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12 juillet 2015 7 12 /07 /juillet /2015 08:30
Un socialiste atypique

Interview de Paul Quilès par

 

Gardarem lo Larzac, le bimestriel d'information du Larzac

 

 

      Quand on lui avait téléphoné pour prendre rendez-vous, il nous avait dit : « pas plus d’une demi-heure, j’ai un emploi du temps chargé ! ». Du coup on avait préparé quelques questions courtes. Après avoir déambulé dans les ruelles d’un des plus beaux villages de France, nous fûmes reçus par Paul Quilès, maire de Cordes-sur-Ciel et président de la communauté de communes du Cordais et du Causse (tiens ! là-bas aussi il y a un causse…).

 

      Nous avions souhaité l’interviewer pour deux raisons majeures : d’abord parce que c’est l’un des rares socialistes, et le seul ancien ministre de la Défense (il le fut en 1985-86), à critiquer la doctrine de la dissuasion nucléaire, ensuite en tant qu’élu tarnais (Cordes est située à 20 km du projet de barrage de Sivens), parce qu’il a pris ses distances avec ses voisins élus, PS ou de droite, tous pro-barrage, en ne participant pas à la marche des élus, trois semaines après la mort de Rémi Fraisse et le gel du projet.

 

      En fait d’interview, ce fut à peu près aussi difficile que d’interroger Ticlo et Lucienne Galtier (cf. GLL n°320), tant Paul Quilès semblait heureux de rencontrer des paysans du Larzac et de raconter son long cheminement de militant et d’élu socialiste.

 

      Et c’est au bout de presque deux heures d’entretien que Paul Quilès nous a raccompagnés à la porte de la mairie, après nous avoir narré des épisodes de sa vie publique, en commençant par sa présence à l’arrivée de la marche des paysans du Larzac, en décembre 1978. Il était alors l’unique député socialiste de Paris et, ceint de son écharpe tricolore, il avait tenté de négocier avec les forces de l’ordre qui arrosaient de gaz lacrymogène la foule massée sur le boulevard Jourdan. Il nous a aussi raconté comment fut annoncé l’abandon du projet de centrale nucléaire de Plogoff, en début de meeting à Brest, par le candidat Mitterrand, pourtant très prudent sur la question du nucléaire civil, comme d’ailleurs sur la dissuasion nucléaire…

 

      Sur ce dernier sujet, il nous a assez longuement exposé sa position (lire l’entretien ci-dessous).

 

      Concernant Sivens, Paul Quilès s’est effectivement désolidarisé de ses collègues élus socialistes du Tarn, mais il est surtout très critique envers les zadistes, et envers « ces responsables politiques qui ont exploité l’affaire à des fins électoralistes », par exemple Cécile Duflot. Sur le fond, « ce dossier a été mal monté, le dialogue n’a pas eu lieu au bon moment. Je regrette en particulier que le rapport des experts, qui concluait à un surdimensionnement du projet, n’ait pas été rendu public avant la manifestation du 26 octobre et la mort de Rémi Fraisse. On aurait évité un drame humain. » Sur le vieux débat bien connu sur le Larzac entre légalité et légitimité, Paul Quilès se démarque nettement de ses voisins élus tarnais : « des décisions respectant la légalité ne peuvent naturellement pas être mises en cause, mais lorsqu’elles ont été mal préparées, il est nécessaire de définir la façon de tenir compte des critiques contestant leur légitimité. » Comment sortir de la situation de blocage actuelle ? « Il n’y a pas de solution magique. Je suggère une démarche visant à dépassionner le débat ; qu’on prenne le temps et qu’on trouve un lieu où pourraient se confronter les points de vue. Ce n’est pas forcément dans les assemblées politiques que se résume la volonté de trouver des solutions consensuelles. »

 

      À l’heure où beaucoup désespèrent de la classe politique en général, et du parti socialiste en particulier, c’est un petit réconfort de rencontrer un élu qui réfléchit, qui évolue, et qui met en cause le dogme de la dissuasion nucléaire, même si sur ce point il ne nous semble pas aller jusqu’au bout de la démarche en refusant de franchir le pas du soutien à un désarmement unilatéral.

T. L. et T. C.

 

*********

 

Pour la suppression des armes nucléaires

 

  • Vous vous démarquez de la grande majorité des responsables politiques par votre critique de la doctrine de la dissuasion nucléaire.

 

Oui, on parle d’un consensus en France sur cette question, alors qu’il n’y a jamais eu vraiment de débat. Pour les inconditionnels de l’arme nucléaire, cela relève d’une foi, on est comme en présence d’une sorte de religion, avec ses dogmes, ses grands-prêtres. Or dans une religion, on peut discuter de dogmes, mais pas du cœur de la religion : on ne remet pas Dieu en question. Le cœur de cette religion, c’est cette idée que la dissuasion nucléaire est indispensable et presque consubstantielle à la France.

 

  • Les responsables politiques ont-ils vraiment foi dans la bombe ? Ou bien cette absence de débat est-elle due à ce qu’ils ont d’autres soucis, d’autres priorités ?

 

Vous avez raison, il y a l’économie, le chômage… Ils sont tous très occupés. Et dans ce domaine comme dans d’autres il existe un lobby puissant, le « complexe militaro-industriel ». Cela commence par le chercheur, puis on fait des essais : le chercheur a montré que ça marchait, l’industriel que c’est réalisable, l’utilisateur trouve qu’il y a un mieux, et on en arrive au théoricien, qui construit la doctrine. Tous les échelons franchis, le conseiller va trouver le ministre, ou le président. Vous êtes intelligent, honnête, occupé, le travail est prémâché et vous dites oui. La réflexion se fait niveau par niveau, il n’y a pas de réflexion globale. Et il ne faut pas y voir un complot, ce serait une grave erreur, mais l’influence de ce « complexe militaro-industriel », que le Président américain Eisenhower avait dénoncée en quittant la Maison Blanche le 17 janvier 1961.

J’ai présenté une contribution au congrès de Poitiers (1) qui propose d’agir pour un monde sans armes nucléaires. On raisonne comme si c’était impossible, mais on a bien réussi à supprimer les armes chimiques. Mitterrand s’était battu pour leur complète disparition, pas seulement pour leur réduction : en 1993, pour la première fois, une arme de destruction massive a fait l’objet d’une interdiction vérifiée. Pourquoi la France ne prendrait-elle pas des initiatives dans ce sens concernant l’armement nucléaire ? On peut quand même mettre au crédit de Mitterrand la signature du TNP (2), l’initiative d’arrêt des essais nucléaires, l’arrêt de la production de matières fissiles (mais il est vrai qu’on a du stock pour des dizaines d’années) et la suppression des armes chimiques.

 

  • Vous défendez l’idée d’un désarmement multilatéral et progressif. Pourquoi pas un désarment unilatéral de la France, puisque notre dissuasion ne sert à rien ?

 

On peut se faire plaisir en le demandant, mais je crains qu’il y ait une impossibilité due au monde politique et à l’opinion publique. Et ce n’est pas parce que la France le ferait que les autres désarmeraient. Je crois que ce n’est pas de cette façon qu’on fera avancer le désarmement mondial. Si moi, ancien ministre de la Défense, je proposais cela aujourd’hui, je suis sûr que je perdrais toute crédibilité dans mon combat. Le désarmement international ne peut être que progressif et contrôlé. Par contre, je suis favorable à des actes forts : par exemple la suppression de la force aérienne stratégique. Pendant longtemps on a entretenu l’idée que la dissuasion exigeait trois composantes : terrestre, aérienne et maritime. On a renoncé aux missiles terrestres et à présent, même si on est favorable à la dissuasion nucléaire, on doit pouvoir reconnaître qu’on peut se passer de la force aérienne, comme l’ont fait les Britanniques. Rappelons-nous Jaurès, pour qui le courage consistait à ne pas céder sur l’idéal tout en sachant composer avec la réalité et en étant capable de négocier.

 

  • Mais l’obstacle pour un désarmement unilatéral n’est-il pas seulement psychologique ?

 

Quand on me dit que la France a besoin de l’arme nucléaire pour faire entendre sa voix, je m’interroge : en quoi lui est-elle utile au Mali, en Syrie, en Ukraine, face au terrorisme djihadiste ? Et quand on argumente que l’abandon de la dissuasion nucléaire menacerait la position de la France comme membre permenent du Conseil de Sécurité, on oublie qu’elle a obtenu cette place bien avant de se doter de l’arme nucléaire. Dans les années 1960, De Gaulle a fait passer le message que la France devait pouvoir se défendre toute seule, on a mis dans la tête des gens que la bombe atomique nous rendait libre par rapport aux Etats-Unis, que c’était la fierté de la France. Au départ, Mitterrand était contre les euromissiles, puis il s’y est rallié, mais c’était l’époque de la Guerre froide.

On est passé de trois armes nucléaires en 1945 à 70 000 dans les années 1990 : une monstruosité ! Cette accumulation a été justifiée par une suite de théories, jusqu’à celle de la « guerre des étoiles ». On a souvent organisé un sorte d’enfumage de l’opinion publique. Et encore aujourd’hui avec la façon de poser des questions orientées dans les sondages pour connaître l’opinion des Français sur l’armement nucléaire. Et ça marche. Les enfumés, ce sont aussi les médias, qui répercutent sans esprit critique, ou font de la simplification à outrance. Quant à cette idée que c’est la bombe atomique qui aurait garanti la paix pendant 50 ans, on peut en douter. Ce qui est sûr, c’est qu’elle nous a fait frôler la catastrophe : il faut voir à ce propos le film « 1983, au bord de l’apocalypse nucléaire » (3) et qui raconte comment les Russes avaient détecté par erreur le lancement de missiles américains et ont été à deux doigts de riposter. Et on nous parle d’assurance-vie ! Notez qu’en 1985, lorsque j’ai été ministre de la Défense, personne ne m’a parlé de ces faits…

 

  • En poursuivant le projet de laser Mégajoule, la France n’est-elle pas en contradiction avec son adhésion au TNP, qui lui interdit de moderniser son arsenal nucléaire ?

 

Effectivement, c’est une hypocrisie. Comme passer du missile M45 au missile M51, en augmentant la portée de 4 000 à 8 000 km. Le laser Mégajoule sert à tester les têtes nucléaires, il remplace les essais souterrains. Mais si on dit qu’il faut arrêter le projet Mégajoule, on nous répond que le nucléaire nous protège, qu’il stimule la recherche, qu’il y a des emplois en jeu… Il n’y a pas de réelle volonté. On répète depuis 30 ans « On veut bien faire des efforts, mais quand les autres en feront ». Cependant, si on peut me dire : « Vous êtes un rêveur », on ne peut pas me dire : « Vous êtes incompétent ! » Il y a deux ans, deux sous-marins nucléaires, français et britannique, se sont rentrés accrochés : ils ne pouvaient pas se détecter l’un l’autre ! Je vous renvoie encore à ce film sur 1983 : le danger est surtout dans l’erreur d’interprétation, on joue avec un risque phénoménal, monumental.

 

Propos recueillis par Thomas Lesay et Thierry Castelbou

 

(1) Lire la Contribution au Congrès du Parti Socialiste de Poitiers:

 

(2) TNP: Traité de Non-Prolifération

 

(3) Regarder le film (en 4 parties)

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Published by Paul Quilès - dans Toujours d'actualité
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commentaires

Pradines 13/07/2015 10:17

J'entends comme vous que les comportements et les actions des zadistes sont critiquables à bien des égards. Toutefois, comme pour tout processus historique, aussi négatif soit-il, je serais curieux de lire un homme politique de votre dimension quant à l'analyse de ce phénomène qui tend à se développer. Après m'être approché d'eux à Sivens, j'ai cru reconnaitre une grande perplexité d'une frange de la jeunesse en quête de sens. Ils avaient souvent l’apparence de ceux que nous avions reçus à Albi pendant dix ans en recherche de soins médicaux et d’une relation qu’ils avaient perdue ou, pire, qui leur était refusée. Ceci i ne justifie en rien des attitudes parfois irresponsables telles que la violence d’une minorité des zadistes contre tel ou tel symbole du système économique ou de l’Etat. Notons toutefois que ces actions ont été immédiatement exploitées contre eux et contre leur cause. Merveilleuse occasion pour jeter le bébé avec l’eau du bain.
Pour ma part, je crois apercevoir trois grandes causes profondes à cette situation :
- Une partie de la jeunesse ne trouve pas sa place dans la société actuelle car il n’y pas de travail pour elle. Pire, si elle en a un, il est souvent précaire et peu motivant. Or, le travail demeure une valeur essentielle d’intégration. Sinon, la reconnaissance souhaitée, voire la quête d’une famille, se feront dans des groupes qui imaginent un monde nouveau, fut-il apparemment utopique.
- L’éducation de nos enfants et surtout celle de nos petits-enfants est une longue suite de sensibilisation à la nature et à l’environnement. Pour seul exemple, la filmographie que je regarde en accompagnant successivement mes cinq petits-enfants au cinéma est emplie d’humanisation des animaux (dessins animés) et d’apologie de la préservation de la nature contre des potentiels prédateurs à intérêt économique malveillant.
- Le processus de la démocratie représentative trouve de plus en plus ses limites du fait de la complexité des sujets envisagés. Ainsi, l’onction du suffrage universel ne suffit plus pour asseoir une politique acceptée par nos concitoyens. La dimension participative, plus facile à évoquer qu’à réaliser, est en train de naître dans la douleur.
Monsieur le Ministre, pouvons-nous condamner sans comprendre ? Rejeter un peu plus ceux qui se sentent étrangers dans leur propre pays, dans leur propre société, ne me semble pas l’attitude appropriée. La vraie question pourrait être ainsi formulée : qu’est ce qui est pourri au royaume de France pour que nous en soyons arrivés là ?
Il me semble que la mort de Rémi Fraisse est une terrible illustration d’un questionnement non achevé. Enfin, dans le domaine de l’écologie et des inégalités sociales, le pape François serait-il plus perspicace que nos hommes politiques actuellement au pouvoir ?

PIEDNOEL JM 12/07/2015 15:46

L' interview comportant deux parties... je dirai " intéressant ce jeu de questions / réponses qui conduit à réfléchir ... sur le nucléaire.
S' agissant de la situation à Sivens, j' approuve entièrement et partage l' analyse, sur le fond et la forme.

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     * site de l'Office du tourisme 

     * site de la mairie     

Bibliographie

- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez