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11 octobre 2011 2 11 /10 /octobre /2011 11:28
Interview de Paul Quilès dans la revue Enerpresse
« L’Etat doit réinvestir son rôle de stratège de la politique énergétique »
Chaque mois, une personnalité commente un ou plusieurs sujets d’actualité du mois écoulé relatifs au secteur de l’énergie en général. Pour le mois de septembre, c’est Paul Quilès, plusieurs fois ministre de François Mitterrand après avoir été le directeur de sa campagne présidentielle en 1981, qui se prête à l’exercice. Le maire de Cordes sur Ciel, dans le Tarn, a commencé sa carrière comme ingénieur chez Shell France et n’a jamais cessé de s’intéresser à ce secteur. Aujourd’hui, il plaide, notamment, pour une validation citoyenne des choix énergétiques.
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En 1981, vous aviez milité pour un abandon du programme nucléaire. Le gouvernement né des élections en a décidé autrement. Quel est aujourd’hui votre sentiment à cet égard ?
Paul Quilès – Une réflexion préalable : la question de l’énergie, que j’ai suivie comme ingénieur, comme syndicaliste, comme politique militant, puis comme acteur dans mes fonctions ministérielles, est un sujet compliqué. Il l’est d’autant plus aujourd’hui que nous nous trouvons dans une période de transition. Or, les ministres, qui ne sont pas forcément des techniciens du secteur, doivent prendre des décisions, parfois lourdes, sur la foi des conseils des experts qui les entourent. Nous touchons là au cœur des difficultés de ce débat.
En 1981, nous n’étions pas pour l’abandon du programme nucléaire, mais contre le « tout-nucléaire », contre un plan d’un volontarisme considérable qui a conduit, pendant 20 ans, la politique énergétique française à se construire autour du nucléaire et de la pénétration de l’électricité pour écouler cette production. Une orientation dangereuse, puisqu’elle a pénalisé le développement des énergies alternatives et l’indispensable effort en direction de ce qu’on appelait les « économies d’énergie ».
Comme je l’ai souligné précédemment, le risque de toute politique énergétique, c’est qu’elle soit le fidèle reflet des solutions que veulent faire passer les conseillers ministériels et les techniciens. Or, à l’époque, Electricité de France et le Commissariat à l’Energie Atomique avaient phagocyté les cabinets ministériels. C’est ce que nous avons découvert à l’été 1981. Ceux qui préparaient les dossiers étaient convaincus que la seule solution était le développement massif du nucléaire et, face à leur détermination, le gouvernement a plié.
J’étais, d’autre part, opposé  au développement du surgénérateur Super Phénix et j’avais d’ailleurs obtenu un vote clair du PS dans ce sens. La gauche est arrivée au pouvoir et… nous avons fait le contraire. Pour arrêter à la fin des années 90. On sait ce que ça a coûté. Je ne voudrais pas que l’on refasse pareil aujourd’hui avec l’EPR.
Comment faire alors ?
Paul Quilès – Je plaide pour un débat public (voir sur ce blog), qui serait précédé par une information complète et, si nécessaire, contradictoire. Le débat, national et décentralisé, pourrait être organisé dans le cadre de la « Commission du débat public ». Après cette phase, qui devrait durer environ six mois, le Parlement se saisirait du dossier et, avec l’aide d’organismes compétents, il élaborerait divers  scénarios de politique énergétique. Les débats parlementaires permettraient alors de définir celui qui serait soumis au référendum public. On le voit, il ne s’agirait pas de proposer aux Français de s’exprimer sur un choix caricatural pour ou contre une énergie, mais sur une politique cohérente de transition énergétique. Une telle démarche, sérieuse et démocratique donnerait une véritable légitimité aux décisions fortes qu’impliquera la nouvelle politique énergétique.
Dans les années 70-80, le consensus s’est fait par défaut. Après le premier choc pétrolier, l’idée principale était de réduire la dépendance aux importations de pétrole et de garantir une énergie moins chère aux consommateurs. Cela ne laissait aucune place au débat. Il ne faut pas s’étonner des difficultés qui surgissent aujourd’hui, avec la remise en cause dont fait l’objet l’utilisation de l’énergie  nucléaire.
Cette idée d’un référendum pourrait-elle être reprise dans le programme du PS ?
Paul Quilès – Elle fait son chemin, puisque le PS propose dans son projet « un grand débat national sur la transition énergétique dès 2012 ». Quant à  Martine Aubry, que je soutiens, elle évoque une loi d’orientation d’ici à juillet 2013. Il me semble que cette loi pourrait constituer l’aboutissement du processus que j’ai décrit. Si on ne débat pas dans le pays et que l’on veut imposer des changements de modes de vie, il y aura des rejets. C’est impensable.
 Le seul sujet lié à l’énergie qui a animé les débats du premier tour des primaires socialistes a concerné le nucléaire, son abandon à plus ou moins brève échéance. Le PS est-il en ordre de marche sur l’ensemble de la stratégie énergétique ?
Paul Quilès – La place du nucléaire a effectivement donné lieu à des positionnements différents. La question fondamentale est de savoir si l’on considère ou non qu’il s’agit d’une énergie de transition. Pour sa part, Martine Aubry a été claire, en parlant de « sortie graduelle, sérieuse, effective, du nucléaire ». A cet égard, le nouveau scénario  de NégaWatt est intéressant, même s’il présente par ailleurs des faiblesses, que reconnaissent ses auteurs. Il s’agit d’une modélisation, qui ne donne pas de solutions concrètes de mise en œuvre et d’indication sur les coûts et les investissements nécessaires. Elle ne prend pas non plus en compte l’inertie sociale propre aux enjeux industriels ou d’éventuels problèmes géopolitiques.
Anticiper 2050, c’est un peu comme si nous avions cherché à imaginer 2011 en 1972, juste avant le premier choc pétrolier… Mais, après tout, gouverner, c’est prévoir. Et lorsque l’on évoque le facteur 4 (la division par 4 des émissions de GES, suggérée par la Convention de l’ONU et le protocole de Kyoto), c’est aussi de l’horizon 2050 qu’il est question. C’est normal de le faire, mais il faut se fixer des étapes.
Au delà de ce sujet, la politique proposée par le PS en matière d’énergie a été clairement définie dans le document présenté le 4 mai dernier (et intitulé « Pour des biens communs partagés et des services essentiels accessibles à tous : eau, énergie, Internet et mobilité - ndlr) : sobriété, rééquilibrage du mix énergétique pour sortir de la dépendance au  nucléaire et au pétrole, développement volontariste des énergies renouvelables. On y constate que la question énergétique y est opportunément appréhendée de façon transversale (usages, transports, logements), sans se limiter, malgré son importance, à la question de l’électricité d'origine nucléaire.
Un développement accéléré des énergies renouvelables implique, comme chacun sait, une augmentation du coût de l’électricité. Comment le faire accepter ?
Paul Quilès – Comme le propose le document que je viens de citer, un tarif progressif sera institué. Il sera assis sur des seuils correspondant aux consommations non contraintes. Plus les consommations de confort seront importantes, plus les usagers seront incités à réduire leurs consommations et/ou à investir dans l’auto- consommation. Par ailleurs, la sobriété énergétique diminuera la consommation et compensera, sur la facture, l’inévitable hausse des prix de l’énergie. Un exemple : à Cordes sur ciel, dont je suis le maire, la nouvelle école a été conçue de façon à être un bâtiment  bioclimatique, ce qui a réduit la facture énergétique de…75 %.
Il faudra aussi mettre en place un « Fonds national de l’efficacité énergétique » permettant de financer les travaux d’économies d’énergie.
Qui sera financé lui-même…
Paul Quilès – Il sera abondé par le produit de la contribution climat-énergie, des taxes sur l’uranium et les déchets nucléaires, des taxes actuelles sur les produits fossiles, des économies liées à la suppression des niches fiscales liées aux énergies fossiles, entre autres.
Le scénario NégaWatt ne paraît-il pas utopiste en prévoyant une division par 3 de la consommation d’énergie d’ici à 2050, ceci avec une population qui se sera accrue de 7 millions de personnes. Est-il, d’autre part, susceptible d’intéresser le PS ?
Paul Quilès – C’est un scénario de techniciens, de mathématiciens, dont je ne conteste pas les difficultés. Pas plus que les auteurs d’ailleurs. Ce que je note, c’est qu’il fait l’impasse sur toute une série de paramètres, cités plus haut, que les responsables de l’association ne peuvent pas et n’ont pas à maîtriser. Mais il présente le grand avantage d’être un travail sérieux et utile, qui va au fond des choses concernant notamment le nucléaire et il faut le prendre comme un outil. Le scénario doit être présenté au PS d’ici à la fin de ce mois.
Les régions sont en train de travailler à des schémas régionaux climat-air-énergie. Quelle doit être la déclinaison des rôles entre l’Etat et les territoires dans la politique énergétique ?
Paul Quilès – Le scénario NégaWatt prône la décentralisation de la politique énergétique et il a raison. Mais cette décentralisation doit se retrouver dans une confiance accordée par l’Etat aux initiatives des régions, qui devraient avoir leurs propres outils de planification d’investissements énergétiques. C’est pourquoi je plaide pour des contrats de plan Région-Etat dans ce domaine. Il faut laisser les régions prendre leurs responsabilités, afin de rapprocher les lieux de production des lieux de consommation et d’adapter le développement des énergies renouvelables aux potentiels des territoires. Quant à l’Etat, il doit réinvestir son rôle de stratège et de pilote de la politique énergétique.
Est-ce à dire qu’il l’a perdu ?
Paul Quilès – Depuis les années 70, la politique énergétique française a essentiellement consisté à réduire la facture pétrolière en développant le nucléaire et à tout faire pour écouler la production d’électricité qui en est issue, au niveau des réseaux comme du chauffage des bâtiments. L’Etat a du mal à se sortir de ce rôle.
Certes, il y a eu le Grenelle de l’Environnement, mais proposer après une table ronde par ci par là, c’est du cache-misère. Rien n’est fait pour atteindre les objectifs de maîtrise de l’énergie dans le bâtiment. Et ne parlons pas des à-coups dans la politique de développement des énergies renouvelables. Des objectifs sont fixés, sans que les moyens soient là pour les atteindre. C’est une politique de gribouille.
Quoi que l’on puisse dire (à juste titre !) de la stratégie choisie dans les années 70, elle témoignait au moins d’un volontarisme politique : les gouvernants d’alors ont « mis le paquet » financièrement, techniquement et sur la formation. On ne peut pas en dire autant aujourd’hui.
Autre sujet qui a marqué le mois de septembre : la fermeture annoncée de la raffinerie de Berre, faute pour son propriétaire, LyondellBasell, d’avoir trouvé un repreneur. Comment régler cette difficile question du raffinage en France ?
Paul Quilès – Je me suis rendu récemment sur le site de Berre, où j’ai commencé ma carrière comme ingénieur et j’ai pu discuter avec le personnel, particulièrement angoissé par ce qui se passe. On ne peut pas traiter cette question du raffinage par le petit bout de la lorgnette, en laissant les raffineries  fermer les unes après les autres sans réflexion prospective. On doit partir des besoins pétroliers à venir, tant pour le transport que pour la pétrochimie. Si les pouvoirs publics abandonnent le secteur du raffinage à la stratégie des grands groupes, le processus de désindustrialisation de l’outil français va se poursuivre. Au risque de supprimer encore des emplois, de devoir importer, à prix élevé, du naphta et du gas-oil du Moyen-Orient et de déséquilibrer un peu plus la balance commerciale.
Au-delà, le problème spécifique de Berre montre bien que certaines décisions, qui impactent lourdement l’emploi, ont des motivations exclusivement financières. Selon les chiffres dont j’ai eu connaissance, la raffinerie dégage des pertes de 70 millions d’euros par an mais la pétrochimie des gains de 170 millions ; l’ensemble du site reste donc rentable et il est possible de l’exploiter sans le découper. J’attends que les pouvoirs publics disent clairement comment ils comptent intervenir pour empêcher ce mauvais coup porté à l’emploi et à notre outil industriel.
 Une dernière question, bien plus anecdotique : le déploiement à grande échelle du compteur communicant Linky, annoncé aussi le mois dernier, est-il, à vos yeux, une bonne initiative ?
Paul Quilès – Le problème de ce compteur c’est qu’il communique avec… l’opérateur, pas avec le consommateur. Laisser la concurrence régler la question essentielle de la maîtrise des consommations individuelles est une mauvaise réponse à une vraie question. Il faut que ce soit le consommateur lui-même qui se sente impliqué. C’est pour cela que le PS propose la mise en place gratuite de compteurs intelligents…pour les consommateurs.  

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Published by Paul Quilès - dans Energie et environnement
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     * site de l'Office du tourisme 

     * site de la mairie     

Bibliographie

- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez