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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 11:21
            explosion nucléaireCette tribune a été publiée sur le site de l'Express
         
           « On peut tout prouver, si les mots dont on se sert ne sont pas clairement définis ». Cette affirmation du philosophe Alain éclaire d’une lumière crue certains affrontements qui scandent la vie politique. En évitant de définir les mots, en les rattachant à des concepts eux-mêmes mal définis, en ne précisant pas le contexte dans lequel on les utilise, effectivement, « on peut tout prouver ». C’est ce qui se passe par exemple lorsque l’on aborde les questions de défense, sujet majeur dans un monde dangereux, instable et surarmé.          
            Autrefois, c’est à dire avant novembre 1989, date de la chute du Mur de Berlin, la stratégie de dissuasion nucléaire était, par excellence, l’instrument de l’équilibre militaire entre l’Est et l’Ouest. La question de sa pertinence aurait dû se poser dès lors que la confrontation des blocs a pris fin. L’état des risques et des menaces n’a en effet aujourd’hui plus rien de commun avec ce qu’il était dans la période de la guerre froide. Les scénarios dans lesquels la Russie ou la Chine s’en prendraient aux intérêts vitaux d’une puissance occidentale sont, dans la conjoncture actuelle, parfaitement improbables. Quant aux menaces qui trouvent leur origine dans des conflits locaux, elles ne peuvent être contrecarrées par la menace d’emploi de l’arme nucléaire et se situent en conséquence dans les « angles morts » de la dissuasion. Les menaces terroristes relèvent de cette catégorie. 
            La prolifération nucléaire constitue, en revanche, le principal risque pour la sécurité du monde, mais c’est plus par le multilatéralisme et les traités (comme le TNP[1]) qu’on la combattra que par la dissuasion nucléaire. De plus, établir un lien entre la possession de l’arme nucléaire et « le statut de grande puissance », comme on l’entend souvent, peut inciter certains pays à tenter de s’en équiper, alors que le but du TNP, ratifié par la quasi-totalité des membres de l’ONU (189), est au contraire d’aller vers une disparition des armes nucléaires. 
            Comment peut-on alors, loin de ces considérations, répéter sans sourciller que la dissuasion nucléaire est une sorte d’« assurance vie » ou qu’elle « garantit l’intégrité de notre pays » ? En réalité, le débat sur de telles affirmations n’a pas lieu, pour la bonne raison que celles-ci ne sont pas soumises à un questionnement public, au-delà des échanges au sein des cercles d’initiés. Normal, nous dit-on, elles font l’objet d’un consensus. Ce fameux consensus (mot clé de la démonstration) est d’autant plus facile à invoquer qu’on n’en a jamais vérifié sérieusement l’existence, et qu’on ne sait pas sur quoi il porte exactement. Comme il n’y a jamais eu de débat, précédé par une information sérieuse et encore moins de consultation des Français, la boucle est ainsi bouclée. Selon l’expression populaire, « circulez, il n’y a rien à voir ». 
            Ceux qui, sans même s’opposer frontalement au concept, souhaitent en parler et examiner la pertinence de certains choix sont vite traités d’incompétents, d’irresponsables, de démagogues, voire de mauvais Français. Quitte à courir ce risque, j’affirme qu’il ne faut pas avoir peur de traiter ces questions publiquement, en commençant, comme le suggérait le philosophe Alain, par définir clairement le sens des mots.           
            Je ne prendrai qu’un exemple pour illustrer mon propos : celui de la « Force aérienne stratégique », qui représente 15% de la dissuasion française[2]. Historiquement, c’est la première à avoir été créée en 1964, en raison de la simplicité de mise en œuvre du vecteur (un bombardier Mirage IVA) et de l’arme (la bombe AN-11). Aujourd’hui, 2 escadrons assurent 24h sur 24 l’alerte nucléaire avec le Rafale F3 ou le Mirage 2000K3 et le missile ASMP-A (capable de parcourir, une fois tiré à haute altitude une distance de 500 Km et de 100 Km à basse altitude), chargé d’une ogive nucléaire de 100 à 300 Kt !  
            A quoi est censée servir cette force ? On nous dit, dans un langage assez hermétique, qu’elle offrirait « les alternatives, les complémentarités et les capacités d’adaptation » pour le chef de l’Etat[3], car elle permettrait d’être « visible et donc démonstrative ». En clair, il s’agit d’une sorte de parade nucléaire avant ce que le Président Sarkozy appelle un « avertissement nucléaire ». Le rôle de la composante aérienne serait donc de parader, d’impressionner un adversaire !
            Pour essayer de comprendre ce que cela signifie, il faut imaginer une flotte de bombardiers nucléaires décollant, avec toute la logistique nécessaire (ravitaillement en vol, chasseurs accompagnant le convoi pour le protéger, transmissions des données….), puis tournoyant dans le ciel face à l’ennemi, pendant que des discussions diplomatiques se déroulent en parallèle, avant de recevoir enfin l’ordre de tir[4] ! Au-delà de l’aspect manifestement peu crédible de ce scénario, on voit bien que l’existence même de la composante aérienne[5]décrédibilise la dissuasion, en suggérant que, pour faire reculer un adversaire, les SNLE et leurs missiles ne seraient pas assez dissuasifs !
            De plus, on ne voit pas contre qui cette composante pourrait être utilisée, sachant que sa conception en fait une arme de proximité géographique. Sans doute est-ce pour cette raison que, faute d’ennemi proche et d'intérêt militaire, les Britanniques ont abandonné leur composante aéroportée en 1997 et les Américains ont retiré la plus grande partie de leurs bombes B-61 stationnées en Europe.
            Cet exemple montre que, si l’on veut bien s’éloigner du discours officiel, il y a place pour des débats, qui doivent dépasser le cadre étriqué du monde passé et prendre en compte les évolutions positives du monde et les nouvelles aspirations au désarmement nucléaire de la Communauté internationale.
[1]  TNP : Traité de Non Prolifération, signé le 1er juillet 1968. La conférence d’examen du TNP du 28 mai 2010 a élaboré un plan d’action sur les 3 volets du traité (désarmement, non prolifération, nucléaire civil) et prévu une réunion en 2012 sur la création au Moyen-Orient d’une  ZEAN (Zone Exempte d’Armes Nucléaires).
[2]  La force principale de la dissuasion française consiste en 4 SNLE (Sous marins Nucléaires Lance Engins). Cette composante océanique permet à la France de frapper en premier un adversaire étatique comme de répondre avec certitude à son attaque. Ces SNLE, en cours de modernisation, seront dotés chacun à l’horizon 2015 de 16 nouveaux missiles M51 (d’une portée de 9000 kms) et de nouvelles ogives nucléaires (TNO) d’une puissance de 100 Kt. De quoi dissuader tout adversaire situé sur n’importe quel point du globe. Une frappe d’un seul missile (avec 6 ogives au maximum) provoquerait des dégâts incommensurables, si l’on se souvient des 200 000 morts d’Hiroshima consécutifs à l’explosion d’une bombe….. de 15KT.
[3] Le décret du 14 janvier 1964 définit le rôle exclusif du Président de la République quant à l’engagement de l’arme nucléaire.
[4]  Une frappe nucléaire avec une ogive de 300 KT serait équivalente à 20 fois celle d’Hiroshima.
[5]  Il y a 20 ans, on nous assurait qu’il fallait absolument 3 composantes (océanique, aérienne, terrestre….soit une par armée !) pour garantir la crédibilité de la dissuasion française. La composante terrestre (missiles du plateau d’Albion, Pluton, Hadès) a été démantelée au début des années 90. Aujourd’hui, les théoriciens du nucléaire affirment avec la même force que la dissuasion nécessite 2 composantes.
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Published by Paul Quilès - dans Désarmement nucléaire
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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 00:02

     explosion-nucleaire.jpg     Il était question du désarmement nucléaire l’autre soir à Albi[1]. Ce ne devait pas être un sujet très médiatique, puisque les médias n’étaient pas là….Pourtant, l’amphithéâtre de la Fac était bondé et, pendant toute la soirée, on a entendu les représentants des partis de gauche exprimer leur point de vue et débattre avec la salle, parfois avec passion, de la paix, de la guerre, de l’armement nucléaire, de l’ONU, de l’OTAN….

     Certains ironisent sur la prétendue inutilité de telles manifestations et le caractère parfois incantatoire de quelques proclamations auxquelles elles donnent lieu. Ils ont tort, car le débat est toujours utile en démocratie, particulièrement lorsque le sujet abordé ne fait pas partie des « figures imposées » par le monde médiatique et auxquelles se plie trop souvent le monde politique.

     Pour ma part, j’ai essayé de replacer la question dans son contexte historique, rappelant l’espoir qu’avait fait naitre la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989 : celui de la fin de la course aux armements[2]et de l’ouverture d’une période favorable à la paix et au développement de la démocratie. Espoir déçu, lorsqu’on observe la succession impressionnante de conflits qui ont ravagé le monde depuis 22 ans : Serbie, Kosovo, Rwanda, Tchétchénie, Irak, Géorgie, Afghanistan, Israël/Palestine, Soudan, Région des Grands Lacs…..

     J’ai souligné que, plus que jamais dans la période de grave crise que traverse le monde, il va falloir que les gouvernants sachent faire preuve :

- de leur capacité à apporter des réponses claires à des populations inquiètes et de plus en plus excédées par les inégalités et les injustices, afin d’éviter qu’elles écoutent, comme en d’autres temps, les sirènes de la démagogie et de l’autoritarisme ;

-  d’une grande prudence dans les relations internationales ;

- d’une ferme volonté d’explorer toutes les voies qui apaisent les conflits : l’aide au développement, le soutien à la démocratie, le désarmement.

     Concernant ce dernier point, j’ai constaté que, malgré des avancées réelles en termes de réduction des arsenaux nucléaires[3], le processus de désarmement avançait trop lentement et que de nombreux blocages subsistaient.

     En particulier, la question de la pertinence de la dissuasion nucléaire devrait se poser, dès lors que la confrontation des blocs a pris fin. Cette stratégie était, par excellence, l’instrument de l’équilibre militaire entre l’Est et l’Ouest, mais l’état des risques et des menaces n’a aujourd’hui plus rien de commun avec ce qu’il était dans la période de la Guerre froide.

     Par contre, les principales menaces pour la sécurité du monde sont celles du terrorisme et de la prolifération nucléaire, qui appellent d’autres réponses que l’armement nucléaire (application du TNP[4], contrôle de la production d’uranium enrichi et de Pu, création de ZEAN[5], mise en vigueur du traité d’interdiction des essais nucléaires, convention internationale pour la répression des actes de terrorisme nucléaire….)

 

     Le désarmement nucléaire est donc une nécessité, non seulement parce que cette arme est inutile et coûteuse (100 milliards $/an, pour les 9 pays détenteurs de l'arme nucléaire), mais aussi parce qu’elle est dangereuse. On sait en effet maintenant qu’au cours de la Guerre froide, son emploi a été envisagé à une vingtaine d’occasions et qu’à 2 reprises (crise de Cuba en 1962, guerre du Kippour en 1973), il s’en est fallu de peu que des frappes nucléaires soient mises en œuvre !

     Le désarmement nucléaire ne se réalisera effectivement que si les pays nucléaires –dont la France, trop timide jusqu’ici- engagent des démarches multilatérales, se fixent des étapes et acceptent la mise en place de systèmes de garantie et de vérification.

     Il faudra aussi que les opinions publiques, seules capables d’influencer les décideurs (les politiques, mais aussi le lobby militaro- industriel …qui conseille les politiques), se mobilisent, ce qui suppose que soient dénoncés les « faux consensus », notamment sur « l’assurance-vie » que représenterait l’armement nucléaire.

     C’est parce que je suis convaincu de la nécessité de cette action que j’approuve la démarche de Global Zero (lire mon discours à Los Angeles ) et celle d’ELN, réseau de personnalités européennes qui agissent en ce sens.
    
C’est aussi pour cette raison que j’ai rejoint il y a 2 ans les « maires pour la paix » . Ce réseau, qui comprend une centaine de communes en France   et qui en rassemble 5000 au niveau mondial, a comme objectif de promouvoir une « culture de paix » et de relayer les campagnes internationales en faveur d’un monde sans arme nucléaire.
________________________________________________________


[1] Réunion publique à l’invitation de l’Appel des Cent, du COT et du MAN, animée par Patrice Bouveret, Directeur de l’Observatoire des armements.

[2] Le nombre de têtes nucléaires a triplé en 30 ans, entre 1960 et 1990.

[3] Les arsenaux nucléaires sont passés en 20 ans de 70 000 armes à 23 000….ce qui représente encore l’équivalent de 450 000 bombes d’Hiroshima !

[4] Traité de Non Prolifération

[5] Il existe actuellement 6 ZEAN (Zones Exemptes d’Armes Nucléaires). Une réunion des signataires du TNP doit se tenir en 2012 pour examiner la faisabilité d’une ZEAN au Moyen Orient (voir « le danger du nucléaire au Moyen-Orient » )

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Published by Paul Quilès - dans Désarmement nucléaire
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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 07:29

Cette tribune de Paul Quilès a été publiée par
Le Figaro du 17 novembre 2011
 

 

  Lire également l'exellente tribune de Julien Théron

"Israël-Iran: une confrontation armée inévitable?"

 

 

     nucleaire-Iran.jpgIl est rare que la sagesse des dirigeants des nations soit le principal moteur de l’Histoire. Et pourtant, le recours à cette vertu serait aujourd’hui indispensable pour éviter un redoutable embrasement du Moyen Orient. Bien sûr, ce n’est pas la première fois que cette partie du monde se trouve confrontée à conflit régional. Mais, cette fois-ci, la situation est inquiétante, compte tenu de deux facteurs particulièrement aggravants : les instabilités politiques intérieures des principaux acteurs et la nucléarisation rampante de la région.

     Le plus à craindre, c’est la tentation –malheureusement fréquente- qu’ont les gouvernements en difficulté d’agiter le chiffon rouge du conflit avec les voisins et de s’engager dans un conflit armé quand ils veulent faire taire des troubles politiques intérieurs et « reprendre la main ». Les pays européens en savent quelque chose, puisqu’ils s’en sont quasiment fait une spécialité pendant mille ans, jusqu’à l’émergence de l’Union européenne.

     L’histoire du Moyen Orient est intimement liée à la politique intérieure et à la géopolitique régionale. On pense bien sûr au « bloc » israélo-palestinien, mais cela concerne également l’Égypte, où le président Sadate a été assassiné après avoir signé la paix avec Israël, la Jordanie, où l’importance de la population palestinienne est ressentie comme une menace par les vieilles familles jordaniennes, ou encore le Liban, où le Hezbollah a disséminé son arsenal sur le territoire national en invoquant le risque d’une attaque israélienne.

     Jusqu’ici, les conflits du Moyen Orient, même les plus violents et les plus meurtriers, ont eu recours à ce que l’on nomme l’armement « conventionnel ». Or, depuis quelque temps, la menace de l’arme nucléaire se fait plus inquiétante. Alors que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) vient de suggérer que l’Iran cherche bel et bien à se doter de cet armement, un vif débat a lieu en Israël, pays doté de la capacité de frappe nucléaire, sur l’opportunité d’une frappe militaire contre les installations de la République islamique. Sauf à considérer que l’évocation de cette menace correspond à de la pure gesticulation diplomatique, le danger est réel de voir la possession de l’arme nucléaire –et, peut-être son utilisation- venir au premier plan des risques qui menacent le Moyen Orient.

     D’un côté, Israël, qui n’a jamais été bavard sur ses capacités nucléaires et qui n’est pas signataire du TNP (Traité de Non Prolifération), applique la « doctrine Begin », qui consiste à empêcher ses adversaires régionaux de se doter d’armes atomiques, comme il l’a déjà fait en Irak en 1981 et apparemment en Syrie en 2007.

    De l’autre, le gouvernement iranien, qui a dû affronter l’importante « vague verte » de contestation de la jeunesse après les élections de 2009, ne se prive jamais d’utiliser le « danger sioniste » pour tenter de retrouver une popularité largement érodée. Il le fait avec d’autant plus d’assurance qu’il semble bien que le dossier nucléaire fasse l’objet d’un assez large consensus en Iran.

     Entre les deux se trouve la Syrie, alliée à l’Iran, dont on soupçonne qu’elle s’est intéressée encore récemment au développement d’un programme nucléaire militaire. La révolte populaire qui s’y manifeste pourrait bien se muer en révolution armée par l’émergence de groupes de déserteurs offensifs, dont certains, appelant à ce qu’on les fournisse en armes et munitions, opèreraient depuis la Turquie. Suspendue de la Ligue arabe, isolée, Damas a menacé les Occidentaux en cas d’intervention armée sur son territoire.

     Une intervention israélienne en Iran aurait donc des conséquences incalculables, dans ce contexte alliant instabilité interne et instabilité régionale.

     La voie de la sagesse, à l’inverse de celle dans laquelle semble vouloir s’engager les protagonistes de la région, consisterait à faire du Moyen Orient une « zone exempte d’armes nucléaires » (ZEAN) et, plus généralement, d’armes de destruction massive et de leurs vecteurs. Les précédents existent, puisqu’entre 1961 et 2009, pas moins de six ZEAN se sont volontairement imposées une telle restriction, destinée à assurer leur stabilité au travers de traités spécifiques : Amérique latine et Caraïbes, Pacifique Sud, Asie du Sud- Est, Asie centrale, Afrique, Antarctique. Pourquoi le Moyen Orient ne suivrait pas cet exemple vertueux, plutôt que de s’adonner à une course aux armements nucléaires aussi suicidaire qu’absurde, menaçant sa sécurité bien plus qu’elle ne l’assure ?

     Cette vision peut sembler excessivement optimiste, dans la mesure où elle suppose que les leaders de la région retrouvent la raison et travaillent plus à préparer la paix que les futurs évènements belliqueux qui entraîneraient un nouveau cercle infernal de représailles sans fin. Mais sans doute le printemps arabe offre-t-il une chance de porter au pouvoir des gouvernements sensibles aux aspirations de leurs peuples et donc désireux d’un nouveau climat de paix et de sécurité dans la région.

     Cette vision d’un Moyen-Orient libéré du spectre des armes de destruction massive prendrait tout son sens si les cinq « Etats dotés de l’arme nucléaire » -Etats-Unis, Russie, Chine, France, Grande Bretagne- reconnus comme tels dans le TNP et qui sont également ceux dont l’influence est forte au Moyen Orient, la demandaient avec détermination. Il leur suffirait pour cela de s’engager sérieusement à mettre en œuvre la déclaration sur le Moyen-Orient adoptée dans le cadre de la dernière conférence d’examen du TNP. Ce texte prévoit l’organisation par le Secrétaire général des Nations unies « en consultation avec les Etats de la région », d’une conférence sur la création d’une « Zone exempte d’armes de destruction massive et de leurs vecteurs » au Moyen-Orient dès 2012.

     Pour être crédibles, il faudra bien sûr qu’ils donnent l’exemple en relançant les négociations de désarmement nucléaire, comme l’article VI du TNP leur en fait obligation. Rappelons que cet article, indissociable des autres dispositions du Traité, prescrit aux Etats nucléaires de « poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire ». En auront-ils la volonté ?

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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 08:28

Cette tribune, que j'ai signée avec cinq autres personnalités françaises et britanniques* à l'occasion du 22ème anniversaire la chute du Mur de Berlin, vient d'être publiée par le quotidien La Croix.

nucl-aire.jpg

     Il y a 22 ans, le Mur de Berlin tombait. Cet évènement majeur, suivi du démantèlement du bloc soviétique, mettait fin à la bipolarisation du monde et marquait une rupture majeure sur la scène internationale.

 

     Pourtant, aucune nouvelle doctrine de sécurité n’a véritablement émergé de cette mutation géopolitique profonde. Force est de constater, par exemple, que la dissuasion nucléaire - qui consiste à exposer son adversaire à un risque de destruction massive - reste le pilier des politiques de défense de nos deux pays, la France et la Grande-Bretagne. Nombreux sont ceux, notamment parmi les jeunes générations, qui considèrent qu’il s’agit là d’un vestige d’un monde révolu.

 

     Hier, en effet, le contrôle des armes nucléaires symbolisait la volonté de maintenir un équilibre –même fragile- entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Hier, les arsenaux britannique et français étaient supposés protéger l’Europe de menaces d’agression de grande ampleur. Hier, une certaine pertinence stratégique des armes nucléaires pouvait se concevoir.

 

     Aujourd’hui, rien de tel. Les menaces auxquelles nous devions faire face sont à ranger au nombre des peurs du passé et la théorie de la dissuasion nucléaire n’est plus adaptée au monde en mouvement de ce début de 21ème siècle. Aujourd’hui, l’existence même des armes nucléaires, couplée au risque de prolifération et de terrorisme nucléaire, constitue paradoxalement la plus grande menace à notre sécurité. Aujourd’hui, la nouvelle donne internationale et son lot d’instabilités politiques profondes plaident pour faire de l’élimination des armes nucléaires – le Global Zero - le fer de lance d’une nouvelle doctrine de sécurité internationale.

 

     Malgré cela, à quelques trop rares exceptions, le maintien des armes nucléaires n’est pas mis en cause. L’attachement irraisonné aux armes nucléaires continue à s’appuyer sur des formulations quasi incantatoires et ne souffre que de bien peu de questionnements. Tout en les présentant à leurs peuples comme une garantie absolue de sécurité, les gouvernements des Etats dotés de l’arme nucléaire continuent à considérer leurs arsenaux comme un outil de prestige. En les possédant, ils ont le sentiment de détenir un statut de grande puissance. N’y aurait-il pas d’autre voie pour exercer une influence que de se laisser piéger ou emprisonner par l’Histoire ?

 

    Les milliers de jeunes membres du mouvement Global Zero en sont convaincus. Ils croient en un monde dans lequel la promotion du désarmement nucléaire confère plus de pouvoir politique et de prestige que la possession d’arsenaux surdimensionnés, dangereux et coûteux. La nouvelle génération ne craint plus ceux de l’autre côté d’un Mur qui n’est plus. C’est précisément parce qu’elle peut s’affranchir des inquiétudes passées que cette génération qui n’a pas connu la Guerre froide est capable de trouver un langage nouveau et de proposer une nouvelle démarche.

 

     La nouvelle génération ne croit pas en la stabilité éternelle des Etats dotés de l’arme nucléaire. Elle a compris que les armes nucléaires dont elle hérite ne l’aideront pas à répondre aux désordres du monde du 21ème siècle : le terrorisme, la crise économique et financière, la pollution et le réchauffement climatique, la pauvreté, les épidémies… Elle s’indigne d’entendre parler de coupes budgétaires qui affectent notamment les dépenses sociales, alors qu’elle sait que la charge financière globale des arsenaux dépasse 700 milliards d’euros pour la prochaine décennie.

 

     Faire évoluer les mentalités est un devoir stratégique et moral commun. Pour la première fois depuis des décennies, cette thématique trouve un écho auprès des jeunes. Nous ne voulons pas les laisser combattre seuls. Comme eux et pour eux, nous soutenons l’appel de Global Zero en faveur des premières négociations multilatérales de l’histoire pour l’élimination progressive et contrôlée des armes nucléaires. Nous demandons à nos chefs d’Etats de s’engager à prendre part à ces négociations pour faire de la Guerre Froide un vestige du passé et ainsi laisser en héritage un monde sans armes nucléaires.

 

* Signataires :

- Hugh Beach, Général, ancien Commandant en chef des forces terrestres, Royaume-Uni

- Margaret Beckett, Secrétaire aux Affaires étrangères, Royaume-Uni

- Bernard Norlain, Général, ancien Commandant de la force aérienne de combat, France

- Paul Quilès, ancien Ministre de la Défense, France

- Michel Rocard, ancien Premier Ministre, France

- David Ramsbotham, Général, Royaume-Uni 

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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 05:16

Paul Quilès a prononcé ce discours sur le désarmement nucléaire lors du sommet de "Global Zero", qui s'est tenu à Los Angeles les 11 et 12 octobre.

Lire le communiqué

                                                 

             Il y a 66 ans, la première bombe atomique, d’une puissance de 15 kilotonnes, était lancée sur Hiroshima, tuant 40% de la population de la ville et causant de très graves blessures à des dizaines de milliers de personnes.

            Pendant les 44 ans qui ont suivi, l’horreur de l’hécatombe d’Hiroshima et de Nagasaki a hanté les esprits. Des règles internationales ont été fixées par des traités pour empêcher la prolifération et des accords ont été passés pour limiter certaines armes. Une doctrine a été élaborée, celle de la dissuasion, selon laquelle le nucléaire constitue une arme de « non emploi », de nature défensive, destinée à effrayer un éventuel agresseur[1]. Malgré cela, les dirigeants des grandes puissances ont continué à diversifier et à accroître de façon ahurissante leurs stocks d’armes nucléaires. 

            Il y a 22 ans, avec la chute du Mur de Berlin et la fin de l’affrontement Est-Ouest, une autre période a commencé, lorsque les Etats-Unis et la Russie ont commencé à négocier la réduction de leur armement nucléaire. Au cours des dernières années, cela s’est traduit notamment par 4 évènements :

Ø  Le l5 avril 2009, à Prague, le Président Obama lançait un appel en faveur d’un « monde sans armes nucléaires ».

Ø  Le 24 septembre 2009, le Conseil de sécurité, par la résolution 1887, affirmait la détermination de l’ONU de « créer les conditions d’un monde sans armes nucléaires ».

Ø  Le 6 avril 2010, Barack Obama publiait une nouvelle doctrine nucléaire[2], dans laquelle il exprimait sa volonté de réduire le rôle de cette arme dans la politique de défense américaine.

Ø  Le 28 mai 2010, la Conférence d’examen du Traité de non-prolifération adoptait un document final prévoyant un plan d’action sur les trois volets du traité.

         Malgré ces avancées indiscutables, le processus de désarmement nucléaire risque de marquer le pas. En effet :

·   Aux États-Unis, l’approche de l’élection présidentielle et les clivages actuels de l’opinion ne sont pas propices à de nouvelles initiatives.

·   En Russie, les forces nucléaires sont perçues comme un moyen de rééquilibrer l’infériorité des forces conventionnelles et de maintenir le statut de grande puissance du pays. Ce n’est donc pas de ce pays que l’on peut attendre à court terme des initiatives fortes en matière de désarmement.

      ·   La Chine, le Pakistan et l’Inde, (les 2 derniers étant détenteurs de l'arme nucléaire non reconnus par le Traité de Non Prolifération), paraissent pour leur part se consacrer sans grand bruit au renforcement constant de leurs arsenaux. Le Pakistan bloque même les négociations en vue de la conclusion d’un traité d’interdiction de la production des matières fissiles.

·   En Europe, les inquiétudes économiques et financières dominent les débats de politique internationale et rendent inaudible la problématique du désarmement nucléaire.

         Dans ce contexte, je considère que l’initiative de Global Zero, à laquelle je m’associe volontiers, peut être très utile : 

          - d’abord pour attirer l’attention des opinions publiques, tenues à l’écart des débats, qui se limitent à des échanges parfois confus et très techniques entre spécialistes militaires, industriels et politiques ;

         - ensuite pour obtenir le soutien à votre démarche de nombreuses personnalités marquantes issues de pays et de milieux différents ;

         - enfin, pour contribuer à l’élaboration d’une stratégie conduisant à l’abolition progressive et totale des arsenaux nucléaires.

         La proposition de retirer dans un premier temps les armes nucléaires tactiques américaines d’Europe peut être une sorte de « porte d’entrée » dans ce débat. Elle peut accélérer la prise de conscience et conduire à cette négociation multilatérale que vous appelez de vos vœux. 

         Pourquoi la France ne se sent-elle pas concernée par ce débat ? Je rappelle que, lorsqu’elle a réintégré la structure militaire intégrée de l’OTAN, la France a tenu à rester à l’écart du Groupe des plans nucléaires, pour marquer l’indépendance de sa posture nucléaire. Sa réticence à l’idée du retrait que vous proposez s’explique par la crainte d’une forme de dénucléarisation d’une partie importante de l’Europe, qui l’empêcherait d’envisager, en cas de crise, d’y déployer ses propres avions dotés de missiles nucléaires. Il y a aussila crainte que les trois escadrons français d’avions à capacité nucléaire soient considérés, à un moment du débat, comme des armes tactiques et qu’une pression s’exerce pour qu’ils soient abandonnés. Plus profondément, je crois que la France redoute une dévaluation de la fonction de dissuasion nucléaire, dont elle fait la garantie fondamentale de sa sécurité. 

         Ces arguments ne me semblent pas totalement pertinents. Il est vrai que la mesure proposée réduirait symboliquement le rôle de l’armement nucléaire dans l’organisation de la sécurité du continent. Mais ce serait aussi le gage, d’ailleurs tout aussi symbolique, d’une moins grande dépendance de l’Europe à l’égard de l’armement nucléaire américain. La France, qui plaide depuis longtemps pour que l’Europe s’en remette moins au protecteur américain, ne pourrait qu’y trouver une confirmation de ses thèses !

         Quant à l’inclusion des avions nucléaires français dans la catégorie des armes tactiques, elle méconnaîtrait le fait que les armes nucléaires aéroportées françaises sont stationnées sur le territoire ou sur un bâtiment français. Elles ne peuvent donc pas être assimilées aux armes américaines déployées hors des États-Unis.

         Il n’en reste pas moins que, si une négociation russo-américaine sur l’ensemble des armements nucléaires s’engageait et aboutissait à un abaissement significatif des arsenaux, la France et le Royaume-Uni seraient tenus de s’y joindre, sous peine de manquer à l’obligation de désarmement que ces pays ont contractée en adhérant au TNP.

         Toutefois, pour qu’elle ait des chances réelles de succès, il faudra que soit conclue une entente entre la Russie et l’OTAN sur la défense antimissile balistique. A cet égard, on ne peut que s’inquiéter de la mise en place par les États -Unis, sans un dialogue adéquat avec la Russie, d’un puissant radar dans le sud-est de la Turquie et d’intercepteurs de type SM-3 dans le sud de la Roumanie et en Pologne. Je pense que la France, qui partage avec la Russie le souci que la défense antimissile ne porte pas préjudice à la crédibilité de sa dissuasion, pourrait jouer un rôle actif de médiation dans le rapprochement des points de vue des Russes et des alliés.

         Mais, pour devenir un acteur plus dynamique du désarmement nucléaire, la France devra réviser sa propre doctrine et j’espère que l’alternance politique qui se prépare rendra bientôt cela possible. Le discours français sur la dissuasion ne peut rester immuable, alors que la situation stratégique a changé du tout au tout. Il va falloir reconnaître expressément que l’arme nucléaire a perdu la fonction fondamentale qu’elle exerçait pendant la guerre froide, dès lors que la France et l’Europe ne sont plus exposées à une menace d’agression massive.

         Aujourd’hui déjà, notre arsenal nucléaire n’a comme seule fonction que de garantir contre une agression nucléaire. Il est donc souhaitable d’envisager de nouvelles mesures de réduction, en abandonnant la démarche unilatérale dont la France a fait jusqu’à  présent un axiome. Elle ne doit plus refuser par principe de s’engager à terme dans un cadre multilatéral de discussion avec les autres puissances nucléaires reconnues.


[1] C’était  la « destruction mutuelle assurée » (si bien dénommée en anglais : MAD….donc fou !).

[2] Nuclear Posture Review

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20 avril 2010 2 20 /04 /avril /2010 08:00

nucl-aire.jpgLe désarmement nucléaire, une nécessité pour lutter contre la prolifération

 

La prise de position que j'exprime dans ce texte a donné lieu à une tribune publiée dans Le Figaro du 

20 avril ("Désarmer et lutter contre la prolifération") 

et à une interview sur le site de terraeco.net

("Que la France accepte la perspective d'un monde sans arme nucléaire" )

 

         La stratégie de dissuasion nucléaire était, par excellence, l’instrument de l’équilibre militaire entre l’Est et l’Ouest dans la période de la guerre froide. La question de sa pertinence se pose dès lors que la confrontation des blocs a pris fin. L’état des risques et des menaces n’a en effet aujourd’hui plus rien de commun avec ce qu’il était dans la période de la guerre froide. Les nouvelles menaces de type terroriste ne peuvent, quant à elles, être contrecarrées par la menace d’emploi de l’arme nucléaire ; elles se situent  dans les « angles morts » de la dissuasion.

 

Le compromis du TNP

         La prolifération nucléaire constitue, en revanche, le principal risque pour la sécurité du monde. Jusqu’à présent, elle a pu être endiguée grâce aux dispositifs mis en place sur le fondement du Traité de non prolifération (TNP)[1], mais le bilan de sa mise en œuvre est mitigé, notamment parce que trois puissances nucléaires de fait      -Israël, l’Inde et le Pakistan- n’y participent pas. Ce traité repose sur un compromis global entre les États dotés de l’arme nucléaire et les États non dotés de cette arme, qui vise à en atténuer le caractère discriminatoire[2].

        C’est ainsi qu’à l’obligation des pays non nucléaires de ne pas acquérir l’arme nucléaire (article II) correspond une double obligation à la charge des pays nucléaires :

- respecter le droit des pays non nucléaires à l’usage pacifique de l’énergie nucléaire (article IV) ;

- mener « de bonne foi » des négociations de désarmement nucléaire (article VI)

         Le renforcement des garanties qu’offre le TNP implique dès lors des progrès en matière de désarmement nucléaire.

         La reconnaissance du droit des pays non nucléaires au développement des usages pacifiques de l’énergie nucléaire soulève cependant de grandes difficultés. Les technologies nucléaires civiles et militaires présentent en effet un large tronc commun et l’ensemble complexe de règles internationales instituées n’a pas mis un terme aux craintes de prolifération. Des soupçons d’activités illicites ont pesé sur plusieurs pays signataires (Corée du Nord, Irak, Syrie, Iran).

         En outre, des pays disposant d’un savoir faire important dans le domaine nucléaire civil comme l’Égypte, l’Algérie, la Syrie ou le Brésil s’opposent à l’extension du système de vérification mis en œuvre par l’AIEA[3]. Ils estiment ne pas être tenus d’accepter des mesures de vérification contraignantes tant que les Etats dotés d’armes nucléaires ne s’acquittent pas de leurs obligations de désarmement.

 

L’évolution des Etats- Unis

         C’est en considération de cette nouvelle situation stratégique que le Président Obama a lancé[4] un appel en faveur d’un « monde sans armes nucléaires » et proposé un ensemble de mesures concrètes.

         Ses propositions ont reçu une première concrétisation avec le nouvel accord START de réduction des armements nucléaires stratégiques qui vient d’être signé par la Russie et les États‑Unis le 8 avril à Prague. L’importance de cet accord ne réside pas dans les limites qu’il impose, puisque les plafonds fixés ne sont pas très éloignés du niveau atteint par les arsenaux des deux puissances[5]. Sa portée réside surtout dans les mesures de vérification et d’information mutuelle qu’il prévoit et qui sont de nature à renforcer la confiance et la transparence sans lesquelles la dynamique de désarmement ne saurait être maintenue. Pour que l’accord marque un réel progrès, il est essentiel que les présidents américain et russe obtiennent sa ratification rapide et s’engagent à de nouvelles réductions, non seulement dans le domaine des armes stratégiques mais aussi dans celui des armes tactiques[6].

         Des incertitudes subsistent cependant sur les prochaines initiatives du Président Obama. Quelle forme précise aura l’engagement que viennent de prendre les États-Unis de ne pas menacer les pays non nucléaires respectant le TNP d’un emploi de l’arme nucléaire ? Ceux-ci s’engageront‑ ils de tout leur poids dans la négociation d’un traité « cut off » d’interdiction vérifiée de la production de matières fissiles à usage militaire ? On peut par ailleurs craindre que le Sénat américain persiste dans son refus de ratifier le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE), bloquant ainsi son entrée en vigueur.

         Le bilan de l’administration Obama en matière de désarmement risque dès lors d’être insuffisant pour garantir le succès de la conférence d’examen du TNP, qui doit se tenir au siège des Nations Unies du 3 au 28 mai. L’enjeu de cette conférence est pourtant capital, puisqu’il s’agit de prévenir une crise du régime de non prolifération.  

         Parallèlement, les décisions prises au cours du sommet mondial sur la sécurité nucléaire des 12 et 13 avril pour mieux coordonner les efforts nationaux de lutte contre les détournements de matières fissiles à des fins illicites ne pourront donner les résultats attendus que si les pays non nucléaires y coopèrent pleinement. Cette coopération dépendra elle‑même des engagements pris par les pays nucléaires dans le domaine du désarmement.

 

Quel rôle pour la France ?

         Dans cette situation indécise, la France ne doit pas rester inerte. Elle pourrait par exemple, conjointement avec les autres pays membres de l’Union européenne, prendre des initiatives, afin de prolonger la dynamique engagée par le Président Obama :

1-  Reconnaître que l’arme nucléaire a perdu la fonction fondamentale qu’elle exerçait pendant la guerre froide, dès lors que la France (et l’Europe) ne sont plus exposées à une menace d’agression massive. Le discours français sur la dissuasion ne peut rester immuable, alors que la situation stratégique a changé du tout au tout.

2-  Redéfinir en conséquence le rôle de l’arme nucléaire dans la stratégie de sécurité nationale. Selon le discours officiel, la dissuasion nucléaire est la « garantie ultime de l’indépendance nationale et de l’autonomie de décision» de la France. A l’évidence, cette garantie ne pourrait être mise en œuvre que dans l’hypothèse, devenue improbable, d’une agression massive contre les intérêts vitaux du pays. Seule une attaque menée avec des armes de destruction massive justifierait une riposte nucléaire. L’arsenal de la France ne dissuade donc de fait qu’une agression nucléaire. La détermination de son volume sur la base du principe de « stricte suffisance » devrait être révisée à la baisse, dans la mesure où sont confirmées la réduction des arsenaux des autres puissances nucléaires et la fiabilité du régime international de non prolifération.

3-   Examiner la possibilité de souscrire à un engagement de non usage en premier de l’arme nucléaire, ce qui n’a pas été possible du temps de la guerre froide en raison de la supériorité du Pacte de Varsovie dans le domaine des armements conventionnels.

4-   Accéder à la demande des pays non nucléaires tendant au renforcement des « assurances négatives de sécurité » données par les pays nucléaires. Il s’agirait de s’engager, sous la forme d’un instrument juridique international, à ne pas user de l’arme nucléaire contre un pays non nucléaire.

5-   Accepter explicitement la perspective d’un monde sans armes nucléaires à une double condition : la mise en œuvre d’un processus vérifié et ordonné de réduction de tous les arsenaux nucléaires existants jusqu’à leur élimination et le renforcement du régime de non prolifération, afin d’empêcher toute apparition d’un nouvel État nucléaire, au besoin par la contrainte.

6-   Améliorer la transparence des arsenaux existants, en s’engageant, à l’exemple du Royaume Uni, dans une politique de transparence accrue concernant le niveau et la nature de ses propres arsenaux nucléaires.

7-   Accepter des contraintes négociées sur le niveau et la nature des armements nucléaires détenus par la France. Compte tenu de la disproportion entre les différents arsenaux nucléaires[7], la France ne peut pas aujourd'hui entrer dans une négociation de désarmement nucléaire. Elle pourrait toutefois accepter, au besoin par traité, de geler le niveau de son armement, en réduisant l’ampleur des modernisations en cours.

8-   Proposer à l’OTAN que le nouveau « concept stratégique » en discussion intègre la nécessité d’une négociation américano‑russe sur l’élimination des armes nucléaires tactiques[8].

9-   Organiser une démarche européenne auprès des États‑Unis pour leur demander instamment de ratifier le traité TICE d’interdiction des essais nucléaires. En faire un thème majeur des discussions transatlantiques.

10-  Demander, dans un cadre européen, l’ouverture immédiate de négociations sur l’institution d’une zone dénucléarisée au Moyen Orient.

 

         C’est ainsi, grâce à des efforts simultanés pour lutter contre la prolifération et pour promouvoir le désarmement nucléaire que prendra tout son sens la résolution 1887 du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui affirme vouloir « créer les conditions pour un monde sans armes nucléaires, conformément aux objectifs énoncés dans le Traité sur la non prolifération des armes nucléaires ».

________________________________________________________________________________

 

[1] Ce traité, à l’origine essentiellement conçu pour écarter toute éventualité d’armement nucléaire allemand, est devenu quasi‑universel dans les années 1990 (la France l’a ratifié en 1992). Il a été prorogé pour une durée indéfinie en 1995.

[2] Le TNP est discriminatoire, dans la mesure où il reconnaît à cinq pays un droit à l’armement nucléaire qu’il refuse aux autres signataires. C’est la raison pour laquelle la France a longtemps refusé d’y adhérer.

[3] AIEA : Agence internationale de l’Energie atomique

[4] Discours de B. Obama à Prague le 5 avril 2009

[5] en raison notamment des règles de comptage des têtes nucléaires, les bombes et les missiles transportés par chaque bombardier étant comptés comme une seule tête.

[6] Le nombre d’armes tactiques détenu par la Russie se situerait entre  5500 et 6500, contre un millier pour les États-Unis.

[7] La Russie et les États‑Unis détiennent plus de 95 % des arsenaux existants

[8] La France pourrait appuyer la demande de quatre pays (Allemagne, Pays‑Bas, Belgique et Norvège) tendant au retrait d’Europe des 200 à 300 armes tactiques américaines actuellement destinées à armer des avions de combat européens.

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31 octobre 2009 6 31 /10 /octobre /2009 12:02

 

Article de Paul Quilès, publié dans le quotidien l'Humanité du 31 octobre 2009, sous le titre "Il est regrettable que Nicolas Sarkozy oppose désarmement et lutte contre la prolifération" 

    
  
La stratégie de dissuasion nucléaire n’apparaît plus aujourd’hui comme une réponse adaptée aux principaux risques auxquels font face les
États qui la mettent en œuvre. Selon le Livre blanc, elle n’a pour objet que « d’empêcher une agression d’origine étatique contre les intérêts vitaux du pays ». On voit mal, dans la situation actuelle, d’où pourrait provenir cette agression.
      De plus, un système international dans lequel quelques États nucléaires considéreraient qu’ils ont seuls le droit de détenir un armement supposé leur assurer une garantie absolue de sécurité ne serait pas viable à terme. Les États non nucléaires qui estimeraient que leurs intérêts fondamentaux de sécurité ne sont pas pris en compte dans ce système s’efforceraient alors d’avoir accès à la bombe. Après Israël, l’Inde, le Pakistan, la prolifération s’étendrait de manière irrésistible à l’Iran puis à d’autres pays.         

         Il y a donc nécessité de se libérer des dogmes de la dissuasion, pour s’orienter vers une politique de sécurité coopérative prenant en compte les intérêts légitimes de tous les États. Défense et désarmement doivent être considérés par les puissances nucléaires comme des instruments complémentaires pour la garantie de leur sécurité.

         Les nouvelles orientations de la politique étrangère américaine peuvent aider à rétablir la confiance dans des processus de désarmement, vidés de leur contenu par l’équipe Bush. Déjà, les États‑Unis et la Russie se sont engagés à conclure un accord pour succéder au traité START de réduction des armements stratégiques[1]. Celui-ci aura surtout l’avantage de reposer sur un système de vérification, qui autorisera de nouveaux progrès vers une réduction contrôlée des armements. L’administration américaine s’est aussi fixé deux priorités : la ratification du traité d’interdiction complet des essais nucléaires et la négociation d’un traité d’arrêt de la production de matières fissiles à usage militaire. Un succès dans ces domaines créerait une véritable en faveur du désarmement nucléaire. 

         La lutte contre la prolifération ne sera cependant crédible et légitime que si elle s’accompagne d’un effort des puissances nucléaires pour « poursuivre de bonne foi des négociations » de désarmement nucléaire[2]. C’est ce caractère indissociable du désarmement et de la lutte contre la prolifération que vient de reconnaître le Conseil de sécurité de l’ONU[3]. 

         Il est regrettable que N. Sarkozy ait, à cette occasion, semblé opposer désarmement et lutte contre la prolifération, laissant entendre que seule la seconde répondait à une urgence réelle. Une telle position ne peut qu’entretenir l’idée, chez beaucoup de dirigeants de pays émergents, que la France cherche avant tout à défendre un monopole[4], sans beaucoup de préoccupation pour les intérêts de sécurité légitimes des autres États. 

         Les progrès du désarmement nucléaire passent aussi par le développement des contrôles sur les matières fissiles. Les négociations doivent porter, dans un premier temps, sur l’arrêt de la production des matières fissiles militaires. À plus long terme, il faudrait aboutir à un contrôle international de la production de toutes les matières fissiles. On atteindrait ainsi trois objectifs : une garantie solide contre toute tentative de prolifération, une transparence complète des arsenaux nucléaires et une protection efficace contre le danger de terrorisme nucléaire.

          Par ailleurs, si l’on veut persuader l’Inde, le Pakistan et Israël d’adhérer au Traité de non‑prolifération, il faut viser une réduction effective des arsenaux existants jusqu’au plus bas niveau possible, comme cela a commencé à être fait par les États‑Unis et la Russie.  

         Quant à la France, elle pourrait participer plus activement à ces efforts, en entrant dans un processus de négociation sur son armement nucléaire, sans se limiter à l’annonce de réduction du potentiel nucléaire français faite par N. Sarkozy en mars 2008[5]. Elle pourrait également interrompre totalement ou partiellement des programmes de modernisation des arsenaux existants[6], ce qui constituerait un pas décisif dans la voie du désarmement nucléaire.  


[1] Traité qui vient à expiration dans un mois.

[2] Comme le prévoit l’article 6 du Traité de non‑prolifération.

[3] Résolution 1887, adoptée le 24 septembre 2009.

[4] Il s’agit peut‑être aussi de justifier une position privilégiée de membre permanent du Conseil de sécurité.

[5] Réduction d’un tiers de la composante aéroportée, fixation d’un plafond de 300 unités pour les têtes nucléaires

[6] La France pourrait par exemple interrompre son programme de missile stratégique M 51, qui apparaît plus comme un héritage de la guerre froide que comme un instrument de défense adapté.

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