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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 09:13
Corée du Nord-États-Unis : revenir à la raison

Ce texte a été publié aujourd'hui

dans Le Journal du Dimanche.

Lire sur le site du JdD

 

     Que faut-il penser des prévisions alarmistes qui annonçaient il y a quelques jours un embrasement régional ou même mondial à la suite des gesticulations militaires et des rodomontades de Kim Jong-un et Donald Trump ?

     Le flot des commentaires inquiétants et parfois approximatifs qui ont alimenté la chronique estivale ont souvent fait l’impasse sur le fait que l’affrontement entre les Etats-Unis et la Corée du Nord est loin d’être un phénomène nouveau. Les relations entre les deux pays ont pris des formes diverses depuis 1953, fin de la guerre de Corée : menaces, sanctions, mais parfois aussi détente et négociation.

     L’intérêt que portent les Américains à cette région vient de ce qu’ils considèrent l’Asie du Nord-Est comme une zone d’influence stratégique majeure et, par certains aspects, comme une « chasse gardée », compte tenu de leur soutien indéfectible au Japon et à la Corée du Sud. Ils se trouvent de ce fait confrontés à la politique de la Chine, dont les ambitions sur le plan mondial et particulièrement en Asie la conduisent à s’opposer à toute éventualité d’une avancée américaine dans la région. Et pourtant, le soutien chinois à Kim Jong-un est ambigu, puisque, si Pékin n’apprécie pas les activités balistiques et nucléaires militaires nord-coréennes et vote les sanctions contre la Corée du Nord au Conseil de sécurité, il a longtemps facilité ses exportations ! Les autorités chinoises viennent de s’engager à rompre avec cette pratique après avoir donné leur accord à l’adoption par le Conseil de sécurité de la résolution 2371, qui durcit très nettement les sanctions économiques frappant la Corée du Nord. Rien ne garantit cependant que ce changement de ton se traduira par une diminution substantielle des achats chinois auprès de la Corée du Nord.

     Le caractère inédit de la situation actuelle ne provient pas tant de l’annonce des nouveaux essais balistiques coréens que de l’incroyable escalade verbale à laquelle se sont livrés les deux dirigeants américain et coréen. On nous dit qu’il s’agit de « bluff » et que cette attitude fait partie intégrante du « jeu » nucléaire inhérent à la dissuasion. Le problème est qu’ici, il ne s’agit pas de « bluffer » dans la négociation d’un contrat commercial ou dans une partie de poker. Les conséquences catastrophiques de l’acte dont se menacent les « joueurs » seraient d’une toute autre nature et il est inquiétant d’imaginer que ce président américain aussi inexpérimenté qu’imprévisible et ce leader nord-coréen exalté seraient incapables de garder leur sang- froid et de ne pas être submergés par l’émotion.

     Je ne peux m’empêcher de souligner que cet exemple montre bien que la dissuasion nucléaire, dont certains ne cessent de vanter les mérites, loin de protéger, contribue à créer de l’insécurité 1. Il est par ailleurs assez cocasse de constater que l’argument de Kim Jong-un, justifiant le besoin de l’arme nucléaire pour assurer la sécurité de son pays, rappelle étrangement celui des Etats dotés de l’arme nucléaire (dont la France) qui considèrent cette arme comme la « garantie ultime de sécurité » !

     Pour en revenir aux risques immédiats, puisque Donald Trump affirme que « toutes les options sont sur la table », y a-t-il, au-delà de l’escalade verbale, un sérieux danger de guerre ? Certes, le ton entre les protagonistes vient de baisser, mais qu’en sera-t-il lors du prochain épisode de ce feuilleton ?

     Il est très improbable qu’un bombardement américain des sites du programme nucléaire nord-coréen puisse être envisagé, compte tenu des incertitudes sur les lieux de production et de stockage des équipements. Quant à une intervention militaire classique au sol, elle aurait des conséquences internationales d’une extrême gravité pour les Etats-Unis, sans compter le risque qu’elle ferait courir à la Corée du Sud.

     De son côté, le régime de Pyongyang, malgré ses menaces, sait bien qu’une action militaire contre le territoire ou les intérêts américains (ou contre la Corée du Sud) serait suicidaire. Le risque existe cependant que, dans une période de tension élevée, soient déclenchées des actions irréfléchies ou « hors de contrôle ».

      Alors, quelle peut être la solution pour engager une désescalade et ramener les deux camps  à la raison ?

     Constatons d’abord que les sanctions ne fonctionnent pas. Les mesures de rétorsion économique à l’encontre de la Corée du Nord n’ont pas substantiellement freiné le développement des programmes balistiques et nucléaires de la Corée du Nord. Elles ont même eu un effet contraire, puisque les sévères sanctions adoptées par l’ONU en mars 2016 ont été suivies d’une série d’essais de missiles. Elles n’ont pas non plus affecté de façon significative l’économie nord-coréenne, dont les observateurs notent un certain renouveau. On est loin en tout cas de la grave crise des années 90, marquée par une famine qui avait causé un million de morts 2.

     La seule méthode permettant d’engager une désescalade durable est à rechercher du côté de l’accord intervenu avec l’Iran, même si la situation économique et géopolitique de ce pays est très différente. On a vu que les sanctions ne pouvaient être efficaces que si elles étaient accompagnées de négociations. Lorsque les États-Unis ont accepté de discuter et que la perspective d’allègement des sanctions est devenue crédible, les Iraniens ont répondu en faisant des concessions.

     Ici, l’engagement diplomatique de la Chine peut permettre de conforter l’option d’une dénucléarisation négociée de la péninsule coréenne. Elle y gagnerait une reconnaissance majeure de son rôle dans la sécurité de l’Asie du Sud-Est et se protégerait des risques considérables pour elle-même d’une confrontation armée sur le sol coréen.

     Dans l’immédiat, une suggestion faite par Hans Blix mériterait d’être examinée. Il s’agirait de mettre en débat la situation du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (CTBT), que n’ont toujours pas ratifié les Etats-Unis et la Chine (tout comme l’Iran, Israël et l’Egypte) et que la Corée du Nord (comme l’Inde et le Pakistan) n’ont pas signé.

     Dès lors que le dialogue aura repris entre les deux Corées, comme le souhaite le nouveau président de la Corée du Sud, il sera possible de reprendre l’idée d’une dénucléarisation de la péninsule coréenne, formulée dans la déclaration de principe de 2005 entre les six partenaires concernés 3 (Corée du Nord, Corée du Sud, Chine, Russie, États-Unis, Japon). Cette dénucléarisation reposerait sur l’engagement mutuellement vérifié des deux Corées à s’abstenir de fabriquer et de tester des armes nucléaires et à ne pas autoriser l'entreposage d'armes nucléaires sur leur territoire. Elle serait garantie par les cinq membres du Conseil de sécurité, le Japon et l’Union européenne. Elle entraînerait la levée progressive des sanctions frappant la Corée du Nord et la reprise des échanges de toute nature entre les deux Corées.

     D'autres scénarios de négociation sont possibles, mais on ne saura ce que chacun est prêt à accepter que lorsque la négociation sera engagée. Ce qui est sûr, c’est que seule la voie politique, écartant l’option militaire, permettra aux différentes parties en présence, et au premier chef aux deux Corées, de défendre leurs intérêts, loin du bluff et des rodomontades.

     Peuple divisé, comme les Allemands l’étaient pendant la Guerre froide, les Coréens ne pourront retrouver la sécurité - et un jour peut-être l’unité - que dans un environnement de dialogue et de coopération. La confrontation nucléaire est radicalement contraire à cette aspiration ; elle renforce la dictature de Kim Jong-un ; elle empêche les Coréens de décider librement de leur avenir. Il ne s’agit pas d’une affaire purement asiatique : les principes en jeu (refus des antagonismes cimentés par l’arme nucléaire, choix de la solution pacifique des différends) sont universels. La France, en concertation avec ses partenaires européens, doit mieux les faire entendre en proposant d’autres méthodes que les échanges de menaces et d’invectives.

                                         Paul Quilès

2- J’ai pu vérifier au cours d’un voyage parlementaire auquel j’ai participé à cette époque, que les dirigeants de la Corée du Nord, conscients de cette situation, se montraient  plus ouverts à la discussion…..

3Les six puissances s’étaient engagées à «explorer les moyens de promouvoir la coopération en matière de sécurité en Asie du Nord-Est».

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Published by Paul Quilès - dans International et défense
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- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez