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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 11:32
Avec FM au Congrès de CréteilInterview de Paul Quilès par Bruno Dive,
publiée par Sud-Ouest:
« Il avait son plan en tête deux ans avant l'élection »
 
« Sud Ouest Dimanche ». Quels sont vos souvenirs les plus vivaces de ce 10 mai 1981 ?
    Parmi les moments forts, il y eut bien sûr la fête à la Bastille, qui avait l'air improvisée mais ne l'était absolument pas. Je l'ai organisée parce que Mitterrand m'avait empêché de faire un meeting au Parc des princes entre les deux tours. Plusieurs de ses conseillers l'avaient convaincu que c'était dangereux, qu'il y avait des risques d'attentat. Il ne faut pas oublier que nous étions encore traumatisés par le coup d'État au Chili contre Allende, sept ans et demi plus tôt. J'étais évidemment furieux car tout était prêt. Mitterrand, voyant ma déception, m'a dit alors : « Puisque vous dites que je vais gagner, vous organisez la fête pour ma victoire. »
    Nous avons opté pour la place de la Bastille, en raison du symbole, et parce que - contrairement à la place de la République - celle-ci n'était pas envahie par les cars de touristes. Nous avons prévu deux camions de sono, sollicité Claude Villers, animateur à France Inter et qui était l'un de ceux qui s'affichaient à gauche - il y en avait moins avant le 10 mai qu'après… Et là, nous avons retrouvé des images dont je ne me souvenais même pas. Jospin et d'autres chantant « L'Internationale » ! Rocard avait réussi à prendre la parole, alors qu'on n'avait pas pu le joindre de tout l'après-midi. Je ne voulais pas qu'il parle, je ne voulais aucune prise de parole et, ce soir-là, Rocard a fait un discours en totale contradiction avec tout ce qu'il avait raconté jusque-là.
    Sinon, il y a le moment où j'annonce sa victoire à Mitterrand. J'avais convoqué pour 18 h 30 une réunion dans mon bureau de Solférino. Dès 18 h 25, le directeur de la Sofres, Jérôme Jaffré, m'a appelé pour me dire que Mitterrand était dans une fourchette comprise entre 50,5 % et 52 %. « Tu peux appeler Mitterrand et lui dire que c'est gagné », m'a-t-il assuré. J'appelle donc Mitterrand à son hôtel du Vieux- Morvan, à Château-Chinon, et je l'informe de sa victoire. Sa réponse : « Bon, restons calmes. Attendons encore un peu. » Et il m'a demandé de lui passer Jospin (premier secrétaire du PS). Il gardait une distance par rapport à l'événement et un calme étonnants.

 
Quand avez-vous commencé à croire en la victoire ?
     Un an plus tôt, Mitterrand était très loin de Giscard, et même de Rocard, dans les intentions de vote… Le discours général en 1980, c'était : Mitterrand n'y arrivera jamais. Les communistes pronostiquaient une troisième défaite, Rocard le traitait d'« archaïque ». Même parmi ses amis, beaucoup songeaient à le dissuader d'aller au casse-pipe. Ça tanguait à l'intérieur du PS. « Compte tenu de son histoire, on ne peut pas lui faire ça », disait Pierre Joxe. « Il faut au moins lui laisser son libre arbitre », nuançait Jospin. D'autres, dont j'étais, considéraient qu'avec Rocard, nous perdrions l'élection car il n'aurait jamais les voix communistes au second tour.
    Beaucoup croient que Mitterrand s'est décidé très tard à être candidat. Il avait lui-même rencontré au cours de l'été 80 des tas de gens - dont l'ancien chancelier Willy Brandt ou les dirigeants du        « Nouvel Observateur » - pour leur dire qu'il ne se présenterait pas. Tous ces gens allaient ensuite le répéter à Michel Rocard, qui a donc annoncé sa candidature dans son fameux appel de Conflans. Mais c'était un leurre. Car pendant ce temps, j'avais sous le coude une liste de 60 premiers secrétaires fédéraux qui ont immédiatement appelé à une candidature de Mitterrand dès que Rocard est sorti du bois. Et lui, Mitterrand, travaillait à la rédaction d'un livre qui s'est appelé « Ici et maintenant », et qui était un livre de candidat.
  
Donc Mitterrand a toujours pensé à être candidat ? N'a-t-il jamais douté ?
    Il disait toujours : « Si j'obtiens 25 % des voix au premier tour, c'est gagné. » J'ai le souvenir du congrès de Metz, en 1979, que nous avons gagné face à Rocard et Mauroy. Nous avons discuté un moment de la date pour désigner notre candidat à l'élection présidentielle. Georges Dayan, un ami de Mitterrand, l'un des rares à le tutoyer, a avancé une date trop proche. Mitterrand l'a fusillé du regard : « Mais tu es fou, Georges ! Certainement pas ! » Ce qui prouve qu'il avait déjà son plan en tête, deux ans avant l'élection.
 
Et vous-même, vous y avez toujours cru ?
    J'ai écrit dans « Le Monde » du 23 novembre 1980, quand Mitterrand était encore très bas dans les sondages, un article qui annonçait sa victoire. Tout simplement parce que les sondages ne tiennent pas compte de la campagne, qui est un moment de polarisation extrêmement fort. Et Mitterrand savait comment faire campagne.
    Ce n'était pas facile pour nous. Chaque fois qu'on lui proposait une émission de radio ou de télé, il râlait. « Mais vous ne vous rendez pas compte ! J'ai une vie privée. » Ce qu'il voulait, c'était voir du monde en province. Il voulait aller dans tous les villages. C'était évidemment impossible, mais à chaque déplacement, il passait sa journée à rencontrer des gens, à discuter. C'était un travail de fourmi. Mais il nous disait : « À la télé, tout le monde se vaut. Certains sont meilleurs que d'autres, mais ça ne compte pas. Ce qui compte, ce sont tous les gens que vous allez voir. Si vous en voyez dix, vous en touchez cent, puis mille. Bien avant Internet, c'était le « buzz » selon Mitterrand…
 
Le 10 mai au matin, les derniers sondages (confidentiels) étaient favorables. Vous êtes-vous réveillé en vous disant : « C'est gagné » ?
    Certainement pas ! La droite avait largement fait campagne sur la peur. Et nous nous demandions si, au moment d'aller voter, certains électeurs n'allaient pas changer d'avis. Car beaucoup de gens ne savent pas encore pour qui ils vont voter quand ils se rendent au bureau de vote.
 
Avez-vous eu des contacts, au cours de cette période, avec des responsables du RPR ?
    À peu près un an avant l'élection, il y a eu un dîner entre Pierre Bérégovoy, Georges Sarre et moi d'une part, Bernard Pons, Georges Gorse et Jean Méo d'autre part. Nous avons discuté de manière très informelle. Nous leur avons demandé ce qu'ils feraient si Chirac n'était pas présent au second tour. Sans prendre d'engagements, ils nous ont dit que beaucoup d'électeurs chiraquiens ne voteraient probablement pas pour Giscard. Je pense aussi qu'ils voulaient tâter le terrain pour savoir si Mitterrand se présenterait ; ils pensaient alors que dans ce cas Chirac aurait des chances de se qualifier pour le second tour. Ils croyaient aussi que si Mitterrand était élu, il ne tiendrait pas deux ans. Ils se sont trompés sur toute la ligne…
 
Avez-vous été associé à la période de transition et à la passation de pouvoirs ?
    Pas beaucoup, parce que Mitterrand m'avait demandé de m'occuper du parti aux côtés de Jospin et de Poperen. Il attachait beaucoup d'importance au parti. Ce n'était pas simple de passer du statut de parti d'opposition au parti de pouvoir. Certains prenaient la grosse tête. Des secrétaires fédéraux allaient trouver le préfet pour lui demander de changer untel ou untel à tel poste. Cela m'inquiétait.
 
Témoignage de Paul Quilès, directeur de campagne de François Mitterrand en 81.
Photo: François Mitterrand avec Paul Quilès, sous le regard de Jacques Attali et Laurent Cathala, lors d'une convention nationale du PS, en janvier 1980.

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Published by Paul Quilès - dans Toujours d'actualité
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- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
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1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez