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9 mai 2015 6 09 /05 /mai /2015 15:13
Place de la Bastille. 10 mai 1981, 23h

Place de la Bastille. 10 mai 1981, 23h

      Publié sur le site du JDD sous le titre 

 

"Les leçons de Mitterrand du 10 mai 1981 sont toujours d'actualité"

 

      Pourquoi parler encore une fois du 10 mai 1981 et de la victoire de François Mitterrand ?

 

      Serait-ce parce que le 10 mai tombe cette année un dimanche (mais c’est le cas tous les 6 ans…) ? Serait-ce par un goût immodéré des commémorations…qui évite de parler du présent ?

 

      Non, il s’agit plutôt aujourd’hui de rappeler un moment fort de l’Histoire, pas seulement pour les socialistes, mais aussi pour la gauche et, au-delà, pour notre pays. A condition de ne pas idéaliser l’évènement et de ne pas le couper de son contexte, sa lecture peut aider à dégager des enseignements pour le temps présent et pour l’action.

 

      Directeur de la campagne de François Mitterrand en 1981 et organisateur de la mémorable fête de la Bastille*, je ressens avec beaucoup de force l’évocation de ce souvenir. Sans nostalgie, mais avec le souhait que le rappel de cet évènement soit utile aux générations qui ne l’ont pas vécu.

 

       C’est ce que j’exprimais déjà à l’occasion du 30ème anniversaire du 10 mai 1981, en conclusion du petit livre « On a repris la Bastille »

 

       Quatre ans plus tard, en relisant mes propos, je m’aperçois qu’ils sont encore pertinents

 

                                                                                                 Paul Quilès

 

* Ecouter l'émission de France Inter: "10 mai 1981: l'arrivée de la gauche au pouvoir" (de 39' à 54')

 

************


     « Dans l’esprit de plusieurs générations, le 10 mai 1981 demeurera sans conteste une référence historique et la date d’une journée mémorable. Tous ceux qui ont participé à la liesse populaire de la « soirée de la Bastille » qui l’a conclue en garderont un souvenir ému.

 

     Les jeunes qui venaient d’accéder à l’âge de voter se souviendront du formidable enthousiasme de la fête et de leur espérance que cette victoire permette, comme le disait le slogan des socialistes, de « changer la vie ».

 

     La joie des militants de gauche, qui s’étaient battus pendant tant d’années, faisait plaisir à voir. Ils avaient presque fini par douter que la droite puisse être battue, en intériorisant la formule de Jacques Chirac, qui ironisait sur la gauche, « excellent critique musical… mais demande-t-on à un critique musical de diriger un orchestre ? ».

 

     Les plus anciens se souviendront de leur émotion en réalisant que la dernière grande victoire de la gauche remontait à 1936, quarante-cinq ans en arrière !

 

     Je revois encore ce vieil homme, quelques jours plus tard, qui faisait ses courses sur le marché Maison Blanche, dans mon XIIIème arrondissement. Il me reconnaît, s’arrête et se met à me raconter sa soirée du 10 mai : « Vous savez, je suis veuf, je vis seul dans mon HLM. Dimanche soir, je préparais mon dîner dans la cuisine, quand j’ai entendu à la radio, à20 heures, que Mitterrand avait gagné. Alors, je me suis assis et j’ai pleuré. J’ai pleuré de bonheur, parce que, rendez-vous compte, j’attendais ça depuis 1936 ! Alors, je me suis dit : “maintenant, tu peux mourir” ».

 

     Bien sûr, certains ne manquent pas de mettre en parallèle les espérances soulevées par cette victoire et les désillusions de certaines périodes de la gauche au pouvoir. Il n’est pas dans mon intention de réaliser ici l’inventaire des erreurs ou des insuffisances qui ont marqué les deux septennats de François Mitterrand.

 

    Beaucoup a été dit à ce sujet et, si certaines critiques me paraissent fondées, d’autres ne sont pas empreintes de la nécessaire honnêteté qui consiste à replacer les événements et les actes dans le contexte de l’époque. Force est de constater en effet que certains oublis, voire quelques réécritures de l’Histoire, empêchent parfois de comprendre pourquoi et comment, le 10 mai 1981, François Mitterrand est devenu Président de la République française, alors que tant de forces s’opposaient à lui et que sa stratégie était contestée, y compris dans le camp de la gauche*.

 

    Quel que soit le jugement que l’on porte sur le bilan de l’action de François Mitterrand, personne ne peut nier que la victoire du seul président de gauche élu jusqu’ici par les Français et l’action de ses gouvernements ont marqué la France de la fin du XXème siècle.

 

     On entend dire qu’il s’agissait alors d’une autre époque. Il est vrai que le monde a considérablement bougé depuis ce qu’on a appelé « les années Mitterrand ». La scène internationale, toujours dominée par l’hyperpuissance américaine, a vu se renforcer l’influence de nouveaux acteurs. Le mur de Berlin est tombé depuis plus de vingt ans.

 

    Récemment, d’autres craquements se sont fait entendre, avec les révolutions qui ont embrasé le monde arabe. La mondialisation des échanges est devenue un enjeu majeur des relations entre Etats.

 

    Des lignes nouvelles de fracture sont apparues, sous les coups de boutoir des extrémismes, qui se manifestent avec plus de vigueur, notamment à travers les dérives religieuses et le terrorisme mondialisé. En France aussi, la vie politique, les rapports de force, les débats ont évolué.

 

    En dépit de ces changements, il est des enseignements de la vie publique de François Mitterrand qui perdurent. Je pense notamment au rôle qu’il attribuait dans la conduite de son action à la volonté et à la méthode.

 

    Volonté par exemple d’approfondir la construction européenne sans détruire la France, en liaison avec notre partenaire allemand. Volonté de moderniser l’économie de notre pays en l’appuyant sur des secteurs publics forts. Volonté de rechercher la justice sociale, même si les difficultés économiques et certains manques d’audace n’ont pas permis d’aller assez loin.

 

     Quant à la méthode qui fut celle de François Mitterrand et qui a toujours guidé sa démarche, elle me semble totalement d’actualité : des objectifs politiques clairement définis, une stratégie bien affichée, le souci permanent de rassembler (les socialistes, la gauche, les Français). Son dernier message aux socialistes*** résonne encore à mes oreilles : « Je crois pour demain comme hier à la victoire de la gauche, à condition qu’elle reste elle-même. Qu’elle n’oublie pas que sa famille, c’est toute la gauche. Hors du rassemblement des forces populaires, il n’y a pas de salut ».

 

     Aujourd’hui, je suis étonné et souvent attristé de voir à quel point la gauche semble avoir du mal à s’inspirer de cette stratégie, qui n’a pourtant pas perdu de sa pertinence. En 2011, comme il y a trente ans, la France a besoin d’espoir et nos concitoyens sont en attente de véritables changements. 

 

    Ils supportent en effet de moins en moins les injustices criantes de cette société et ils voient bien que la jeunesse est en panne d’avenir, que les classes moyennes sont désemparées, que la précarité s’accroît, que la laïcité est contestée, que la voix de la France est affaiblie et parfois inaudible.

 

    Pour autant, leur volonté de sanctionner la droite et le pouvoir en place risque de ne pas suffire à la gauche pour l’emporter. Ses divisions entretiennent la confusion, la focalisation sur les combats de personnes accroit la défiance, et l’absence de plateforme commune portant une alternative décourage les couches populaires, laissant le champ libre à des idéologies inquiétantes.

 

     Avec nos alliés écologistes et toutes les forces vives de la gauche, nous devons convaincre de notre capacité à transformer en profondeur la société, les conditions de vie et notre mode de développement.

 

     D’où la nécessité du rassemblement, sans lequel aucune victoire électorale n’est possible. D’où l’urgence aussi de la formulation d’une véritable alternative de pensée et de gouvernement.

 

     Même si le contexte politique a évolué, les « fondamentaux » de la stratégie de François Mitterrand me semblent être encore aujourd’hui les conditions de la réussite pour la gauche : le choix des personnes ne doit pas précéder l’élaboration du projet ; les sondages ne doivent pas être la boussole des décisions ; le rassemblement de la gauche doit être recherché en permanence. L’élection de François Mitterrand a également fait la preuve éclatante que ce n’est pas la popularité qui fait l’élection… mais la victoire qui rend populaire !

 

   Celles et ceux qui, comme moi, ont eu la chance de connaître cet homme de près retiendront également un autre trait de sa personnalité, auquel il dut faire appel à de multiples occasions au cours de sa vie : une exceptionnelle capacité de résistance à l’adversité.

 

     Ce sont sa ténacité et la volonté qu’il manifestait dans l’action, jointes à la clarté de ses objectifs, qui expliquent sans doute pourquoi ce personnage au caractère trempé, semblant parfois froid et distant, avait la capacité rare de mobiliser et d’entraîner les hommes.

 

     Je souhaite que les responsables politiques de la gauche sachent s’inspirer de la leçon du 10 mai 1981, pour redonner l’espoir qui manque tant aujourd’hui à notre pays… »

(texte écrit par Paul Quilès en avril 2011)

_________________

 

** Le 8 mai 1981, dans l’avion qui nous ramenait du dernier meeting de la campagne présidentielle à Nantes, alors que je lui disais: "Je suis convaincu que vous allez gagner dimanche", François Mitterrand, sans contester ma prévision, me répondit, très ému: "Vous rendez-vous compte de ce que cela signifiera, cette victoire, avec toutes les forces qui étaient coalisées contre nous ? C’est incroyable"

 

*** Ce message de François Mitterrand aux socialistes a été délivré au cours du congrès du Parti socialiste de Liévin (18, 19 et 20 novembre 1994).

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Published by Paul Quilès - dans Toujours d'actualité
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Bibliographie

- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez