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Le blog de Paul Quilès

Réflexions et informations sur la paix et le désarmement nucléaire, sur la démocratie et sur l'actualité politique.

Rwanda : le rapport de 1998

Publié le 3 Avril 2021 par Paul Quilès in Rwanda, politique française

Rwanda : le rapport de 1998

Comme je l’ai dit il y a quelques jours, « le rapport demandé par le Président de la République à la Commission Duclert avait pour but notamment « d’analyser le rôle et l’engagement de la France au cours de cette période, en tenant compte du rôle des autres acteurs engagés… ».

J’ajoutai: « Je constate qu’il « écarte toute complicité de la France », ce qui est la moindre des choses ! Cette accusation constituait jusqu’ici le « fonds de commerce » de Paul Kagamé, président du Rwanda, soutenu par un clan de personnalités françaises, notamment dans le monde des médias et celui des spécialistes de la polémique politicienne. »

Je ne me trompais pas, puisque c’est un flot d’attaques, souvent très violentes, qu’ils ont à nouveau déclenchées. Rien ne manque dans la reprise des formules (aveuglement idéologique, faillite, responsabilités accablantes) ressassées depuis plus de 20 ans.

Au prétexte de valoriser le rapport Duclert, il est suggéré que, jusqu’ici, rien ne se serait fait en France pour essayer de comprendre et d’analyser ce qui s’est passé, notamment au Rwanda, au moment du génocide des Tutsis en 1994. Or ceci est faux, puisque la Mission parlementaire que j’ai présidée en 1998 a rendu public un rapport de 1500 pages, qui a été utilisé par la commission Duclert.

Pendant 110 heures, les parlementaires membres de la Mission ont auditionné 88 personnes, des responsables politiques, des militaires, des diplomates, des universitaires, des civils français et rwandais. Ces auditions ont été exceptionnelles, tant par leur nombre que par leur caractère détaillé et approfondi. La plupart d’entre elles ont été publiques, ouvertes à la presse écrite et audiovisuelle. Certaines ont même été télévisées en direct.

     Les rapporteurs se sont rendus à Bruxelles, à Washington, au siège des Nations Unies à New York, ainsi qu’au Rwanda, en Ouganda, au Burundi, et en Tanzanie. Les témoignages des 74 personnes qu’ils ont rencontrées par ailleurs ont été intégralement et rigoureusement pris en considération dans le cadre de la méthode de travail définie par la mission parlementaire. La mission a analysé 15 000 pages de textes, de télégrammes diplomatiques et de documents militaires ; pour 7000 pages, la classification “secret défense” a été levée et certaines d’entre elles ont été publiées en annexe du rapport.     

    

Pour en savoir plus :

- sur le rapport, consulter

- sur les auditions, consulter

- sur les annexes, consulter

Le travail de notre Mission a été considéré comme une grande première. C’était en effet la première fois que le Parlement enquêtait sur le prétendu “domaine réservé” que constituent la défense et la politique étrangère. Et nous l’avons fait sans complaisance aucune, comme le reconnaissait une des meilleures analystes du génocide, la chercheuse Claudine Vidal * :

« Il ressort du rapport parlementaire une vue généralement sévère des orientations soutenues : erreurs d’appréciation sur les réalités politiques rwandaises (« sous-estimation du caractère autoritaire, ethnique et raciste du régime rwandais »), « coopération militaire trop engagée » (entre 1990 et 1993), « inaction de la France pour prévenir le génocide par des actions concrètes », une série de critiques vise les actions des autorités françaises durant le génocide puis pendant l’opération Turquoise. (….) Néanmoins l’enquête dégage fermement la France de toute implication dans l’exécution du génocide. »

     Il n’empêche que les attaques n’ont pas manqué. Le terrain médiatique était occupé par un autre récit, fondé sur ce que Claudine Vidal appelle une interprétation conspiratoire de la politique française. Selon elle, ces auteurs et ces groupes militants s’étaient donné pour tâche « de révéler les ressorts cachés de l’action française au Rwanda. Ils dénoncèrent l’existence de complots, de faits secrets, de liaisons clandestines, d’agents et de bureaucraties cachés qui auraient dominé les institutions publiques, grâce à la complicité d’acteurs officiels. (…….) En 2004, année de la dixième commémoration du génocide, auteurs et associations relancèrent une campagne d’accusations extrêmes sur le thème de « la France coupable de génocide au Rwanda ». Les publicistes critiques rencontrèrent bien quelques adversaires, mais ces derniers ou bien défendaient à outrance la politique française menée au Rwanda, ou bien découvraient, eux aussi, des complots, mais fomentés par des puissances étrangères. Bref, dénonciateurs et défenseurs entraient dans une logique de camps retranchés. »

     Et Claudine Vidal concluait :

« Durant les heures qui suivirent la sortie (15 décembre 1998) d’un rapport que personne n’avait encore pu lire, la plupart des radios et des télévisions adhérèrent à la logique dénonciatrice qui tenait à juger la France coupable. Minimisant les conclusions du rapport, qui n’exonéraient pas la France de ses responsabilités durant la période précédant le génocide, ces médias se fixèrent sur une seule, celle qui affirmait la non- implication dans les massacres. Les diagnostics furent du type : « On s’y attendait, ce rapport “ blanchit ” la France ». Au bout de deux jours, les radios cessèrent d’en parler.

* Extraits du texte de Claudine Vidal  paru dans Les Temps Modernes 2007/1 (pages 117 à 143): "La politique de la France au Rwanda de 1990 à 1994. Les nouveaux publicistes de l’histoire conspirationniste"

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Le 7 avril 2019, jour de la commémoration du 25ème anniversaire du début du génocide des Tutsis, j'ai donné cette interview à RFI, qui résume assez bien mon analyse.

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