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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 09:00

          Les récents évènements internationaux (mort de Ben Laden, répression en Syrie…) ne doivent pas faire oublier ce qui se passe en Libye. Malgré l’affaiblissement de son potentiel militaire, Kadhafi a encore les moyens de conserver une partie du pays sous sa botte et de réprimer brutalement ses opposants. Il peut même troubler la communauté internationale par ses discours, ses promesses et ses mensonges. Le dossier libyen n’est donc pas refermé, tant s’en faut.
      Pourtant, à bien des égards, ce qui se passe ici est emblématique d’une évolution forte des relations internationales. Il ne me semble donc pas inutile d’essayer, dès maintenant, de tirer des enseignements de la masse des opinions et des jugements –approbations ici, condamnations là- à laquelle a donné lieu l’intervention en Libye.         

 

L'enchaînement des évènements

            Dans notre monde de communication instantanée et de profusion d’images, il n’est pas rare qu’un évènement en chasse un autre, qu’un nouveau drame relativise le précédent. Pour éviter les réécritures de l’histoire, volontaires…..ou inconscientes, revenons d’abord à l’enchaînement des évènements depuis 2 mois et rappelons les prises de position et les actes des différents protagonistes.

            Dès le 23 février, l’émotion grandit devant la brutalité de Kadhafi, qui réprime dans le sang la révolte de plusieurs villes, en mitraillant les populations et les écrasant sous les bombes. L’ONU et les organisations de défense des droits de l’Homme commencent à évoquer la possibilité de « crimes contre l’humanité ».

            Le 24 février, je lance un appel au Président de la République pour qu’il demande dans la journée à notre représentant au Conseil de sécurité (dont la France est un des 5 membres permanents), de proposer une résolution instaurant une « zone d’exclusion aérienne » au dessus de la Libye.

            Le 26 février, le Conseil de sécurité adopte la résolution 1970, qui impose des sanctions économiques au dictateur libyen et qui saisit la Cour Pénale Internationale (CPI), afin que Kadhafi et ses proches y soient déférés pour « crimes contre l’humanité », mais il ne figure aucune mention d’une « zone d’exclusion aérienne » !

            Le 28 février, le Premier ministre déclare qu’il s’agit d’un « option à l’étude », mais qu’elle n’est pas « évidente ».

            Dans les jours qui suivent et jusqu’au 19 mars, en l’absence de mesure militaire, les forces de Kadhafi vont continuer leurs exactions et à massacrer des civils. Des villes, qui avaient été investies par les opposants, sont reprises et saccagées. Le cœur de la révolte, Benghazi, avec sa population de près d’un million d’habitants, se trouve désormais sous la menace d’être bombardée et investie par les chars.

            Pendant ces 3 longues semaines, malgré l’urgence, la communauté internationale tergiverse et l’on assiste à un concours de mauvais arguments contre l’instauration d’une « zone d’exclusion aérienne », qui ne sont généralement que des prétextes à l’inaction. Pour certains, par exemple, cette opération serait risquée ; pour d’autres, elle serait inutile, compte tenu des la vétusté du matériel libyen ; certains la considèrent comme inefficace et d’autres la trouvent « trop » coûteuse. Quant à l’obligation d’obtenir une majorité des 2/3 au conseil de sécurité pour faire voter une telle mesure, c’est l’argument mis en avant pour expliquer pourquoi il aura fallu attendre trois semaines avant d’intervenir. Mauvais argument en réalité, car la configuration souhaitée (pas de veto de la Russie et de la Chine, vote positif de plusieurs pays africains et arabes) aurait pu être obtenue plus rapidement si la volonté politique avait été au rendez-vous.

            La détermination n’est apparue, côté français, que le 10 mars et encore de façon ambigüe et, par certains aspects, rocambolesque. Ce jour là, sous la houlette médiatique de Bernard-Henri Lévy, N. Sarkozy rencontre à l’Elysée des représentants du CNT (Conseil National Libyen de Transition) et annonce qu’il est favorable à des « frappes aériennes ciblées » contre la Libye. Cette prise de position française, exprimée sans concertation à la veille d’une réunion des chefs d’Etat européens à Bruxelles sur la question libyenne et dans le dos du nouveau ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, ne contribue pas à accélérer la décision. 

 

La résolution 1973

            C’est dans ces conditions que le 17 mars, le Conseil de sécurité finit par adopter la résolution 1973, qui met en place une « zone d’exclusion aérienne » et qui autorise « l’utilisation de toutes les mesures nécessaires pour protéger les civils » et imposer un cessez le feu à l’armée libyenne. Ne souhaitant pas apparaître comme complice du dictateur libyen, la Russie et la Chine n’utilisent pas leur droit de veto et s’abstiennent, tout comme le Brésil, l’Inde et l’Allemagne, ces trois pays préférant à l’évidence adopter une position « réservée », compte tenu de leur ambition de faire partie des nouveaux membres permanents du Conseil de sécurité[1].

            L’embarras de l’Allemagne est palpable à travers les déclarations contradictoires d’A. Merckel, qui refuse une participation de l’Allemagne à la coalition….tout en proposant d’augmenter le contingent d’avions en Afghanistan et de permettre ainsi aux Américains de disposer de plus d’appareils pour les opérations libyennes ! Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit là d’un mauvais coup porté à l’image de l’Europe, qui s’ajoute aux tergiversations italiennes et aux hésitations turques. A l’évidence, les traités, les institutions, les engagements n’ont pas suffi. L’Europe politique et la défense européenne sont apparues incapables de se montrer à la hauteur d’une situation qui aurait pourtant dû susciter une réaction cohérente avec les promesses et les discours si souvent entendus.

            Une fois adoptée par le Conseil de sécurité, la résolution 1973[2] donne lieu à des interprétations divergentes, voire des rétractations, qui sont le révélateur des nombreux conflits d’intérêts qui traversent le monde et de ce que l’on appelle la « Communauté internationale ». Les Etats-Unis hésitent et changent à plusieurs reprises de position, mettant en avant l’OTAN, puis refusant de prolonger les premières frappes et annonçant ensuite qu’ils allaient utiliser des drones. La Ligue arabe, malgré les propos officiels rassurants, donne le sentiment de jouer un double jeu. Elle ne peut s’opposer à l’aide apportée aux insurgés libyens, mais son discours est confus, car elle est minée par des intérêts divergents et par l’inquiétude de certains Etats de voir la contagion de la liberté les atteindre. Quant à l’Union africaine, après avoir hésité, elle accepte la résolution 1973, mais bon nombre de ses membres, notamment les pays autour du Sahel, restent prudents. Ils se souviennent de l’aide financière appréciable que leur a apportée Kadhafi et ils le craignent, ayant pu constater sa capacité à soutenir les rébellions et même à utiliser l’arme du terrorisme. 

 

Aujourd’hui, la confusion persiste.

            Confusion dans les objectifs poursuivis, dans l’étendue des moyens utilisés, dans les stratégies à mettre en œuvre. Les arrière-pensées des uns et des autres, de plus en plus apparentes, éclipsent ce qui devrait être le souci principal : empêcher l’écrasement d’un peuple par une brutale répression. Pendant ce temps en effet, les civils libyens meurent par milliers ou fuient le pays par dizaines de milliers. Pendant ce temps, Kadhafi joue sur les hésitations et les contradictions de la Communauté internationale et propose même des corridors humanitaires, pour qu’une aide puisse être apportée aux victimes de ses bombardements….dont on apprend qu’ils utilisent les terribles bombes à fragmentation[3] !

            Cette rapide rétrospective laisse entrevoir, à chaque phase, la diversité, les ambigüités ou même les contradictions des analyses, le manque d’anticipation des acteurs et, pour certains des intervenants, une incapacité à intégrer leurs décisions (quand ils en prennent !) dans le cadre d’une politique globale. D’où ce sentiment de confusion, qui demeurera tant qu’on n’aura pas essayé de répondre à plusieurs questions.

 

Pourquoi intervenir en Libye ?

            Bien que largement approuvée en France et dans la plupart des pays occidentaux, l’intervention militaire en Libye fait l’objet de critiques, parfois vives. Les opposants avancent des arguments qui ne sont pas tous sans valeur, mais qui me semblent parfois difficiles à comprendre. Je lis, j’écoute leurs arguments avec d’autant plus d’intérêt que nous partageons en général la même analyse sur l’Afghanistan, l’Irak, Gaza. Mais que proposent-ils, quand ils proposent quelque chose ?

            Il est tout à fait exact que « l’on n’impose pas la démocratie par les bombes », mais doit-on pour autant laisser un peuple qui découvre la liberté se faire écraser par les bombes ? De même, le « 2 poids, 2 mesures » est effectivement insupportable et, sans remonter aux multiples exemples d’inaction ou d’action désordonnée, voire disproportionnée de la communauté internationale depuis 20 ans, on ne peut que regretter le silence du Conseil de sécurité devant les répressions sanglantes en Syrie, au Yémen ou au Bahrein.

            Alors, que faudrait-il faire ? Intervenir partout….ou nulle part ? On voit bien ici la difficulté, car aucune de ces deux réponses n’est pertinente. La seule réponse, complexe, mais cohérente, repose sur l’application de « la responsabilité de protéger », codifiée depuis 2005 par l’ONU[4]. Même si elle existait déjà dans la Charte de 1945 (chapitre VI et surtout chapitre VII), cette responsabilité de défendre un peuple opprimé et pris pour cible par ses dirigeants avait vu sa mise en œuvre entravée par le droit de veto que pouvaient exercer les cinq membres permanents du Conseil de sécurité[5].

            Cette responsabilité de protéger ne confère pas un droit d’ingérence aux autres Etats. Il s’agit bien d’une responsabilité collective de la communauté internationale, qui a « l’obligation de protéger les populations civiles contre la violence », lorsque l'Etat faillit à cette obligation. Elle est encadrée et s’exerce selon des règles bien précises. L’ONU a identifié cinq critères permettant une intervention légitime de la communauté internationale : la gravité de la menace, la légitimité du motif (l’opération militaire pourra-t-elle stopper les massacres ?), le dernier ressort (les autres modes d’action ont-ils réellement échoué ?), la proportionnalité des moyens et l’évaluation des conséquences de l’intervention (l’intervention a-t-elle des chances de réussir ?).

            Ces critères sont utiles, mais on voit bien que les instances de la Communauté internationale –dont il ne faut pas oublier qu’elle est la juxtaposition d’Etats aux intérêts souvent concurrents- ont du mal à se dégager de ces considérations. C’est la recherche difficile du compromis qui explique la lenteur des décisions. De plus, l’intervention, quand elle est décidée, est souvent difficile à mettre en œuvre, puisque l’ONU a fait le choix, en 1945, de ne pas disposer de moyen militaires propres, ce qui l’oblige à s’appuyer sur des contingents nationaux issus de différents pays. L’idéal serait naturellement que le Conseil de sécurité dispose d’un corps de Casques bleus bien équipés et bien entraînés, doté de moyens conséquents, notamment d’un système qui protège le renseignement, d’un outil logistique et d’un système de commandement adapté. Il est clair que, pour l’instant, ce choix stratégique et très politique ne sera pas fait, compte tenu des réticences de certains Etats, en particulier des plus puissants, à accepter une telle évolution.

            Malgré ces approximations et ces insuffisances, il est encourageant de constater que la résolution 1973 concernant la Libye marque un moment particulier et, souhaitons-le, porteur d’espoir : celui où la défense des principes (la défense des droits de l’Homme) rejoint les intérêts des Etats (malgré leurs différences) et ceux de la Communauté internationale (la paix et la sécurité collective). 

 

Quelles relations avec les dictatures ?

            Le redressement de l’image de la France dans le monde arabe ne peut faire oublier les graves erreurs de sa diplomatie et son incapacité à comprendre les révolutions tunisienne et égyptienne. Elle n’efface non plus l’indulgence dont a fait preuve pendant longtemps notre pays à l’égard de Kadhafi et l’ambigüité de ses relations avec les régimes dictatoriaux.

            Quitte à paraître excessivement idéaliste ou même naïf (mais c’est peut-être ainsi que l’on aurait qualifié il y a un an celui qui aurait osé de parler de « printemps arabe »), je fais une proposition : que la France fasse un inventaire des rapports qu’elle entretient avec les pouvoirs qui violent systématiquement les droits de l’Homme (pas uniquement au Moyen-Orient… ) et que soit élaborée une charte définissant des « règles de dignité » dans nos relations avec les Etats. Elles concerneraient notamment les contrats économiques, les ventes d’armes, les accords de coopération et de défense, les conventions d’extradition, les rapports du Président de la République et de son gouvernement avec leurs homologues étrangers.

            Cette réflexion pourrait être engagée au niveau européen. Incapable de dépasser les intérêts particuliers de ses membres et grande absente de cette dernière période, l’Europe a en effet bien besoin d’un souffle nouveau, si elle veut apparaître comme un pôle du monde multipolaire.

 

Quel avenir après ces révoltes?

            Ce qui se passe depuis 4 mois au sud de la Méditerranée n’est pas réductible à ce beau mot de « printemps », souvent utilisé pour qualifier les soulèvements populaires contre des dictatures. Même si chaque révolte a des origines spécifiques, on retrouve des traits communs dans leurs causes profondes et lointaines : absence totale de liberté, inégalités sociales, chômage, corruption des dirigeants. On saura bientôt si ce « printemps » est contagieux et si, comme la chute du Mur de Berlin, il annonce l’avènement de régimes démocratiques. Pour l’instant –et ce n’est pas négligeable- il marque la fin d’une fracture entre un Occident, considéré comme arc bouté sur ses valeurs et sur son passé colonial et un monde arabe évoquant l’islamisme, le fanatisme et l’immigration.

            Que devrait faire l’Europe dans ce nouveau contexte ? Jusqu’ici, elle a échoué dans ses tentatives de rapprochement avec les pays du pourtour méditerranéen. Le processus de Barcelone, lancé en novembre 1995, définissait un cadre et des projets de coopération, notamment dans le domaine de la sécurité, du développement et de la culture. L’Union pour la Méditerranée (UPM), qui lui a succédé il y a 3 ans, devait « créer les conditions politiques et institutionnelles de l'intégration euro-méditerranéenne ». Autant dire que tout est à reprendre et que l’Europe devrait dans un premier temps réfléchir à l’aide qu’elle peut apporter rapidement aux pays arabes qui ont connu des révolutions, afin qu’ils évitent les risques politiques consécutifs aux difficultés économiques et sociales qui les menacent. Deux exemples sont utiles à cet égard et, sans qu’il soit question de les copier, ils indiquent la bonne direction : le « plan Marshall » d’aide massive et sans conditionnalité des Etats-Unis à une Europe saignée par la 2èmeguerre mondiale et le plan d’aide aux pays de l’Europe de l’Est, qui devaient construire la démocratie et relancer leur économie dans les années 90.

            Il faudra certainement du temps à ces pays arabes pour trouver un cours normal, qui concilie la liberté et le développement économique et il y aura des soubresauts ; c’est ce qu’apprend l’histoire des nations. Si l’on veut bien prendre un peu de recul et observer ces évènements dans leur mouvement et leur globalité, on s’aperçoit qu’il s’agit bien d’un moment important de ce début de XXIème siècle.  

                                                                           

                                                     Paul Quilès  

___________________________________________

[1] La ratification des nouveaux membres devrait être votée par les 2/3 de l’Assemblée Générale des Nations Unies. 

 

2] La lecture attentive de l’article 4 de cette résolution permet de voir que certaines ambigüités sont le résultat de compromis nécessaires pour obtenir une majorité des 2/3 du Conseil et pour contraindre la Chine et la Russie à ne pas utiliser leur droit de veto. 

 

[3] Interdites par une convention internationale du 1er août 2010. Pour mémoire, on rappellera que les Etats-Unis, la Russie, la Chine et Israël n'ont ni signé ni ratifié ce traité.

 

[4] Rapport de Kofi Annan, voté à l’unanimité par l’Assemblée générale des Nations Unies.

 

[5] Essentiellement la Chine et surtout l’URSS, avant la chute du Mur de Berlin.

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Published by Paul Quilès - dans International et défense
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Bibliographie

- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez