Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 10:11
      Iran-nucleaire.jpg                     Ce texte a fait l'objet d'une publication dans le Figaro
                                                  du 1er Mars 2012


       La possibilité d’une attaque israélienne contre les installations nucléaires iraniennes est d’autant plus évoquée que, chaque jour, un nouvel évènement vient alimenter ce qui ressemble de plus en plus à « la chronique d’une catastrophe annoncée ».
      Peut-on imaginer qu’un autre scénario évite au Moyen-Orient et à la paix du monde ces enchaînements guerriers, dont les conséquences seraient d’une extrême gravité ? Je le pense, mais avant de le décrire, il faut d’abord répondre à trois questions.
 
1- L’Iran peut-il disposer de l’arme nucléaire ?
       Les Iraniens clament que leur programme nucléaire est mené à des fins civiles et non militaires. Dans un cas comme dans l’autre, la nature des matières fissiles, le processus et le taux d’enrichissement diffèrent. Si l’Iran, comme le soupçonnent Israël et les Occidentaux, parvenait à développer les capacités de production nécessaire, encore lui faudrait-il produire suffisamment de matière nucléaire. Cela n’est pas inenvisageable, mais ne semble pas encore être le cas : il ne suffit pas d’annoncer qu’on est capable d’enrichir l’uranium à 20%, il faut atteindre au moins 90% pour disposer de combustible militaire.
       Il lui faudrait aussi disposer de « vecteurs » performants, c’est-à-dire de bombardiers ou de missiles capables de porter une tête nucléaire. Dans le cas de l’Iran, il s’agirait certainement de missiles. Or leur puissance et leur objectif de ceux-ci déterminent leur portée et leur type d’utilisation : tactique (sur un champ de bataille) ou stratégique (pour des frappes plus importantes). Pour que ces vecteurs atteignent leur cible, il faut également qu’ils disposent d’une technologie leur permettant d’éviter les systèmes de défense antimissiles. L’Iran dispose-t-il de tels engins ? Probablement pas à l’heure actuelle, mais son programme de missiles bat son plein avec le développement de la gamme Shahab, de plus en plus puissante. Téhéran développe également un programme spatial, dont les lanceurs pourraient servir à confectionner des missiles balistiques intercontinentaux. Le programme n’en est qu’à ses débuts, mais les experts sont hésitants quant à son niveau réel de développement technologique.
 
2- Un Iran doté de l’arme nucléaire représenterait-il une menace imminente ?
      Il est peu probable que l’Iran attaquerait alors directement ses ennemis déclarés (Israël, États-Unis), car il s’exposerait à des représailles militaires colossales. L’hypothèse est encore moins probable, lorsqu’il s’agit de ses rivaux régionaux ou de l’Europe. L’idée d’un bouclier anti-missile européen apparait donc n’avoir aucune utilité réelle, d’autant plus que la France et le Royaume Uni disposent de forces de dissuasion et que la quasi-intégralité des États européens participent à l’OTAN, avec l’arsenal américain en garantie.
      En termes d’influence politique, en revanche, un Iran hissé au statut de puissance nucléaire militaire se mettrait à l’abri de représailles. Il jouirait d’une aura bien plus étendue qu’aujourd’hui, auprès de ses alliés (en Irak, en Syrie, au Liban) comme à l’encontre de ses adversaires (Israël, Arabie saoudite). Cette influence nouvelle lui permettrait d’affirmer son influence stratégique dans des dossiers clefs comme la maîtrise du détroit d’Ormuz, la présence de forces navales iraniennes en Méditerranée et en mer Rouge ou dans le dossier afghan.
       Les conséquences de cette situation seraient désastreuses, car elle inciterait plusieurs pays de la région à se nucléariser : l’Arabie saoudite, avec l’accord tacite des Occidentaux, la Turquie, qui pourrait être tentée, et peut-être même l’Egypte ou la Syrie, selon les développements politiques du printemps arabe.
 
3- Quelles seraient les conséquences d’une attaque israélienne contre l’Iran ?
      Il est probable qu’Israël utiliserait une conjonction de moyens : force aérienne, éventuellement navale, commandos, informatique, voire bombes anti-bunkers (« mini-nukes »). Si l’attaque atteignait ses objectifs, il est probable que l’Iran réagirait violemment, à la différence de l’attitude de l’Irak et de la Syrie après les attaques contre leurs installations.
      Le risque est d’enclencher une réaction en chaîne, avec, pour commencer, une riposte immédiate contre Israël, sans que l’on sache où frapperait l’Iran, l’ensemble israélo-palestinien étant aussi réduit qu’enchevêtré.
       D’autres cibles pourraient être la flotte et les troupes américaines stationnées dans le Golfe, des sites stratégiques d’Arabie saoudite. Le blocage du détroit d’Ormuz serait probable, ainsi que le déclenchement de troubles régionaux catastrophiques. L’Iran en a les moyens, par son influence sur le Liban, l’Irak, la Syrie, la Palestine. Il peut aussi pousser à la rébellion dans des pays à présence chiite (Arabie saoudite, Yémen, Bahreïn, Koweït, Afghanistan).
      Au-delà du risque pour le Moyen Orient lui-même, l’Europe serait concernée, car c’est son voisinage immédiat qui s’embraserait.                
 
Un autre scénario, celui de la paix
      Pour éviter à la fois une attaque israélienne et une bombe iranienne, il n’y a pas d’autre choix possible qu’une action diplomatique forte et multilatérale.
      Les principales parties en présence subissent pour le moment des mouvements politiques internes susceptibles d’influencer leur comportement futur :
  • Le cabinet israélien est partagé entre les faucons favorables à une intervention et ceux qui pensent que cela ne ferait qu’empirer la situation. La population israélienne est également partagée.
  • En Iran, des élections législatives se tiendront début mars et une bataille d’influence fait rage entre le camp nationaliste du Président Ahmadinejad et le camp religieux proche de l’Ayatollah Khamenei. La répartition du pouvoir à venir n’est donc pas encore arrêtée, mais il est probable que le dossier nucléaire sera l’objet d’une surenchère interne. Si le programme nucléaire dépend des Gardiens de la Révolution attachés à l’Ayatollah, il est défendu ardemment par le Président, dont la rhétorique est notoirement antioccidentale.
  • L’issue de l’élection présidentielle américaine de l’automne peut se révéler décisive, l’administration Obama étant beaucoup plus réticente à une intervention que les Républicains, partisans d’une ligne dure face à l’Iran... À condition naturellement qu’Israël ne décide pas d’attaquer dès cet été !
      Un évènement récent ne doit pas être sous estimé : quelle qu’en soit la cause (effet des sanctions, possibilité d’une attaque israélienne, volonté de gagner du temps), Téhéran vient de s’ouvrir à nouveau aux contrôles de l’AIEA[1], dont le dernier rapport accrédite clairement la thèse d’un programme militaire. Pourquoi ne pas prendre l’Iran au mot, jouer la responsabilisation de l’acteur régional qu’il est, le mettre devant ses obligations relatives au Traité de non prolifération qu’il a signé en 1970 et au Protocole additionnel de 2003, qui permet aux inspecteurs de l’AIEA d’inspecter des sites non-déclarés ?
      Il n’est pas impensable non plus de proposer un assouplissement des sanctions –dont l’effet est loin d’être négligeable- contre une coopération pleine et entière avec l’AIEA. Dans certaines situations, l’incitation peut produire des effets plus constructifs que les sanctions, dont l’effet est souvent de crisper un régime sur ses ambitions, même si les répercussions économiques du bâton occidental commencent à se faire sentir.
      Et pourquoi ne pas mettre dans la balance, à terme, une coopération multilatérale sur le nucléaire civil contre un renoncement total au nucléaire militaire ?
     L’Europe doit peser de tout son poids, aux côtés des Américains, afin d’œuvrer à une solution non militaire. Même si la fenêtre d’action diplomatique est restreinte, elle n’est pas inexistante. Il faut l’utiliser pleinement, car elle est  indiscutablement la meilleure des options.
[1]  Agence internationale de l’énergie atomique

Partager cet article

Repost 0
Published by Paul Quilès - dans International et défense
commenter cet article

commentaires

Recherche

Cordes sur Ciel

CORDES

Faites connaissance avec

la cité médiévale

dont Paul Quilès est le maire
cordes-nuages-8-bp--R-solution-de-l--cran-.jpg

 Avant de venir à Cordes, consultez:

     * site de l'Office du tourisme 

     * site de la mairie     

Bibliographie

- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez