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14 juillet 2011 4 14 /07 /juillet /2011 08:46

Egypte-copie-1.jpgIntervention de Paul Quilès lors

de la rencontre franco-égyptienne*

(Le Caire, mardi 12 juillet 2011)

  

    Je suis heureux de participer à cette rencontre qui va permettre d’échanger, d’essayer de se comprendre et de mieux comprendre ce qui se passe en Egypte et surtout de parler de l’avenir.

   Elle contribuera en tout cas à éviter les malentendus et à tirer un trait sur les erreurs du gouvernement français pendant des années dans ses relations avec  l’Egypte comme avec les pays du sud de la Méditerranée. Il faut dire que, comme la plupart des gouvernements occidentaux, il était obsédé par le risque de l’islamisme politique, au point de soutenir les régimes les plus autoritaires et corrompus. S’ajoutait à cette analyse sommaire l’influence de la thèse des néo conservateurs américains (Bush) sur l’incompatibilité du monde arabe, de la démocratie et de l’Islam. Ici, comme en Tunisie, en attendant que d’autres pays du monde arabe se joignent à vous, la preuve est faite que ces présupposés étaient faux.   

    Il y a moins de 6 mois, le peuple égyptien se soulevait. On a parlé d’explosion. Ancien ingénieur dans le secteur pétrolier, je sais qu’une explosion ne se produit que si 3 éléments sont présents : le combustible, l’air (l’oxygène), l’étincelle.

   Ici, il s’est agi :

- des éléments objectifs (la situation économique et sociale : des inégalités fortes, 50% de la population qui vit avec moins de 2$/jour, le pillage des richesses par une oligarchie, l'arrivée de nombreux jeunes à l’âge adulte)= le combustible

- du climat créé par le désenclavement de l’opinion publique grâce aux nouvelles technologies de communication, qui a manifesté son rejet de cette situation= l’oxygène.

- de la violence répressive du pouvoir= l’étincelle    

    18 jours plus tard, le 11 février, avec le départ d’Hosni Moubarak, une nouvelle période commence. Une période de crise « La crise est ce qui sépare le vieux du neuf » a dit Gramsci.....mais personne n’a dit ni vérifié que le neuf sortait spontanément et rapidement du vieux !

    Justement, en Egypte, c’est précisément quoi, la crise, 5 mois après l’explosion ? On parle de révolution et je sais que c’est une préoccupation forte des Egyptiens, en particulier des jeunes. A-t-elle eu lieu ? Est-elle en cours ? J’ai lu que, lors de la manifestation de vendredi dernier, un jeune pharmacien avait dit : «Le CSFA (Conseil Suprême des Forces Armées) n'est pas convaincu que nous avons fait une révolution ; ça l'a arrangé de se débarrasser de Gamal Moubarak (fils de l'ex-président, qui se préparait à lui succéder), mais maintenant, il ne veut pas aller plus loin. On va lui montrer que la révolution, c'est comme un train : soit on monte dedans, soit on le laisse passer, mais si on veut se dresser sur son passage, on se fait écraser »

    La vraie question est de savoir quel est ou quel devrait être le contenu de cette révolution et, comme toujours en pareille circonstance, il est légitime de se demander s'il ne serait pas préférable de se contenter de quelques réformes, de peur que l’on détruise sans être capable de reconstruire, de peur aussi que des forces extrémistes viennent récupérer la révolution et briser l’espérance populaire. Vieux débat et débat récurent en France ! Dans une belle synthèse, le grand socialiste que fut Jean Jaurès avait théorisé ce qu’il appelait « l’évolution révolutionnaire », en disant que« les réformes ne doivent pas être seulement des adoucissants. Elles doivent être des préparations. Ainsi, elles prennent un caractère et une efficacité révolutionnaire » 

    On ne saura que plus tard s’il s’est agi vraiment d’une révolution. Ce qui est certain, c’est qu’il y a un lien dialectique entre « changement de régime » et « changement de société » (le titre de la table ronde). Ce sont des changements dans la société qui ont catalysé l’explosion dont je parlais en commençant et qui conduira obligatoirement à un changement de régime (même s’il y a des freins aujourd’hui….ce qui n’est pas surprenant). Ce changement de régime influera lui-même fortement sur la société et il entraînera en retour des changements dans la société…..ce qui ne veut pas dire un changement de société. En tout cas, pas tout de suite, car il restera des contradictions entre les différentes parties du peuple (classes ? communautés ?) et des aspirations, des attentes ne pourront pas être satisfaites rapidement. 

     Nous avons connu ces interrogations en France, même s’il s’agissait d’une autre époque, d’un autre contexte (1936, 1981). Il est toujours utile de se replonger dans le passé, non par nostalgie (le monde a changé), mais pour tirer des enseignements et s’inspirer de ce qui a réussi et pour ne pas répéter les mêmes erreurs. « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir » (François Mitterrand)

    Directeur de campagne de François Mitterrand en 1981, je viens d’écrire un livre sur la victoire du 10 mai 1981 et je me suis replongé à cette occasion dans cette période. J’ai retrouvé des éléments que j’avais un peu oubliés.

Avant le 10 mai :

     - un climat économique, social, politique, international : un chômage multiplié par 4 en 7 ans, une inflation à 14%, un système audiovisuel aux ordres, des dérives quasi monarchiques, des "affaires"…
    - une très forte attente ("changer la vie ")

    - le sentiment qu’une autre période allait s’ouvrir.

     Après le 10 mai :

    - la  fuite des capitaux (1milliard de F en quelques jours, chute de la Bourse, panique…)

    - l'inaction du 1er ministre (Barre) pendant 10 jours coûte 5 milliards de $ pour soutenir le franc (1/3 des réserves françaises en devises)

    - la violence de l’affrontement droite/gauche (ministère de la justice traité de "comité de défense des assassins", parce que la peine de mort était abolie)

    - l'obstruction parlementaire (4 longs mois pour promulguer la loi sur les nationalisations)

    Des réformes considérables ont été engagées (sociales, économiques, culturelles, libertés), mais on a buté sur une mauvaise estimation de la possibilité de relance économique, en raison d’une surestimation des capacités de l’appareil productif français (en mauvais état). 70% de l’argent distribué en réformes sociales a été consacré à l’achat de biens venant de l’étranger ….d’où la nécessité de ralentir les réformes au bout de 18 mois, ce qui a cristallisé le mécontentement.

    Plusieurs leçons peuvent être tirées de cette période, pour la France. A vous de dire si, malgré les différences de contexte, elles sont pertinentes pour votre pays :

- il faut clairement annoncer les objectifs, parce que l’attente de changement est forte et bien mesurer le rythme, l’intensité et le contenu des réformes (sociales, économiques, politiques) ;

- il faut essayer de prévoir les réactions des tenants de l’ordre ancien et imaginer la meilleure façon de les contrer ;

- il faut travailler en permanence à l’unité des forces réformatrices et passer les compromis nécessaires entre alliés ;

- le changement ne peut se mettre en œuvre sans l’existence et le soutien des organisations qui incarnent le mouvement populaire (partis, syndicats….). Il ne faut pas céder à l’illusion des réseaux sociaux, qui sont des amplificateurs, voire des déclencheurs (et peuvent provoquer ce que j'ai appelé "l'explosion"), mais qui ne sont pas les acteurs du changement. 

 

    Pour terminer, je poserai quelques questions à nos amis égyptiens, pour que nous comprenions mieux la situation:

- considérez-vous qu’il s’agit d’une révolution ?

- pourquoi une partie de la population n’est pas satisfaite ?

- quelles sont les forces organisées (partis, syndicats) qui peuvent favoriser la transition vers un régime plus démocratique et stable?

- que penser du rôle du CSFA (Conseil Supérieur des Forces Armées) et des ambiguïtés qui entourent son action ?

- quels sont les objectifs réels des Frères musulmans, devenus PLJ (Parti pour la Liberté et la Justice)? 

 

    Ces interrogations, fondamentales dans la période actuelle, conditionnent grandement l’avenir de votre pays. Seuls vous pouvez trouver les réponses à ces questions, seuls vous en avez l’immense responsabilité. Sachez cependant que les Français s’intéressent à votre combat. Ils vous regardent et ils sont impressionnés par cette extraordinaire vigueur populaire. Ils sont à vos côtés et ils espèrent que vos choix feront renaître cette Égypte forte, juste, libre et démocratique à laquelle vous aspirez.

 

       Lire aussi sur L'EXPRESS.FR:

"la place Tahrir et le pouvoir militaire se méfient l'un de l'autre"

______________________________________________________________________

* Rencontre organisée par l'IRIS, le CEDEJ et l'Université du Caire

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Published by Paul Quilès - dans International et défense
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- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez