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18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 17:32
La dissuasion nucléaire : une religion ?

Un lecteur de mon blog, Bernard Pradines,

 

m'a adressé cet intéressant texte

 

et il m'a autorisé à le publier. 

 

*******

 

      La dissuasion nucléaire : une religion ? Cette question peut sembler a priori saugrenue si elle est détachée de son contexte. Pourtant, comme le déclarait Paul Quilès dans une interview récente pour le site français Reporterre le 27 mars 2017 à propos de la croyance dans l’efficacité du maintien de la paix conféré par la "force de frappe" : « Dans une religion, on est autorisé à parler des nouvelles règles d’ordination, de certaines modalités d’exercice du culte, mais on ne s’interroge pas sur l’existence de Dieu, qui va de soi. Eh bien, pour le nucléaire c’est pareil. »

 

      L’avantage de cette comparaison est de se faire comprendre rapidement sur la futilité et la dangerosité de l’arme nucléaire dans la prévention d’une nouvelle guerre. En cause ici la notion rassurante de dissuasion par la terreur qui a fait florès dès le début de la guerre froide au XXème siècle et se prolonge encore de nos jours. Elle résume bien l’aveuglement suscité par la perspective d’une apocalypse nucléaire pourtant possible ; pire, celle-ci serait indubitablement favorisée par la détention de ces moyens de destruction massive en cas de déclenchement des hostilités.

 

     L’inconvénient d’un rapprochement avec l’existence de Dieu est de froisser des personnes monothéistes qui partagent la défiance justifiée envers l’arme atomique. Elles peuvent se sentir blessées par un rapprochement qui se situe à l’opposé de leur engagement.

 

     Et les religions, dans tout ça ? Elles proposent une approche non scientifique considérée par le matérialisme philosophique comme une projection des spéculations, inexprimables autrement, de l’humanité. De nombreuses approches sont fondées sur ce socle commun : qu’il s’agisse de Ludwig Feuerbach, d’Arthur Schopenhauer, de Friedrich Nietzche ou de Sigmund Freud. Ce faisant, il ne s’agit pas d’un rejet pur et simple. Mieux, il est souhaitable de s’intéresser à cet aspect de la culture : une représentation humaine fortement affective, transfigurée, révélatrice des espoirs secrets et des craintes autrement inexprimées d’un groupe humain dans une époque donnée.

 

      Entre autres innombrables postulats, la virginité de la mère de Jésus de Nazareth prête à sourire pour ceux qui n’y croient pas. Pourtant, faut-il limiter aux religions l’apanage du déni de la réalité ? Je ne le pense pas.

 

     Nous sommes tentés de vouloir la fin prochaine des considérations irrationnelles qui furent courantes dans l’Antiquité et au Moyen-Age, s’estompèrent avec la Renaissance et le siècle des Lumières et furent définitivement dépassées avec la généralisation de l’approche scientifique. Ce serait faire fi de tous les complotismes et autres conspirationnismes encore à la mode. Internet a revivifié ces supputations abracadabrantesques ; il n’existerait pas une réalité mais de multiples vérités qui dépendent de l’intérêt qui anime ceux qui les exposent. Un nouveau relativisme donc, allant jusqu’au nihilisme, aboutissant à nier le voyage sur la lune le 20 juillet 1969 ou le 11 septembre 2001 aux Twin Towers et au Pentagone. Mieux, ou plutôt pire, le négationnisme consiste à contester la réalité d’événements majeurs tels que le génocide des Arméniens et, plus près de nous, celui des Juifs d’Europe. Il serait légitime de considérer que ces théories fumeuses n’ont aucun impact. Pourtant, elles valorisent ceux qui allèguent posséder une information inédite. Surtout elles connaissent, telle la rumeur, un écho chez ceux, si nombreux, qui seraient bien plus confortables sans le poids d’un passé épouvantable.

 

      Le chemin est ardu pour comprendre les mécanismes amenant à croire à des invraisemblances. A l’inverse, opposer une vérité rationnelle peut apparaître comme une banalité : la terre n’est-elle pas ronde ? Cette attitude suscite aussi l’impression d’une naïveté crédule envers l’information officielle : les médias auraient-ils toujours raison ?

 

     Le déni est un mécanisme de défense puissant, assurément le plus commun d’entre tous. Il concerne tous les aspects de la vie, particulièrement quand celle-ci nous réserve des surprises désagréables ; il nous aide à apprivoiser progressivement une terrible nouvelle. Il est le compagnon des secrets de famille, il participe au refoulement. Il est une sorte d’amortisseur visant à nous protéger d’une réalité trop cruelle. Ce qui a été décrit comme le mythe de l’invulnérabilité participe de cette démarche d’occultation de notre fragilité.

 

      En somme, l’illusion religieuse est à mes yeux une forme d’expression du déni, le plus démonstratif étant celui de notre finitude. Mais elle n’est pas que cela : elle est aussi un formidable et fantasmagorique espoir pour la grande majorité de l’humanité. Cette espérance est souvent identique à la nôtre : celle de la fin de la menace nucléaire.

Bernard Pradines

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Published by Paul Quilès - dans Désarmement nucléaire
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Patrick Debono 23/04/2017 22:58

Ce texte est intéressant. Mais j’aimerais rajouter quelques commentaires.

Décider de la guerre est l’apanage suprême du pouvoir politique. Or le pouvoir a été et est presque partout lié au sacré.

Le pouvoir et la religion sont liés, dans toutes les civilisations, et actuellement dans la très grande majorité des pays au monde, à l’exception de la France. Avoir le pouvoir d’engager une guerre c’est décider de la vie et de la mort, c’est le pouvoir de Dieu.

Les pharaons détenaient leur pouvoir d’une onction divine, très exactement de la même manière que les rois de France. Les grecs anciens invoquaient les dieux avant de se battre, et l’issue de batailles dépendait des volontés divines. La plupart des responsables asiatiques actuels sollicitent la protection des ancêtres et des dieux avant d’agir. Les chefs d’Etats américains se font élire au nom de Dieu. Une majorité des pays européens ont voulu inscrire dans la constitution européenne le christianisme comme fondement de l’Europe. La reine d’Angleterre, pays berceau de la démocratie occidentale, est chef de l’Eglise Anglicane.

Le sacré ne se limite pas aux religions monothéistes, mais il se trouve dans toutes les civilisations non monothéistes, qu’elles soient païennes, animistes, ou dans les philosophies asiatiques. Même la Révolution française, qui a rejeté le caractère divin du pouvoir du souverain, a institué le culte de l’Etre Suprême.

Les stratégies militaires ont toujours été basées d’abord sur l’irrationnel, sur la fabrication d’une peur chez l’adversaire. Les grecs s’invectivaient avant de se battre. Ramses II a perdu militairement la bataille de Qadesh, mais il l’a gagnée par une guerre de manipulation de l’information. L’Egypte, et la plupart des villes du Moyen-Orient se sont offerts à Alexandre la Grand sans combattre en raison de sa réputation. Bonaparte a fait massacrer 3000 prisonniers à Jafa sans aucune raison militaire, mais pour créer la peur. Aujourd’hui plus que jamais le terrorisme, l’arme de la peur, est l’arme moderne par excellence.

De ce point de vue l’arme nucléaire est une arme plus crédible que les autres, puisqu’elle promet plus que les autres l’horreur absolue et définitive.

La pensée philosophique et la pensée scientifique se situent sur un autre plan que celui du sacré ou des religions. La philosophie contemporaine, ainsi que – me semble-t-il - la physique quantique, nous ont appris que la rationalité n’est pas la seule méthode pour réfléchir et pour comprendre où nous vivons et qui nous sommes, et qu’il n’existe pas forcément une réalité. Voici longtemps que la pensée a dépassé le cartésianisme. La philosophie de Nietzsche, de Foucault qui dépasse le seul usage de la raison, ou le nihilisme de Camus ne peuvent pas être jetés dans le même sac que celui du complotisme et du conspirationisme.

Je comprends qu’on veuille dénoncer les religions monothéistes et lutter contre les irrationalités. Mais les être humains sont aussi faits de rêves et de fantasmes, et leurs illusions et leurs utopies leur permettent de vivre et de croire en l’avenir. Un monde réduit à la l’unique rationalité les réduiraient à des robots mécaniques monstrueux et effrayants, ce serait un monde plus atroce et ignoble que celui des nazis ou de Frankenstein.

La dissuasion nucléaire utilise la même stratégie de la peur que toutes les autres armes depuis toujours, et le pouvoir de décider de la vie et de mort relève forcément du sacré comme ce fut toujours le cas. Seulement il s’agit d’une peur plus forte et donc d’un pouvoir plus fort, et donc d’une dimension sacrée plus forte.

La France est sur ce sujet dans une situation différente de celle des autres pays. Pourquoi dans ce seul pays n’est il pas possible de débattre de la pertinence de cette arme ?

Je propose l’idée que le refus de réfléchir à ce sujet découle justement du lien de la France avec les religions, c'est-à-dire de l’existence de la laïcité comme ciment constitutionnel entre les français. La laïcité c’est la séparation du pouvoir politique (et donc militaire) et de la religion. La Révolution française a coupé le lien entre le divin et le souverain. Cette coupure a été aussi traumatique que la décapitation. A tel point que la Révolution s’est sentie obligée d’instituer en remplacement le culte de l’Etre Suprême, et surtout elle a crée le mythe sacré de la Nation sur lequel la France a vécu jusqu’à nos jours. La IIIème République est allée plus loin en coupant le lien entre le pouvoir politique et les religions en instituant la laïcité. En remplacement elle a glorifié le nationalisme devenu culte d’Etat jusqu’à l’hystérie.

C’est pour garantir la souveraineté de la Nation sacrée, nouvelle religion athée, que la France du Général de Gaulle a découvert avec passion l’arme nucléaire. La sortie des religions du pouvoir politique a créé la construction d’une nouvelle sphère du sacré. Il fut une époque entre les deux guerres où vous vous faisiez lyncher si vous doutiez de la pertinence de la Nation, de la même manière que le blasphème pouvait être puni de mort. Aujourd’hui la pertinence de l’arme nucléaire ne peut pas être mis en cause, car elle est la garantie de la Nation sacrée, et parce qu’elle permet au pouvoir politique de se draper du sacré sans lequel il se sentirait nu. Dans une société par ailleurs désacralisée, c’est le seul endroit où le Sacré a trouvé refuge.

C’est peut-être pourquoi il est si difficile de discuter de la pertinence de l’arme nucléaire.

Nous vivons un moment où le peuple français n’a plus de rêves, plus d’utopies, plus d’illusions. Il n’a que des peurs. L’arme nucléaire peut être l’idole du dieu de la mort qui aujourd’hui seul rassemble.

Combattre l’inadéquation et la dangerosité de l’arme nucléaire peut se faire en proposant aux français un projet de société qui offre une alternative crédible et mobilisatrice à la situation présente. C’est notamment proposer la construction d’une sécurité mondiale progressive à travers le multilatéralisme.

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- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez