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22 décembre 2016 4 22 /12 /décembre /2016 16:32
Questions au Général de Villiers

En démocratie, les armées ne sauraient s’affranchir

 

de la prééminence du pouvoir civil

 

(Tribune de Paul Quilès publiée sur le site du Monde.fr)

 

      Le plus haut responsable militaire des forces françaises vient de publier une tribune[1] dans un grand quotidien économique pour demander que de nouveaux moyens soient accordés aux armées.

 

      Cette initiative est étonnante. Elle soulève au moins quatre questions :

 

    - A-t-il eu l’aval du ministre de la défense, sous l’autorité de qui il est constitutionnellement et légalement placé ?

 

      - Dans le cas contraire, peut-on considérer qu’il est resté dans les limites de la "réserve exigée par l'état militaire" selon les termes du statut général des militaires? A-t-il oublié que, s’il a pour mission de conseiller le président de la République et le gouvernement sur les questions militaires, il n’est pas habilité à distribuer publiquement les blâmes et les remontrances aux autorités constitutionnellement en charge de la défense ?

 

      - Sait-il qu’il y a en France un Parlement, censé voter le budget, après en avoir débattu ?

 

    - Où a-t-il vu que le maintien de la crédibilité de la dissuasion nucléaire impose nécessairement le renouvellement de ses deux composantes au prix d’un effort financier considérable au moins jusqu’en 2032 ? À quel titre qualifie-t-il toute autre option de « renoncement » ? Une question stratégique aussi essentielle ne relève pas de l’expertise militaire mais de l’appréciation politique et ce jugement politique ne saurait, dans une démocratie, être laissé à l’autorité militaire.

 

      Il n’est pas surprenant que le Président de la République ait réagi vivement, en contestant publiquement certaines affirmations du général de Villiers. Nul doute qu’il a dû lui rappeler (en privé) qu’il est, comme le précise l’article 15 de la Constitution, " le chef des armées".

 

      Si l’on peut comprendre qu’un responsable militaire plaide pour une revue stratégique afin de clarifier les missions des armées dans la situation internationale actuelle, ses résultats ne sauraient être déterminés à l’avance, et certainement pas par la hiérarchie militaire, confortée dans ses vues par l’industrie de défense. Il appartiendra au seul pouvoir politique issu des élections de l’année prochaine (président de la République, gouvernement et Parlement) de se prononcer.

 

      Espérons que ce pouvoir saura écarter les fausses évidences, notamment la fixation du budget de la défense à 2% du PIB sur la base d’une "norme OTAN" ou l’obligation de renouveler les deux composantes nucléaires.

 

      Le budget de la défense représente actuellement une charge substantielle : 1,8 % du PIB, pensions comprises, conformément à la nomenclature OTAN. L’avenir de notre sécurité serait-il suspendu à une augmentation de 0,2 point de PIB ? D’autant plus que les montants ne sont pas seuls en cause ; l’efficacité de la dépense compte aussi. Quant à la logique de la dissuasion et de la course aux armements nucléaires, ce n’est pas celle qui, à mon sens, renforcera au mieux les chances de la paix.

 

      Un débat doit s’ouvrir sur la défense de la France et de l’Europe. Les élections à venir donneront l’occasion aux politiques de proposer les grands choix, car, comme le suggère le mot célèbre de Clemenceau, ces questions sont "trop graves pour les confier à des militaires".


[1] « Le prix de la paix, c’est l’effort de guerre »- Tribune du Général Pierre de Villiers dans les Echos du 21/12/2016

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Published by Paul Quilès - dans Politique française
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commentaires

philippe 31/12/2016 19:40

monsieur le ministre, en complément du post de Chtoc, permettez moi d'insister sur un ou deux points.
je ne vous suis pas sur votre position et votre approche trop technique et opérationnelle de la guerre ou du métier militaire, occultant ainsi sa dimension profondément humaine, sociale et collective. le militaire en tant qu'expert de la chose est peut-être le mieux à même d'en parler, si on veut bien sortir des clichés de la la guerre de 14-18 et des mots subtils du président Clemenceau. aujourd'hui plus qu'hier, je constate le fossé croissant avec nos dirigeants qui ne peuvent concevoir la loyauté sans silence et soumission. la loyauté à ses chefs -telle que mes chefs me l'ont apprise- est de pouvoir dire clairement ce qu'on pense avant que la décision se prenne. Une fois prise , celle-ci ne se discute plus ; c'est le propre de l'action militaire. je regrette que nos dirigeants, trop habitués aux oppositions sans fin et aux blocages des irreductibles n'aient pas compris ce principe de loyauté des armées.
pardonnez moi monsieur le ministre, mais s'il est un militaire qui a le devoir d'exprimer son point de vue sur la place publique , c'est bien le CEMA (ajoutons-y les CEM d'armée), au nom d'un principe inscrit dans le code de la Défense : l'institution est représentée par ses chefs.
pardonnez moi monsieur le ministre, mais les questions de défense doivent être abordées sans détour et sans jugement de valeur sur les décisions prises . c'est à cette limite que s'applique le devoir de réserve. le CEMA s e projette sur l'avenir et pas sur le passé.
quant au devenir du nucléaire, au delà de vos positions par ailleurs respectables, il ne me semble pas que le CEMA ne fasse autre chose que de s'inscrire dans les décisions prises par l'autorité politique du moment : à savoir le maintien et le renouvellement des deux composantes. il se positionne de manière claire : " nous n'avons pas les moyens de renouveler notre appareil de dissuasion tel que défini par le politique avec les ressources du moment". parler de renoncement est aussi un fait. si on supprime une composante , on supprime des capacités. on renonce ...

Norlain 07/01/2017 21:50

Cher Monsieur,
Merci pour votre réponse qui, si je l’ai bien comprise s’articule en deux parties.
Tout d’abord vous évoquez la question de la liberté d’expression des militaires et dans ce cas particulier du CEMA. Comme vous semblez vous-même vous exprimer en tant que militaire ou ancien militaire je vais vous répondre avec mon expérience de militaire. Nous ne contestons pas le fait que le CEMA demande que lui soient attribués les moyens nécessaires à l’accomplissement des missions qui lui sont ordonnées, bien au contraire. Nous connaissons la formule : « une mission, un chef, des moyens » et il est vrai que trop souvent et particulièrement ces dernières décennies, le pouvoir politique a oublié ou occulté le denier mot de cette formule. Mais la forme de cette intervention peut surprendre car ce n’est pas une procédure habituelle pour ne pas dire qu’elle déroge au principe de notre République qui est la prééminence du politique. « Cedant arma togae » et que cela soulève des questions fondamentales sur les ressorts de notre démocratie. Vous allez sans doute me rétorquer que les circonstances sont exceptionnelles au plan extérieur et intérieur et que l’urgence exige des mesures exceptionnelles mais comme vous le savez il y a au sein des instances gouvernementales des enceintes qui permettent aux autorités militaires de s’exprimer librement.
Cependant, il est clair que ce cri d’alarme du CEMA s’inscrit dans le contexte de la prochaine élection présidentielle et de ce point de vue je comprends parfaitement son inquiétude, particulièrement quand on constate le peu de place que tient la Défense dans les programmes respectifs des candidats. De plus votre plaidoyer pour une meilleure place des militaires dans le débat public prend un relief particulier quand on le resitue dans un contexte général où la cacophonie des discours les plus divers rend la situation de « la grande muette » particulièrement anachronique et dommageable.
J’ajouterai que si vous plaidez pour une expression libre et publique des autorités militaires, il serait bon aussi que cette liberté d’expression, ce que l’on appelle maintenant le « penser autrement », s’exerce aussi au sein des armées. Ce qui n’est pas le cas actuellement où la pensée militaire, la réflexion stratégique est quasiment interdite aux militaires d’active ou même à ceux retirés du service. Vous évoquez justement le principe « pouvoir dire clairement ce qu’on pense avant que la décision se prenne. Une fois prise, celle-ci ne se discute plus » encore faut-il pouvoir dire ce que l’on pense.
Ce qui me conduit à la deuxième et courte partie de votre réponse concernant la dissuasion nucléaire. Il est vrai que le CEMA applique les décisions du gouvernement mais vous ne pouvez pas ne pas savoir que ces choix sont inspirés sinon dictés par ce que le général Eisenhower a appelé le « complexe militaro-industriel ». De plus le fait que le CEMA définisse un programme d’investissements et donc une politique de défense avant même que le nouveau président soit élu, signifie que celui-ci n’aura plus le choix de ses orientations en matière de défense et sécurité quand il sera élu. Ce qui, vous en conviendrez, est surprenant.
Enfin, vous parlez de « renoncement » mais si vous me permettez une boutade pour terminer car j’ai été trop long, on a bien « renoncé » à la marine à voile, aux cuirassés, aux avions à hélice, au cheval et plus sérieusement à la composante terrestre de la dissuasion nucléaire, sans « renoncer » à nos ambitions militaires et de défense.
Bien à vous

Chtoc 30/12/2016 19:18

M. le ministre,
Je suis surpris de voir comment certains responsables politiques, sous couvert de démocratie, exigent des armées le silence complet. Les Etats-Unis, le Royaume-Uni, autres démocraties, sont bien plus tolérantes. Jaurès lui-même prônait une plus grande expression militaire. Par ailleurs, le CEMA a exprimé le même point de vue que lors des auditions au Parlement, auditions retranscrites... Enfin, vouloir limiter le militaire à un rôle purement technique sans droit de réfléchir à la dissuasion ou à l'emploi de la force alors même qu'il est le plus à même de le faire de part son expérience "pratique" de la force est une preuve de dogmatisme. Le parlement vote, l'éxecutif dirige, mais rien n'empêche le militaire de réfléchir et conseiller (tiens, juridiquement, le CEMA n'est-il pas le conseiller militaire du gouvernement) ? Merci néanmoins pour ce débat salutaire sur la place du militaire dans la nation...

Paul Quilès 30/12/2016 20:15

Je réagis volontiers à votre analyse, que je préfère à une série de commentaires désobligeants que je reçois à la suite de ma tribune.
Il ne doit pas y avoir de malentendu. Ce qui est critiquable, ce n’est pas le fait que des responsables militaires donnent leur avis au gouvernement et au Président de la République sur les besoins des armées et sur les stratégies à mettre en oeuvre. C’est même indispensable et j’ai eu l’occasion de le vérifier quand j’ai exercé la fonction de ministre de la défense, puis quand j’ai présidé la Commission de la défense de l’Assemblée Nationale.
Le problème qui se pose avec la déclaration du CEMA, c’est qu’elle est publique et qu’elle sonne comme une mise en garde (cf la présentation de l’interview par les Echos: “il est très rare qu’un haut responsable de l’armée française prenne publiquement la parole pour tirer le signal d’alarme”).
De plus, en lisant attentivement le texte de l’interview, ce que j‘ai fait, on voit clairement apparaître qu’il s’agit de s’adresser aux futurs dirigeants de la France, avant la séquence électorale du 1er semestre 2017. Il y a même une forme de mise en cause publique, puisque, dans ce que le CEMA appelle le 3ème objectif, il est affirmé que les 2 composantes nucléaires doivent être renouvelées (effort sur 15 ans), alors que le débat sur cette mesure n’a jamais eu lieu au Parlement ou lors de la rédaction du Livre blanc et le CEMA ajoute que ne pas le faire serait “un véritable renoncement”!
S’agissant du sujet majeur des besoins des armées et de l’adéquation des missions aux moyens, j’aurai l’occasion dans les prochains jours de m’exprimer publiquement.
Merci en tout cas de votre réaction. Je suis sensible à votre citation de Jaurès, qui a écrit effectivement en 1911 un passionnant livre sur “l’armée nouvelle” (avec l’aide d’un officier), mais qui n’a jamais considéré que le pouvoir militaire devait dicter ses choix au pouvoir politique.
Bien cordialement

QUERE 23/12/2016 10:31

Merci : votre voix devrait être retranscrite dans les médias...

QUERE 23/12/2016 10:29

Merci pour cette réaction salutaire...

Bonnet 22/12/2016 19:42

J'ai bien apprécié le fait que vous réagissiez au propos du Général ainsi que le contenu de votre propos.
Merci de ne pas "laisser tomber" la lutte dans ce domaine de l'armement
Cordialement
Michel Bonnet

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- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez