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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 14:00

Afghanistan.jpg Intervention de Paul Quilès

lors du colloque du 31 janvier 2011

 « Quelle sécurité en Europe et dans le monde après le sommet de Lisbonne ? »

 

Contrairement à ce que l’on a beaucoup entendu, le sommet de Lisbonne n’a pas été un grand succès 

      Certes, le Président Obama, aux prises avec de sérieuses difficultés en politique intérieure, a pu y montrer au public américain qu’il était soutenu par les Européens sur toutes les grandes questions de sécurité : Afghanistan, défense antimissile, nouveau partenariat avec la Russie.  

       Les nouveaux membres de l’Est ont été rassurés sur la pérennité de l’engagement américain en Europe. Le nouveau concept stratégique adopté à Lisbonne réaffirme la pertinence de l’article V du Traité de l’Atlantique nord, selon lequel chacun des pays membres de l’Alliance doit porter assistance à tout autre pays membre au cas où il serait victime d’une agression. 

         Parallèlement, la Russie a été reconnue comme un partenaire de premier plan. Elle a obtenu  d’être associée à un futur système de protection du territoire européen contre des tirs de missiles balistiques.    

        Quant aux pays d’Europe occidentale, ils ont pu annoncer à leurs opinions publiques à la fois un maintien de la protection américaine contre les aléas du monde de l’après-guerre froide, une réforme de l’OTAN pour alléger le poids des dépenses militaires et une perspective de désengagement progressif d’Afghanistan.

 

Pourtant, cette convergence affichée d’intérêts n’améliore pas fondamentalement les données de la sécurité internationale.

        Concernant par exemple l’Europe de la défense, sa nécessité est proclamée dans les textes de Lisbonne, mais aucun des blocages qui l’empêchent de progresser réellement n’est levé, à commencer par l’opposition de la Turquie, motivée par le conflit chypriote.  

        Concernant la défense antimissile, rien n’est dit sur la possibilité pour l’Europe de dépasser le rôle de sous-traitant d’un système conçu et produit aux Etats-Unis. On n’a pas abordé non plus l’hypothèse d’y associer la Russie, sans que les Européens se trouvent de fait placés sous un condominium russo-américain. 

        Concernant surtout l’Afghanistan, le projet de désengagement progressif solennellement annoncé à Lisbonne manque de crédibilité. L’armée américaine, qui se trouve empêtrée  dans un conflit, désormais plus long que celui du Vietnam[1], s’obstine à rechercher une solution militaire au conflit, pendant que l’idée du retrait rencontre un soutien de plus en plus large dans les opinions publiques européennes.

 

Quel est l’objectif proclamé pour l’Afghanistan? 

        Il s’agit de transférer aux Afghans la responsabilité de leur sécurité à l’échéance de la fin 2014.    Dans l’immédiat, les 150 000 hommes de la coalition occidentale sous commandement américain ont pour tâche de pacifier les provinces une à une, avant de rendre aux autorités afghanes le pouvoir civil et militaire.  

        Grâce à un programme de formation et d’équipement, l’armée afghane et la police doivent être en mesure de lutter par elles-mêmes contre l’insurrection.  

        Les forces de combat de l’OTAN doivent se désengager progressivement d’ici fin 2014. Rien n’est décidé quant au maintien en réserve d’un contingent significatif de l’OTAN au-delà de cette date.

 

Quelle est la réalité du pouvoir afghan ? 

        Le Président Karzai cherche à démontrer sa volonté de réconciliation nationale. Il se déclare prêt à rechercher un accord avec des groupes de l’insurrection, dès lors qu’ils renonceraient à la lutte armée, qu’ils refuseraient tout contact avec le terrorisme international et qu’ils accepteraient la Constitution. 

        Le problème est que ce pouvoir, sur lequel la coalition occidentale entend s’appuyer, est un pouvoir politique fragile. Il est contesté à Kaboul même, où les attentats ne cessent pas.  

        Son élection a été entachée de fraudes massives. Il a échoué à faire élire au Parlement un grand nombre de ses partisans pachtounes et ne semble donc pas y disposer de majorité, puisque ce sont les autres ethnies qui sont majoritaires. 

        L’administration afghane elle-même est dénuée de moyens malgré l’aide internationale et elle est largement impuissante face au pouvoir des chefs de guerre et de l’insurrection. Elle est, comme le pouvoir politique, profondément corrompue et mêlée à la production de drogue. N’oublions pas que l’Afghanistan est aujourd’hui à l’origine de 95% de l’opium produit dans le monde.

 

Comment un tel pouvoir serait-il capable de se substituer

 à la présence occidentale en 3 ans ? 

        Le projet de l’OTAN implique de mettre sur pied dès cette année une armée afghane et une police dont les effectifs atteindraient respectivement 172 000 et 134 000 hommes.

        Cet objectif semble totalement irréaliste, quand on sait que le taux de désertion dans les forces de sécurité afghanes est de l’ordre de 20 % chaque année !

 

L’impasse semble donc totale. 

       Les objectifs et la stratégie de l’OTAN n’ont cessé de varier depuis 9 ans, la lutte contre le terrorisme –justification de l’intervention militaire en 2001- n’est plus la raison principale de la présence des Occidentaux en Afghanistan (même si elle occupe encore beaucoup de place dans les discours politiques). 

       Les crispations entre voisins régionaux (Pakistan, Inde) restent toujours aussi fortes.
       Les dépenses sont monstrueuses (pour la France, 460 M €, mais pour les Etats-Unis, 350 Mds $ ….1000 Mds $ pour Irak+ Afghanistan!). 

       Le nombre de victimes a augmenté de façon considérable : 711 soldats de l’OTAN en 2010….contre 521 en 2009 ; 810 soldats afghans ; 1292 policiers ; environ 2500 civils. En ajoutant le nombre d’insurgés tués, on arrive à plus de 10 000 morts en 2010. 

        Désormais, la plupart des experts de l’Afghanistan et nombre d’officiers américains et européens reconnaissent qu’une victoire militaire est impossible. 

        Malgré ce constat pessimiste et de plus en plus partagé, N. Sarkozy continue à défendre la vision américaine de cette stratégie sans avenir, en espérant faire croire que le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN lui a permis d’être associé à sa définition.

 

Le risque de cette situation pour les Occidentaux et pas seulement pour les Américains. 

        La présence d’une troupe occidentale si nombreuse dans un pays musulman, au service d’un pouvoir largement discrédité, avec des objectifs peu réalistes et des stratégies floues, donne un crédit apparent à la thèse de la « guerre des civilisations ». 

        Elle alimente à l’évidence la propagande des fondamentalistes, qui la présentent comme une sorte de « croisade contre le monde musulman ».

 

Devant cette impasse, d’autres choix s’imposent. 

        La France, en qualité de membre permanent du Conseil de sécurité, pourrait prendre une initiative de règlement politique du conflit, en liaison avec ses partenaires européens. Je pense par exemple à la proposition d’une conférence qui réunirait les pays voisins de l’Afghanistan, les pays détenant un siège permanent au sien du Conseil de sécurité et les pays membres de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique (de manière à associer la Turquie).  

        Cette conférence aurait pour tâche d’établir un statut international de l’Afghanistan qui en ferait un État neutre, dont les autorités, issues d’un processus négocié de réconciliation nationale, s’engageraient à n’apporter aucun soutien, sous aucune forme, au terrorisme international.  

        Seul ce règlement, qui prévoirait un retrait total des troupes étrangères à l’exception d’un volume limité et contrôlé d’assistance militaire technique, serait de nature à rassurer à la fois le Pakistan, l’Inde, l’Iran, la Chine et la Russie, qui ont chacun un intérêt direct dans l’évolution de la situation afghane.  

        Il devrait en particulier comporter un engagement du Pakistan de cesser de soutenir les mouvements islamistes pachtounes, en échange d’une reconnaissance par l’Afghanistan de la frontière pakistano-afghane actuelle.

 

Pour proposer un tel plan, la France doit retrouver sa liberté d’action et sa crédibilité et se dissocier de la politique actuellement menée.

        Il lui faut donc retirer son contingent d’Afghanistan. Ce retrait militaire et cette initiative de règlement politique devraient s’accompagner d’un plus grand engagement civil. Des offres ambitieuses peuvent être faites, dans le cadre de l’ONU, pour accroître l’aide au développement en faveur de l’Afghanistan. Car le véritable retour à la paix ne viendra qu’avec le développement économique et social et la satisfaction des besoins de base de la population afghane. 

        Je pense que le retrait français devrait être immédiatement annoncé. Sa mise en œuvre pourrait être coordonnée avec le désengagement des forces de combat occidentales, par exemple en même temps que les premiers retraits des troupes américaines, prévus pour juillet 2011.

  

        Ainsi, la France renouerait avec l’inspiration du « plan d’action pour l’Afghanistan » présenté en octobre 2001 par Hubert Védrine.  Elle ne ferait que respecter les deux principes de base des relations internationales, inscrits dans la Charte des Nations unies : le règlement pacifique des conflits et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.


[1] Et plus long que l’aventure des Soviétiques en Afghanistan !

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Published by Paul Quilès - dans International et défense
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- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez