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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 15:49
Un témoignage personnel émouvant

Loin des élucubrations et des généralités trop souvent diffusées dans cette période troublée, certains témoignages nous rappellent la réalité. 

S’organiser, malgré la "désorganisation" générale, "prendre des décisions et espérer qu’elles seront les bonnes, sans attendre celles des pouvoirs publics" pour continuer d’exercer sa mission de service public et répondre aux besoins de ses locataires tout en protégeant ses salariés. 

C’est la difficile équation à laquelle les bailleurs sociaux sont confrontés depuis le début de la crise sanitaire et que nous raconte Michèle Attar, la directrice générale de Toit et Joie - Poste habitat, qui a connu ces derniers jours le décès de deux des siens mais aussi d’un enfant de six ans tué par son père au sein de son parc en Île-de-France.

Je connais bien cet organisme, puisque c’est moi qui ai décidé en octobre 1988, lorsque j’étais ministre des Postes et Télécommunications (les PTT !), de lancer un programme exceptionnel sur 3 ans de construction de 1500 logements destinés aux jeunes postiers mutés à Paris et de le confier à Toit et Joie.

 

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"Drôle de guerre. Journal d’un organisme HLM ordinaire"

Par Michèle Attar, directrice générale de Toit et Joie

 

Le Président de la République a parlé de guerre. Notre ennemi est un virus comme nous en avons connu bien d’autres au cours de l’histoire (tuberculose, peste, grippe espagnole, Sras…). Mais comme ce fut le cas pour la peste pendant quatre siècles, surprenant retour en arrière, nous ne connaissons pas ce virus, nous ne savons pas le combattre, nous n’avons ni vaccin ni remède.

À cette différence près que nous sommes au XXIe siècle, dans un pays ultra-développé, et que notre pays a affronté une désorganisation totale, un manque impressionnant d’anticipation, un tourbillon de messages contradictoires.

Comment travailler dans ces conditions quand on est un organisme d’HLM de taille moyenne qui gère 15 000 logements et 40 000 habitants ? Il faut nécessairement prendre des décisions et espérer qu’elles seront les bonnes, sans attendre celles des pouvoirs publics.

NE PAS AJOUTER UNE CRISE SANITAIRE À UNE CRISE SANITAIRE

Nous avons 200 gardiens et employés d’immeubles (un gardien pour 80 logements). Malgré les réflexes de peur qui se sont exprimés ici ou là il nous a paru d’emblée important de ne pas ajouter à la crise sanitaire et de protéger et garder notre personnel sur nos différents sites, continuer à entrer et sortir les bacs d’ordures ménagères et nettoyer nos immeubles, au risque d’ajouter une crise sanitaire à une crise sanitaire et de retrouver en sortie de crise nos immeubles dans un état déplorable.

Dès le 18 mars une journaliste d’une radio publique m’interviewait et me demandait si je craignais une flambée des impayés. Curieuse question en ces premiers jours de confinement. Bien avant cela, la priorité a été de savoir si nos entreprises prestataires désincarcéreraient un habitant coincé dans un ascenseur ou qu’un plombier viendrait désengorger une canalisation bouchée dans un immeuble plein à 100 % du temps par 100 % des locataires. Les entreprises ont répondu "présent". Nous aurions pu connaître des catastrophes.

Pour protéger nos gardiens qui sont en première ligne, nous sommes entrés dans une économie de pénurie avec sa cohorte de rationnements et de système D. Nous avons cherché par nos propres moyens des masques, du gel.

PLUS DE HIÉRARCHIE ET SYSTÈME D

Au siège de l’organisme, les rangs hiérarchiques n’existent plus dans la cellule de crise. On a trouvé du gel en bidon, il faut le transvaser dans des petites bouteilles pour que chacun en ait sur le terrain. Peu importe le grade, du DG au simple salarié, tout le monde est à l’atelier. Certains ressortiront le soir un peu pompettes de ce bain d’alcool.

Système D encore pour les masques, impératifs pour nos gardiens en permanence au contact des locataires. Les livraisons promises par les institutions publiques n’arrivent pas. Le petit retoucheur syrien du coin de la rue a eu l’intuition (bien avant les recommandations gouvernementales et les homologations) que les masques en tissus seraient utiles. Il nous en a faits 400. Il ne voulait pas nous les faire payer. Nous avons insisté. Insisté aussi auprès de ceux qui jugeaient qu’il était dangereux de distribuer à nos personnels des masques non homologués. A-t-on besoin d’homologuer les tranchées pour se protéger des obus ?

Ces mêmes masques en tissu ont été achetés par des spéculateurs qui les ont revendus 15 euros pièce. Voilà une des calamités de la guerre qui revient : le marché noir et le profit sur ceux qui souffrent de la pénurie.

À la livraison du courrier, les trois ou quatre personnes présentes au siège l’ouvrent, le scannent et l’envoient dans les services en télétravail pour traitement. Objectif : répondre aux locataires et satisfaire dans la mesure du possible leurs demandes. Objectif : payer les entreprises qui nous sont fidèles "au cul du camion", vite, pour les aider. Objectif : ne pas rompre la chaîne des demandes d’attribution de logement.

Je lisais dans la presse que les médecins de ville avaient vu leur clientèle se raréfier, plus de bobos, plus de médecine de confort ou alors la peur et peut-être aussi la négligence. Comment expliquer cette baisse soudaine des AVC, cette baisse spectaculaire des infarctus ? Il en va de même pour nos locataires qui ne nous sollicitent que peu et sauf exception respectent les priorités et comprennent qu’une fenêtre qui ferme mal peut attendre le déconfinement. Une de nos gardiennes, Madame L, me disait : "je suis fière de mes locataires".

LA RÈGLE DES 90/10 HABITUELLE

C’est vrai qu’en attendant des solutions nationales, les solidarités locales s’organisent. Certains font des courses pour les anciens, d’autres se proposent pour aider à la sortie des poubelles. Le respect de la propreté des parties communes fait l’objet de plus d’attentions, les gens applaudissent abondamment à 20 heures et se saluent aux fenêtres.

Mais comme toujours la règle des 90/10 s’applique. Si une très large majorité des locataires se révèle solidaire, une infime minorité pourrit la vie des autres : ceux qui pensent que confinement rime avec fête permanente et empêchent les autres de dormir parce que la nuit et le jour ne font plus qu’un, ceux qui se plaignent que le gardien fait le ménage et les réveille à 6H30 le matin alors même que nous lui avons demandé de travailler et d’entretenir les parties communes en horaire décalé pour croiser le moins de monde possible… Et le respect du confinement est très inégal dès l’apparition du soleil, malgré les efforts des forces de l’ordre. Égoïsmes locaux habituels…

Derrière les portes closes se jouent malheureusement les drames ordinaires de la vie familiale amplifiés par le confinement. Sur une de nos résidences un enfant est mort ce matin sous les coups de son père. L’enfant avait 6 ans…

Et puis notre personnel fait le maximum pour continuer à assurer le meilleur service à nos locataires.

Ailleurs le trafic continue en pied d’immeubles. Les cités difficiles restent difficiles même si le calme est apparent. La police se déplace, contrairement aux affirmations des locataires exaspérés. Un de nos locataires a même été arrêté, un dealer… Une goutte d’eau dans l’océan de la délinquance ordinaire que le virus n’a pas enrayée, tout juste ralentie.

AUJOURD’HUI ON NOUS FÉLICITE, MAIS DEMAIN ?

Une guerre se joue avec une armée et des chefs d’état-major. Que fait notre état-major ? Il nous écrit et nous félicite pour notre mobilisation. Merci !

Mais nous apporte-t-il les moyens de notre action ? Où sont ces "putains de masques", comme le hurlait une infirmière largement relayée sur les réseaux sociaux ? Qui est responsable de la situation dans laquelle nous sommes ? Les organismes de logement social ?

Aujourd’hui on nous félicite mais qu’en sera-t-il demain ?

Des chantiers sont arrêtés – à la demande et à l’initiative des entreprises. Nous acceptons les reprises dans le cadre prévu des textes mettant à la charge du maître d’ouvrage le renforcement de la sécurité et la protection de la santé.

Encore faut-il que les entreprises soient au rendez-vous, qu’elles ne soient pas toutes mobilisées voire réquisitionnées sur le chantier prioritaire des Jeux Olympiques, que les logements neufs soient terminés, que les loyers dus quand la situation du ménage n’a pas changé soient réglés. Sur ce dernier point le gouvernement baisse fortement les APL, ce qui affaiblira encore les ressources des locataires et augmentera les impayés.

LA FILIÈRE ENTIÈRE DE LA CONSTRUCTION À RESTAURER

La crise risque aussi de laisser de nombreuses petites entreprises en situation d’extrême fragilité voire de dépôt de bilan. C’est toute la filière des opérateurs de la construction qu’il faut analyser et restaurer avant de demander à toute force aux organismes HLM de déposer des dossiers de financement permettant au gouvernement de communiquer sur son efficacité en matière de construction.

Les locataires sont confinés et certains seront touchés par des baisses de revenus. Nous nous en occuperons et agirons de façon responsable et en équité sans qu’il soit besoin de nous ponctionner une fois de plus. 

De cette crise nous tirerons des leçons, comme tout le monde. Nos états-majors se sont aperçus que les soignants répondaient « présent » en cas de crise, dussent-ils y laisser leur vie privée, voire leur vie tout court. Les organismes HLM sont au rendez-vous et ce, quelle que soit leur taille. Leur efficacité, n’en déplaise à notre technostructure, ne se mesure pas à leur taille ou à leur regroupement. Ils sont juste conscients d’accomplir une mission de service public dont le pays a besoin.

Notre organisme a payé un lourd tribut à ce virus. Deux des nôtres sont décédés et nous les pleurons.

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Faites connaissance avec IDN

 (Initiatives pour le désarmement nucléaire),

dont Paul Quilès est président.

IDN travaille chaque jour à la réduction des arsenaux nucléaires et du risque, intentionnel ou non, d’utilisation de l’arme nucléaire.

IDN oeuvre à construire un monde sans armes nucléaires, pour une paix et une sécurité internationale durables.

Faites connaissance avec

Cordes sur Ciel,

la cité médiévale dont Paul Quilès a été le maire pendant 25 ans.

cordes-nuages-8-bp--R-solution-de-l--cran-.jpg 

site de l'Office du tourisme 

Bibliographie

- 2018: L'illusion nucléaire- La face cachée de la bombe atomique (avec Jean-Marie Collin et Michel Drain)

- 2017: Quelques citations sur les armes nucléaires

- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  

- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu) 

- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff ) 

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï) 

- 1992: Nous vivons une époque intéressante 

- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez