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Le blog de Paul Quilès

Réflexions et informations sur la paix et le désarmement nucléaire, sur la démocratie et sur l'actualité politique.

Guerre d’Afghanistan: l'échec

Publié le 1 Mars 2020 par Paul Quilès in International

Guerre d’Afghanistan: l'échec
Guerre d’Afghanistan: l'échec

Depuis le milieu des années 2000, je ne cesse de dénoncer

la stratégie inefficace et même suicidaire des Américains en Afghanistan.

Voir les nombreux textes que j'ai publiés

et les interviews que j'ai données à ce sujet 

*****

Je vous recommande également la lecture de cette excellente analyse, qui montre comment l’intervention américaine en Afghanistan a mis des années à apparaître pour ce qu’elle était: une aventure militaire coûteuse et sans issue

Guerre d’Afghanistan: dix-huit ans d’échecs

Par Adrien Jaulmes, correspondant du Figaro à Washington

Entre hubris militaire, objectifs mal définis et stratégie incohérente, la guerre d’Afghanistan ressemble depuis le début à une longue liste d’erreurs à ne pas commettre.

Commencée avec une déconcertante facilité dans les semaines qui suivent les attentats du 11 septembre 2001, l’intervention américaine en Afghanistan s’est transformée au fil des années en la plus longue guerre jamais livrée par les États-Unis dans leur histoire. Le dicton sur l’Afghanistan, facile à envahir, coûteux à gouverner, difficile à quitter, s’est une fois de plus vérifié. Après les Britanniques au XIXe siècle, les Soviétiques au XXe, les Américains tentent au XXIe de s’extraire d’une profonde ornière stratégique.

Considérée à ses débuts comme une guerre juste, par comparaison avec l’invasion de l’Irak de 2003, menée avec un vaste soutien international et notamment européen, au départ soutenue par une partie non négligeable des Afghans, l’intervention américaine en Afghanistan a mis du temps à apparaître pour ce qu’elle était: une aventure militaire coûteuse et sans issue.

Mais s’il est facile de voir avec le recul les erreurs commises par les Américains, c’est peut-être une fois de plus la nature même du pays qui a fait dérailler l’intervention occidentale. Menée dans un pays au relief et au climat brutaux, et où les jeux politiques sont particulièrement complexes, la guerre a fini par acquérir une dynamique propre.

L’un des ressorts profonds du conflit a été activé pratiquement dès les premières semaines de l’intervention. L’opération «Enduring Freedom», lancée après les attentats de New York et de Washington en 2001, inclut dans ses objectifs le régime des talibans sans avoir trop réfléchi aux conséquences sur la politique intérieure afghane. Coupables d’avoir abrité l’organisation d’Oussama Ben Laden, et d’avoir refusé de livrer le terroriste saoudien, les talibans sont à l’époque mis dans le même sac qu’al-Qaida. Les bombardiers lourds américains qui balayent le régime taliban fournissent aux rebelles afghans de l’Alliance du Nord, sur le point d’être défaits, l’occasion de reprendre l’avantage et le contrôle du pays.

Lors de la grande Loya Jirga de l’été 2002, qui jette les bases de la reconstruction institutionnelle de l’Afghanistan, ni les talibans, ni les représentants des puissantes tribus pachtounes du Sud et de l’Est, qui fournissaient le gros des recrues à leur mouvement, ne sont représentés. Le processus politique a aussi pour conséquences de favoriser le retour des seigneurs de la guerre, les chefs corrompus et brutaux des factions qui avaient mis le pays en coupe réglée après le retrait soviétique et pendant la guerre civile qui avait suivi, et contre lesquels le mouvement des talibans avait été créé.

Les élections organisées par la suite, celle de Hamid Karzaï, comme président du nouvel État afghan, et celle d’un Parlement démocratique à Kaboul, ne parviendront jamais à compenser ce manque de légitimité du gouvernement dans les provinces pachtounes.

Les troupes étrangères, d’abord américaines, puis d’autres pays de l’OTAN qui se déploient en Afghanistan dans les années qui suivent, sont supposées aider à la stabilisation d’un pays qui n’a connu que la guerre depuis l’invasion soviétique de 1979. Mais la présence de ces contingents nourrit peu à peu la méfiance et le ressentiment dans un pays traditionnellement méfiant envers les ingérences étrangères.

Tous ces facteurs, le déséquilibre politique créé en faveur de factions afghanes minoritaires, le retour des chefs de guerre, et la présence de troupes étrangères, ont ainsi favorisé la reconstitution du mouvement des talibans.

L’environnement régional y est aussi favorable. Le Pakistan voisin, qui considère comme son intérêt vital l’existence d’un régime ami à Kaboul, laisse comme à l’époque de la guerre contre les Soviétiques son territoire servir de base arrière au mouvement taliban. Allié nominal des États-Unis, Islamabad devient aussi celui des adversaires des Américains, compliquant encore une situation qui échappe vite à tout contrôle.

Le développement de l’insurrection de talibans dans les années 2006-2008 conduit à une deuxième série d’erreurs. Les Américains, qui doivent faire face au même moment à un soulèvement généralisé en Irak, ne prennent pas tout de suite la mesure du problème, et ne mesurent pas la perte rapide de contrôle du gouvernement afghan dans les campagnes et les provinces du Sud et de l’Est. Quand ils réagissent, c’est en comptant sur leur supériorité militaire écrasante pour venir à bout d’une insurrection dont les causes sont avant tout politiques.

Le conflit, qui voit la première intervention militaire de l’Otan en dehors de l’Europe, s’internationalise en même temps qu’il s’étend. La Force de sécurité internationale en Afghanistan, qui se déploie dans l’est et le sud du pays, ne parvient pourtant pas à enrayer l’expansion de l’insurrection. Le mouvement taliban a lui aussi évolué, et a adopté des techniques de combat modernes. Leurs nouvelles armes, l’attentat suicide et l’engin explosif improvisé, permettent d’infliger des pertes aux armées occidentales et de compenser le déséquilibre technologique.

La guerre devient aussi une guerre intra-afghane. À mesure que les pertes augmentent dans les contingents internationaux, des voix s’élèvent en faveur de la transmission aux Afghans de la responsabilité de la sécurité du pays. Mais les efforts d’entraînement et d’équipement de l’armée afghane sont minés par la corruption et la trahison.

Des doutes finissent par apparaître sur la stratégie en Afghanistan, mais n’aident pas à définir de nouveaux objectifs clairs. Obama, élu en 2008, envoie après une longue tergiversation 30 000 soldats supplémentaires, mais fixe en même temps la date de leur retrait pour 2011. Deux généraux, Stanley McChrystal puis David Petraeus, le gourou de la doctrine de guerre contre-insurrectionnelle, se succèdent à la tête de ce corps expéditionnaire renforcé qui atteint presque 110 000 soldats. Mais leurs offensives ne parviennent pas non plus à briser militairement les talibans.

Début 2011 sont pris les premiers contacts avec les talibans. Mais les négociations se heurtent à plusieurs revendications incompatibles. Les talibans réclament le retrait des troupes américaines comme préalable et refusent de négocier avec le gouvernement de Kaboul ; les Américains veulent un cessez-le-feu avant d’envisager la réduction de leurs forces, et que le gouvernement afghan soit associé au processus. Quant aux autorités de Kaboul, elles craignent un accord qui se ferait sans elles et appellent à des négociations directes. L’apparition en Afghanistan d’une branche de l’État islamique, qui se heurte militairement aux talibans, vient encore compliquer la situation.

Donald Trump en 2016, lui aussi décidé à se retirer d’Afghanistan, se voit forcer la main par ses généraux qui le convainquent de ne pas le faire avant d’avoir obtenu un avantage militaire sur le terrain. Mais en 2018, Trump finit par s’affranchir de l’opinion des militaires. Zalmay Khalilzad, ancien ambassadeur à Kaboul, est chargé de jeter les nouvelles bases d’un accord: les Américains acceptent le principe d’un retrait de leurs troupes, si en contrepartie les talibans s’engagent à empêcher le terrorisme international d’opérer depuis le sol afghan, et à participer à un dialogue national avec les autres parties afghanes.

L’accord signé à Doha est la première fois que les Américains et les talibans s’accordent sur les principes de bases d’une paix négociée. La guerre d’Afghanistan est loin d’être terminée mais les erreurs stratégiques initiales, à défaut d’être réglées, semblent avoir été comprises. Ni les Américains ni les talibans ne considèrent plus une victoire militaire comme possible. Même si ce constat n’est pas suffisant pour parvenir à la paix, il représente une étape indispensable.

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