eu le plaisir de commémorer avec la population de ma ville, le Pré-Saint-Gervais en Seine-Saint-Denis, le centième anniversaire d’un discours magnifique de Jaurès contre l’allongement du service militaire de deux à trois ans. Une photo le montre ce jour-là, le poing serré, le buste penché vers la foule, le drapeau rouge, derrière, qui flotte au vent et qui semble scander ses paroles émancipatrices. Il était révolutionnaire, assurément, et il voulait que le Parti socialiste le soit.

 

      Vous connaissez ces mots : « précisément parce qu’il est un parti essentiellement révolutionnaire, il est le parti le plus activement et le plus réellement réformateur ». C’était le discours de Toulouse dont nous venons d’admirer le manuscrit. Les assurances sociales, la journée de huit heures, la question scolaire, l’enrichissement de l’imaginaire des travailleurs, l’organisation de la lutte pacifiste … C’étaient d’abord des idées, des utopies pour certains. Et cela devenait des forces de conviction, des possibilités réelles, cela devenait des enjeux de conquête.

 

      Son travail sur la pensée, son absence de peur devant les grandes idoles qui entravaient le droit de propriété alimentaient une éloquence et une énergie que les travailleurs aimaient puisqu’après un discours de Jaurès, une chose impossible, un élément de fatalité, un accablement jadis éternel, devenaient discutables, devenaient friables, en un mot, devenaient contestables.

 

      Et là commençait la politique, là commençait l’enjeu de la lutte socialiste. Quand il toucha à la guerre, on ne lui pardonna pas. Et c’est bien parce qu’une paix imposée par les travailleurs de France et d’Allemagne n’était pas impossible si l’arme ou la menace de la grève générale étaient bien utilisées que les bellicistes le tuèrent à temps.

 

      C’est pour la paix entre les hommes, le droit des gens qui souffrent et qui travaillent à tout simplement vivre et ne pas se faire tuer sur un champ de bataille, que le Grand Jaurès est mort, au café du Croissant. Une idée simple et évidente, qui n’avait rien d’un fantasme. Mais il est si simple d’appeler fatalité la volonté de ceux qui ont les moyens d’imposer leurs intérêts.

 

      Enfin, ce que cette exposition nous révèle, et nous touchons là le cœur du mystère de Jaurès, c’est une certaine idée de la dignité de l’homme. Oui, Jaurès avait cette certaine idée de la dignité des hommes qui le poussait au travail. Et il travailla si bien, il les écouta si bien ces hommes et ces femmes, que de ce vingtième siècle qui le tua en naissant, il en fit son siècle, sa conscience et sa voix la plus juste.

 

      J’ai rappelé dans mon discours de l’année dernière au Pré-Saint-Gervais que Jaurès, tout au long de ce XXème siècle qu’une balle de revolver lui enleva, est demeuré « cette boussole pour la gauche », que tout homme de gauche, devant un problème, devant une incertitude, se demande, encore aujourd’hui : dans la même situation, « qu’aurait fait Jaurès » ?

 

     Jaurès voulait en effet, et c’est ce qui fascine quand on le lit, tout réconcilier, monde sacré et monde profane, travailleurs de tous les pays, révolution et réforme, action et philosophie. Sa pensée, sa parole expriment à chaque mot une vision quasi mystique de la politique.

 

     Elle produit à chaque page un espoir tel qu’on s’en veut de ne pas, parfois, en faire toujours plus pour que la justice advienne enfin. Il parlait en 1904 de la recherche politique de ce « point d’équilibre de la vie intérieure », cette « vie intérieure » dont il se soucie tant chez les prolétaires. Il voudrait tant que le mouvement socialiste auquel il appartient incarne la faculté d’enrichissement de cette vie intérieure, parallèlement au combat social proprement dit.

 

      Il sait, ce disciple de Rousseau, il sait, ce grand connaisseur du grand comité de l’an II, que les pauvres et les exclus se détourneront des forces politiques qui ne composent plus cette petite musique qui les consolait de leur misère.

 

      Il sait, ce grand auditeur de la musique des choses, de la musique des êtres, que la politique doit élever à la recherche de ce qui fait l’unité des hommes, à une éthique générale, à une éthique sociale.

 

      Il sait, ce philosophe, que cela fut une grande affaire grecque, que le mot éthique est un mot grec, et que c’était, à l’origine, une notion musicale. Le musicien doit accorder son instrument et son oreille : l’èthos, c’était en grec l’attribut de la tonalité musicale. D’où l’éthique, ce combat personnel qui désigne cette disposition qui permet d’accorder ce qu’il y a de meilleur en l’homme à l’harmonie du monde.

 

      Pour Jaurès, en chacun de nous, il y a la totalité cosmique, chaque vie peut être une œuvre d’art. D’où l’horreur des privilèges et de la soumission de peuples entiers à des intérêts économiques et financiers qui réservent à une minorité les promesses de bonheur et de dignité que toutes les grandes pensées humaines ont formulées.

 

      Pour Jaurès, l’aspiration à la beauté, en offrant à l’individu le plaisir de la contemplation solitaire, interdit aussi aux masses d’être esclaves. C’est parce que la nature est belle, qu’elle est accessible à l’homme, c’est parce que tant de choses nous rassemblent, c’est parce que la fraternité rend l’humanité plus belle encore, que les conditions de travail des mineurs de Carmaux étaient non seulement insupportables, mais qu’elles étaient un sacrilège envers la dignité de l’homme. C’est parce qu’une vie humaine, où qu’elle soit, a droit à toutes les promesses de l’esprit et de l’amour, qu’elle ne peut pas être fauchée sur un champ de bataille de la Somme pour des raisons aussi brouillardeuses que la brume qui cachait alors ce naufrage de l’Histoire.

 

       Comment un socialiste pouvait-il, en 1913, se battre pour la journée de huit heures pour, en 1914, accepter la guerre ? A quoi sert-il de sauver une soirée à un ouvrier si on lui vole sa vieillesse ? C’est pour avoir les réponses à des questions aussi simples que l’enfant de votre pays, votre enfant, est mort.

 

     Soyez remerciés du fond du cœur, familles, travailleurs, peuple du Tarn, pour nous avoir, à nous Français, à nous socialistes, à nous citoyens du monde, fait le don d’une telle lumière.

 

      Le don d’une de ces figures de notre récit national qui appartiennent à toute la France, à toute la nation, dont le souvenir nous élève en ce moment et que nous célébrons à l’occasion du 100e anniversaire du déclenchement de la Grande Guerre et du 70e anniversaire du débarquement en Normandie, ces figures qui incarnent notre exigence et notre idéal. "

Carte d'adhérent de Jaurès (1913), membre de la section socialiste de Carmaux

Carte d'adhérent de Jaurès (1913), membre de la section socialiste de Carmaux

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Published by Paul Quilès - dans Jaurès
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Marie-Françoise Ménard-Doucet 28/06/2014 10:26

Merci infiniment pour tout ce que vous accomplissez!

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Bibliographie

- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez