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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 10:24
D’inquiétants obstacles à la paixD’inquiétants obstacles à la paix

   Tribune de Paul Quilès publiée sur le site de Marianne

 

     Pendant 45 ans, les Etats-Unis ont dû partager leur hégémonie sur le monde avec l’Union soviétique. La méfiance mutuelle entre les deux Grands s’est traduite par ce que l’on a nommé la Guerre froide, mais aussi par de très nombreuses guerres "chaudes", qu’ils ont menées "par procuration" dans les parties de la planète qui n’étaient pas sous leur dépendance directe. Elle a également conduit à une coûteuse et dangereuse course aux armements, notamment nucléaires.

 

     Après la chute du Mur de Berlin, les Américains ont eu le sentiment, dans un premier temps, que leur leadership mondial n’était plus contesté, en tout cas pas par la Russie, désorganisée par la dislocation de l’URSS.

 

     Puis est venue la prise de conscience qu’une nouvelle puissance pourrait à terme les concurrencer : la Chine, avec son développement économique rapide, ses prétentions commerciales et financières au plan mondial, son affirmation d’une volonté expansionniste (y compris militaire) en Asie de l’Est.

 

     Ce contexte les a amenés à s’impliquer beaucoup plus dans cette partie du monde. Pour cela, il leur fallait dégager des moyens, en allégeant leur présence au Proche-Orient, source principale de leur approvisionnement pétrolier et région dans lequel ils avaient concentré depuis 60 ans beaucoup de moyens, militaires, humains, financiers. Cette évolution est encore plus marquée depuis la présidence de Barack Obama, dont la politique tranche avec les graves erreurs des Américains, qui ont parfois accentué durablement certaines crises (Irak).

 

     Le choix des Etats-Unis de se désengager du Proche Orient a été conforté par le développement important du gaz et du pétrole de schiste sur leur propre territoire, qui les a rendus quasiment autosuffisants sur le plan énergétique.

 

     L’intérêt qu’ils portent à cette partie du monde est pourtant loin d’avoir disparu, comme on le voit chaque jour au Moyen Orient, d’autant plus que l’Arabie Saoudite, mécontente du rôle joué par Barack Obama dans la conclusion de l’accord iranien, a décidé d’augmenter considérablement sa production de pétrole. L’effet à la baisse sur le prix des hydrocarbures a été immédiat et les Américains se trouvent aujourd’hui dans une situation délicate, avec leur industrie de pétrole de schiste en grande difficulté.

 

    Dans les préoccupations géostratégiques des Etats-Unis, l’Europe n’occupe plus la place prépondérante qui était la sienne lorsqu’ils la considéraient comme un enjeu capital dans leur rivalité avec l’URSS. Aujourd’hui, tout se passe comme s’ils avaient choisi de s’appuyer d’abord sur l’OTAN pour traiter des questions de sécurité susceptibles de se poser face à la Russie. Ils utilisent l’OTAN, où leur hégémonie est indiscutée, comme un démultiplicateur de puissance dans leur définition, conforme à leurs intérêts, des conditions de la sécurité européenne.

 

     Or, cette organisation est avant tout militaire[1] et l’aspect politique des tensions avec le Président russe ne semble pas beaucoup la préoccuper. A travers plusieurs évènements récents, relativement peu médiatisés, l’OTAN et la Russie semblent en fait se rejouer des scénarios de la Guerre froide, en donnant le sentiment qu’elles ont besoin de cette ambiance pour justifier leur existence. Vladimir Poutine est à la recherche d’un "vrai ennemi", de façon à exacerber le patriotisme russe, à justifier sa stratégie d’influence et à revenir sur les conséquences de ce qu’il faut bien appeler une défaite russe à l’issue de la Guerre froide (défaite largement causée par l’incapacité de Gorbatchev et de Eltsine à gérer la fin de l’URSS). L’OTAN, soulagée de ne plus avoir de déploiements lointains, qui se sont soldés par des échecs (Afghanistan, Libye), se retrouve sur son "cœur de métier", la défense d’un bloc occidental qu’elle envisage d’élargir indéfiniment, jusqu’à heurter de front les intérêts nationaux de la Russie.

 

     En termes de sécurité, l’intérêt de la France, comme celui de l’Europe et du reste du monde, est pourtant que tous les efforts soient entrepris sur le plan politique pour que puisse s’engager un processus de réduction des tensions avec la Russie. Tout doit être mis sur la table, les sujets d’inquiétude, les griefs de chaque partie: le projet américain de bouclier anti missile, les exercices militaires à dimension nucléaire, les mécanismes de communication de crise entre l’OTAN et la Russie, la situation militaire en Ukraine, la polémique autour du respect de l’accord de 1987 sur les « armes nucléaires intermédiaires » (les Américains reprochant aux Russes de développer un missile de croisière d’une portée interdite par l’accord ‑  entre 500 et 5500 km).

 

     Si une telle volonté ne se manifeste pas des deux côtés, les risques d’affrontement ne sont pas une vue de l’esprit. L’histoire des conflits enseigne quelles peuvent être les conséquences d’un climat de défiance mutuelle nourri par des griefs et des incompréhensions réciproques, dont les origines historiques sont parfois lointaines. Il suffit de penser à ce propos aux causes profondes de la Première Guerre mondiale.

 

    Un tel climat peut favoriser les enchaînements qui conduisent aux grandes déflagrations. Dans ce contexte, l’armement nucléaire est une source de danger indéniable: le maintien en alerte permanente d’arsenaux nucléaires toujours considérables au sein de forces qui ne cessent de simuler des combats au cœur même de l’Europe n’est pas pour rassurer.

 

Lire: "Pour réduire le risque d’affrontement militaire entre la Russie et l’OTAN"

Lire et écouter sur RFI"Des règles de bon voisinage entre Russie et Occidentaux?"

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[1] Au passage, on peut se demander ce que le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN décidé par N. Sarkozy, alors Président de la République, a apporté à la France….

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Published by Paul Quilès - dans International et défense
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commentaires

Pradines 28/08/2015 09:55

Merci pour cette analyse géopolitique qui jette une lumière sur des déterminismes économiques à l’œuvre dans les tensions mondiales actuelles. A propos des nombreuses guerres « chaudes » lors de la guerre froide, je ne suis pas convaincu qu’il s’agissait seulement de conflagrations par procuration. A mon sens, de nombreux conflits avaient certes éclaté avec le soutien respectif de part et d’autre de l’Occident et du bloc dit communiste. Mais ceci n’était qu’un aspect des conflits dont les racines locales ne peuvent pas être occultées car déterminantes. A contrario, certaines guerres oubliées ont pu se dérouler sans le soutien manifeste, ou même dans l’indifférence de l’un ou l’autre des grands protagonistes que vous évoquez.
A mon avis, les dirigeants américains ont voulu croire à la fable de la « fin de l’Histoire » du fait de la quasi-généralisation du modèle capitaliste libéral après la chute de l’URSS. Une victoire qu’ils considéraient comme leur fait. Obsédés par l’anticommunisme, ils analysaient les conflits essentiellement en termes d’affrontement idéologique entre l’Est et l’Ouest et non dans une perspective bien plus longue de luttes de libération nationale ou de conflits entre nations. La manière dont les responsables politiques américains envisageaient la guerre du Viêt-Nam en est une terrible démonstration. Dès la chute du mur de Berlin, des conflits éclataient dans les Balkans, au sein même de l’Europe, dans un déchainement de nationalismes longtemps contenus.
De manière quasi-symétrique, les dirigeants de l’URSS considéraient d’abord les rivalités entre leur pays et les USA comme un conflit idéologique qui devait se terminer par la victoire du « socialisme », but ultime qui ne fit longtemps aucun doute pour eux.
Notre réveil est douloureux : nous savons désormais que les rivalités entre nations demeurent le plus grand danger de destruction pour notre civilisation. Dans un monde rongé par les déséquilibres économiques et les injustices sociales, le risque est accru par la possession d’armes nucléaires et leur dissémination. Ces antagonismes sont longtemps artificiellement passés sur le compte de la concurrence entre modèles de société.
Ainsi, je ne suis pas sûr que Poutine ait besoin de se trouver un nouvel ennemi pour exacerber le nationalisme russe. Cet adversaire est tout désigné à travers la lutte pour la suprématie aux frontières de l’ex-URSS et même à l’intérieur de celle-ci comme c’est le cas en Ukraine.
Oui, bien d’accord, le risque de conflit est réel. Il ne devrait pas être oublié car perçu comme moindre que d’autres grands problèmes, réels et préoccupants, tels que le terrorisme ou l’évolution climatique.

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- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez