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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 16:52

Quilès VienneIntervention de Paul Quilès
au
Comité préparatoire de la conférence d’examen
du TNP (Traité de non prolifération),
qui s'est tenu à Vienne le 2 mai 2012
 

 

      

     Il y a 22 ans, le Mur de Berlin tombait. Cet évènement majeur, suivi du démantèlement du bloc soviétique, mettait fin à la bipolarisation du monde et marquait une rupture majeure sur la scène internationale.           

 

      Pourtant, aucune nouvelle doctrine de sécurité n’a véritablement émergé de cette mutation géopolitique profonde. Force est de constater, par exemple, que la dissuasion nucléaire - qui consiste à exposer son adversaire à un risque de destruction massive - reste le pilier des politiques de défense de la France et la Grande-Bretagne.

 

         Hier, le contrôle des armes nucléaires symbolisait la volonté de maintenir un équilibre –même fragile- entre les blocs de l’Est et de l’Ouest.

 

         Hier, une certaine pertinence stratégique des armes nucléaires pouvait se concevoir.

 

         Aujourd’hui, les menaces auxquelles nous devions faire face sont à ranger au nombre des peurs du passé et la théorie de la dissuasion nucléaire n’est plus adaptée au monde en mouvement de ce début de 21ème siècle. Aujourd’hui, c’est l’existence même des armes nucléaires, couplée au risque de prolifération et de terrorisme nucléaire, qui constitue paradoxalement la plus grande menace.

 

         C’est plus par le multilatéralisme et les traités (comme le TNP) qu’on  combattra la prolifération nucléaire que par la dissuasion. De plus, établir un lien entre la possession de l’arme nucléaire et « le statut de grande puissance », comme on l’entend souvent, peut inciter certains pays à tenter de s’en équiper, alors que le but du TNP[1], ratifié par la quasi-totalité des membres de l’ONU (189), est au contraire d’aller vers une disparition des armes nucléaires.

 

         Aujourd’hui, la nouvelle donne internationale et son lot d’instabilités politiques profondes plaident pour faire de l’élimination des armes nucléaires le fer de lance d’une nouvelle doctrine de sécurité internationale.

 

         Malgré cela, le maintien des armes nucléaires n’est pas vraiment mis en cause, avec des formulations quasi incantatoires et peu de questionnements. Tout en les présentant à leurs peuples comme une garantie absolue de sécurité, les gouvernements des Etats dotés de l’arme nucléaire continuent à considérer leurs arsenaux comme un outil de prestige. En les possédant, ils ont le sentiment de détenir un statut de grande puissance.

 

         La nouvelle génération croit au contraire en un monde dans lequel la promotion du désarmement nucléaire confère plus de pouvoir politique et de prestige que la possession d’arsenaux surdimensionnés, dangereux et coûteux. C’est précisément parce qu’elle peut s’affranchir des inquiétudes passées que cette génération qui n’a pas connu la Guerre froide est capable de trouver un langage nouveau et de proposer une nouvelle démarche.

 

         Elle ne croit pas en la stabilité éternelle des Etats dotés de l’arme nucléaire. Elle a compris que les armes nucléaires dont elle hérite ne l’aideront pas à répondre aux désordres du monde du 21ème siècle : le terrorisme, la crise économique et financière, la pollution et le réchauffement climatique, la pauvreté, les épidémies… Elle s’indigne d’entendre parler de coupes budgétaires qui affectent les dépenses sociales, alors qu’elle sait que la charge financière globale des arsenaux dépasse 700 milliards d’euros pour la prochaine décennie.

 

         Faire évoluer les mentalités est un devoir stratégique et moral commun. Pour la première fois depuis des décennies, cette thématique trouve un écho auprès des jeunes. Comme eux et pour eux, je soutiens l’appel de Global Zero en faveur des premières négociations multilatérales de l’histoire pour l’élimination progressive et contrôlée des armes nucléaires. Les chefs d’Etats européens doivent s’engager à prendre part à ces négociations pour faire de la Guerre Froide un vestige du passé et ainsi laisser en héritage un monde sans armes nucléaires.   

 

       Pour ce qui concerne mon pays, la France, je crois qu’il pourrait contribuer au désarmement nucléaire en prenant un certain nombre de mesures (de préférence conjointement avec les autres pays membres de l’Union européenne).

        

       1.   Reconnaître expressément que l’arme nucléaire a perdu la fonction fondamentale qu’elle exerçait pendant la guerre froide dès lors que l’Europe n’est plus exposée à une menace d’agression massive.

 

         Dans le discours français actuel, l’arme nucléaire est « l’ultime garantie de l’indépendance nationale de la France et de son autonomie de décision stratégique ». Or, il est évident que, dans le monde d’aujourd’hui, il serait illusoire de vouloir fonder la sécurité de la France principalement sur la détention de l’arme nucléaire. Cette sécurité repose surtout à présent sur l’appartenance de notre pays à l’Union européenne et, au-delà, sur son insertion dans un réseau d’alliances, d’accords et de relations d’interdépendance qui garantissent la stabilité de son environnement.

 

         A cet égard, il est regrettable que le concept stratégique adopté par l’OTAN à Lisbonne en novembre 2010 ait conservé la formule selon laquelle « la garantie suprême de la sécurité des Alliés est apportée par les forces nucléaires stratégiques de l’Alliance ». Même si l’arme nucléaire joue un rôle dans la sécurité globale des Alliés, on ne peut plus considérer à présent que ce rôle est « suprême ». Il n’est tout au plus que complémentaire d’autres dispositifs non-nucléaires de sécurité militaires ou politiques. L’OTAN n’est plus, s’il elle l’a jamais été, sous la menace permanente d’une agression qui ne pourrait être conjurée que par le maintien en alerte d’un arsenal nucléaire considérable et son assignation à des cibles désignées.

 

 

      2.  Redéfinir en conséquence le rôle de l’arme nucléaire dans la stratégie de sécurité nationale.

 

         L’hypothèse d’une agression massive contre les intérêts vitaux de la France par des moyens classiques est devenue improbable. Seule une attaque menée avec des armes de destruction massive (en pratique une attaque nucléaire) justifierait, dans la situation présente, une riposte nucléaire. L’arsenal nucléaire de la France ne dissuade donc de fait que les agresseurs éventuels qui choisiraient d’avoir recours contre elle à l’arme nucléaire.

 

         Les armes biologiques et chimiques ne paraissent pas actuellement pouvoir exercer des effets de destruction comparables à l’arme nucléaire. Il n’en reste pas moins que le nucléaire pourrait encore garder la capacité de dissuader d’éventuels agresseurs d’employer de telles armes, tant qu’elles n’ont pas été éliminées sous contrôle international. En ce qui concerne l’arme chimique, le désarmement a considérablement progressé. Seul le Moyen Orient  pose encore problème, du fait de l’existence de l’arme israélienne. En matière de désarmement biologique, pratiquement tout reste à faire, en partie à cause de réticences américaines.

 

         Il serait en tout état de cause conforme à la réalité stratégique actuelle que la France cesse de déclarer qu’elle se réserve la possibilité (en application de son droit de légitime défense prévu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies) d’avoir recours à l’arme nucléaire contre toute attaque menaçant ses intérêts vitaux, quelle que soit la forme de cette attaque. En réalité, la menace d’emploi de l’arme nucléaire ne peut être crédible que si elle est uniquement destinée à dissuader un éventuel agresseur d’employer des armes de destruction massive, c’est-à-dire en pratique, dans la situation actuelle, des armes nucléaires.

 

 

     3.  Examiner la possibilité de souscrire à un engagement de non usage en premier de l’arme nucléaire.

 

         Cet engagement n’a pas été pris du temps de la guerre froide en raison de la supériorité du Pacte de Varsovie dans le domaine des armements conventionnels. La nouvelle situation stratégique pourrait permettre un changement de doctrine à cet égard.

 

         Le processus actuel de revue de la « posture de dissuasion et de défense de l’OTAN » pourrait en être l’occasion. L’hypothèse d’une offensive conventionnelle massive dirigée contre les pays européens est devenue invraisemblable et le seul argument qui pourrait justifier le maintien d’une capacité nucléaire dans les forces de l’Alliance est l’existence des forces nucléaires, tactiques et stratégiques russes. Dans ces conditions, l’Alliance devrait déclarer que le seul but (« sole purpose ») des armes nucléaires est de dissuader un éventuel agresseur d’employer à son encontre des armes nucléaires. Les puissances nucléaires de l’Alliance, et en particulier la France, doivent corrélativement prendre un engagement de non-usage en premier de l’arme nucléaire.

 

 

     4.    Renforcer les « assurances négatives de sécurité » données aux pays non nucléaires.

 

         La France pourrait envisager d’accéder à la demande des pays non nucléaires tendant au renforcement des « assurances négatives de sécurité » qui leur sont données par les pays nucléaires.

 

         Il est vrai que, le 6 avril 1995, la France a donné, conjointement avec les autres puissances nucléaires reconnues au sens du TNP, l’assurance aux Etats non nucléaires parties au TNP qu’elle n’utiliserait pas d’arme nucléaire contre eux, sauf en cas d’invasion ou toute autre attaque contre elle, contre un pays allié ou contre un Etat dont elle s’est engagée à défendre la sécurité, dès lors que cette invasion ou attaque seraient menées en alliance ou en association avec un Etat nucléaire.

 

         Il semble qu’il serait plus conforme aux réalités actuelles de donner à cet engagement une forme moins restrictive. La France pourrait s’engager, comme l’ont fait les Etats-Unis, à ne pas employer son armement nucléaire contre les Etats non-nucléaires parties au TNP et qui en respectent les obligations. Une réserve pourrait éventuellement être faite concernant l’éventuel recours par un Etat non-nucléaire à des armes biologiques ou chimiques.

 

 

    5.   Accepter explicitement la perspective d’un monde libre d’armes nucléaires.

 

         La France pourrait, à l’instar du Royaume Uni, se rallier explicitement à la perspective d’un monde sans armes nucléaires, à une double condition :

 

- la mise en œuvre d’un processus vérifié et ordonné de réduction, jusqu’à leur élimination, des arsenaux nucléaires existants détenus par toutes les puissances nucléaires ;

 

- le renforcement du régime de non prolifération de manière à empêcher, au besoin par la contrainte, toute apparition d’un nouvel État nucléaire.

 

 

     6.    Améliorer la transparence des arsenaux existants.

 

         La France pourrait, également à l’exemple du Royaume Uni, s’engager dans une politique de transparence accrue concernant le niveau et la nature de ses propres arsenaux nucléaires. Les deux pays pourraient engager les autres puissances nucléaires à faire de même.

 

 

      7.    Accepter des contraintes négociées sur le niveau et la nature des armements nucléaires détenus par la France.

 

         Compte tenu de la disproportion entre les arsenaux nucléaires détenus par la Russie et les États‑Unis d’une part[2] et les autres puissances nucléaires d’autre part, il est difficile d’envisager à ce stade que la France entre dans une négociation de désarmement nucléaire. Une réduction négociée des armements nucléaires français supposerait que la Russie et les États‑Unis aient réduit leur nombre de têtes nucléaires de toute nature à un niveau de l’ordre d’un millier.

 

         La France pourrait toutefois s’engager, au besoin par traité, à geler le niveau de son armement, en réduisant l’ampleur des modernisations en cours (missile M 51), voire en les remettant en cause (tête nucléaire océanique) ou encore en renonçant à la composante aérienne de ses forces nucléaires.

 

              

   8.    Se prononcer en faveur d’une négociation américano‑russe sur l’élimination des armes nucléaires tactiques.

 

         La France pourrait appuyer la demande des pays favorables, au sein de l’OTAN, au retrait d’Europe des quelque 180 armes tactiques américaines actuellement destinées à armer des avions de combat européens. Ce retrait pourrait être conditionné à l’acceptation par la Russie d’une négociation avec les États‑Unis sur un processus de désarmement nucléaire qui engloberait les armes tactiques.        

 

         La proposition faite par certains de retirer dans un premier temps les armes nucléaires tactiques américaines d’Europe peut être une sorte de « porte d’entrée » dans l’incontournable négociation multilatérale sans laquelle le désarment nucléaire ne se fera pas. (Voir à ce propos la position du mouvement « Global Zero », que j’approuve et dont j’ai signé l’appel)

 

 

       9.      Organiser une démarche européenne auprès des États‑Unis pour leur demander instamment de ratifier le traité TICE d’interdiction des essais nucléaires.

 

         En faire un thème majeur des discussions transatlantiques. Il se pourrait d’ailleurs que, s’il était réélu, le Président Obama reprenne ses démarches auprès du Sénat américain pour qu’il accepte de ratifier le TICE.

 

 

   10.     Encourager, dans un cadre européen, l’ouverture immédiate de négociations sur l’institution d’une zone dénucléarisée au Moyen Orient.

 

         Le principe de ces négociations a été accepté lors de la conférence d’examen du TNP de 1995. Il a été réaffirmé lors de la conférence d’examen de 2010. Il est essentiel à la consolidation du régime de non-prolifération que ces décisions soient suivies d’effets.

 

 

   11.     Faire pression, dans un cadre européen, sur les pays (notamment le Pakistan) qui s’opposent à l’ouverture immédiate de négociations sur un traité d’arrêt de la production de matières fissiles à des fins militaires.

 

         Promouvoir dans ce contexte l’idée d’une internationalisation du cycle du combustible nucléaire.

 

 

                                                   ******************

 

         Naturellement, ces propositions n’engagent que moi, mais j’espère pouvoir convaincre les nouveaux responsables de la politique française….après le 6 mai prochain !


[1] TNP : Traité de Non Prolifération, signé le 1er juillet 1968. La conférence d’examen du TNP du 28 mai 2010 a élaboré un plan d’action sur les 3 volets du traité (désarmement, non prolifération, nucléaire civil) et prévu une réunion en 2012 sur la création au Moyen-Orient d’une  ZEAN (Zone Exempte d’Armes Nucléaires).

[2] La Russie et les États‑Unis détiennent plus de 95 % des arsenaux existants.

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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 12:09

COUV NUCLEAIRE PRINT modifié-1Retrouvez l' interview que j'ai donnée

à Jean-Marie Collin,

sur son blog "Alternatives Internationales"

à propos de mon livre

"Nucléaire, un mensonge français",

en cliquant ici

 

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18 avril 2012 3 18 /04 /avril /2012 15:51
COUV NUCLEAIRE PRINT modifié-1
Pour votre information, je signerai mon livre
"Nucléaire, un mensonge français"
samedi 21 avril, de 9h à 12h
à la Maison de la presse
2 place de la Bouteillerie
81170- Cordes sur Ciel


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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 11:03

FlyerNumerique-reduit---Copie.jpg         

       Nucléaire, un mensonge français
          Réflexions sur le désarmement nucléaire

    

 Un livre de Paul Quilès,
publié aux Editions Charles Léopold Mayer,

38 rue Saint Sabin- 75011 Paris

                        http://www.eclm.fr/

 

96 pages, 10€



Pour commander le livre,

    envoyer un mail à

                                       diffusion@eclm.fr    

 

                   

          Ce livre se veut un appel à la réflexion, au débat et à l’action. Certains trouveront probablement la démarche inutile, voire dangereuse. Pensez donc : mettre en cause « le consensus français » sur l’importance de la dissuasion nucléaire, cette « assurance vie », « garantie ultime de notre sécurité » et de nos « intérêts vitaux » !

            Je me suis efforcé de montrer que le climat qu’entretient l’utilisation de ces termes est démobilisateur, parce qu’il rend le débat sur ce sujet quasiment impossible, en dehors des cercles d’experts, militaires ou civils. L’invocation permanente du prétendu consensus sur l’intérêt de l’armement nucléaire anesthésie les politiques et les commentateurs, si bien que le caractère vital des enjeux en cause n’apparaît plus.

            Qui s’interroge pour savoir à quoi sert vraiment cette « arme de non emploi » ? Cette justification d’une arme, présentée comme efficace et même « morale », parce qu’elle ne doit pas servir (le non emploi), fait la terrible impasse du cas où elle serait mise en œuvre. Les conséquences terrifiantes ne sont jamais évoquées, pour la bonne raison que les théoriciens de la dissuasion proclament qu’il faut rester flou sur les cibles et sur les effets d’un bombardement nucléaire.

            Parce que je crois connaître le sujet, que j’ai eu l’occasion d’aborder à plusieurs reprises dans mes diverses fonctions politiques et parce que j’ai moi-même évolué dans mon approche, je ne peux me satisfaire de ce qui entoure la question de l’armement nucléaire: des silences, des approximations, des contre vérités, des slogans, des arguments d’autorité….qui constituent ce que j’appelle « un mensonge français ».

            Je suis heureux de constater que de nombreuses voix et, parmi elles, celles de personnalités internationales éminentes, s’élèvent pour défendre l’idée du désarmement nucléaire. J’ai souhaité présenter brièvement en annexe le cadre d’action des mouvements auxquels elles se rattachent. Leurs prises de position et leurs engagements sont un espoir pour les générations à venir, qui ne peuvent se satisfaire d’un héritage qu’elles contestent, comme l’affirment avec pertinence les trois jeunes étudiants qui ont bien voulu préfacer ce livre.   
                                                   

                                                                                       Paul Quilès

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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 16:25
 explosion nucléaire       Voici plusieurs initiatives que j’ai prises concernant l’importante (bien que peu médiatique) question du désarmement nucléaire : 
  • Je participerai à 2 réunions dans les prochains jours:
-  le 5 avril, à Nancy, débat autour du thème « l’armement nucléaire en questions »
- le 2 mai, à Vienne (Autriche), au siège de l’ONU, table ronde dans le cadre du « Comité préparatoire de la conférence du Traité de Non Prolifération » 
  • Je publierai prochainement un livre à ce sujet, que je vous présenterai sur ce blog.
    En attendant, je vous recommande de lire ce texte admirable d’Albert Camus, alors journaliste à Combat* et qui dit son effroi et son inquiétude, au surlendemain du bombardement atomique d’Hiroshima (et à la veille de celui de Nagasaki!). 
Editorial de Combat  [1]
(8 août 1945) 
            Le monde est ce qu'il est, c'est-à-dire peu de chose. C'est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d'information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d'une foule de commentaires enthousiastes que n'importe quelle ville d'importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d'un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l'avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.
            En attendant, il est permis de penser qu'il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d'abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l'homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d'aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d'idéalisme impénitent, ne songera à s'en étonner.
            Les découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu'elles sont, annoncées au monde pour que l'homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d'une littérature pittoresque ou humoristique, c'est ce qui n'est pas supportable.
            Déjà, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu'une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d'être définitive. On offre sans doute à l'humanité sa dernière chance. Et ce peut-être après tout le prétexte d'une édition spéciale. Mais ce devrait être plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.
            Au reste, il est d'autres raisons d'accueillir avec réserve le roman d'anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l'Agence Reuter annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam[2], remarquer qu'il est indifférent que les Russes soient à Koenigsberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.
            Qu'on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d'Hiroshima et par l'effet de l'intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d'une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d'une véritable société internationale, où les grandes puissances n'auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l'intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.
            Devant les perspectives terrifiantes qui s'ouvrent à l'humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison. 
[1] Journal clandestin lié à la Résistance pendant l’occupation allemande. Camus y entre sans doute dés 1942. Le 24 Août 1944 paraît le premier numéro diffusé librement. Combat devient quotidien à la libération. Essayiste et romancier célèbre depuis Le Mythe de Sisyphe (1942) et L’Etranger (1942), Camus en sera le principal éditorialiste en 1944-1945.
 
[2] La Conférence de Potsdam (17 Juillet-2 Août 1945) avait défini les zones d’influence respectives des Russes et des Américains après la défaite allemande : elle avait notamment entériné la présence des Soviétiques en Allemagne de l’est (Koenigsberg) et placé la Turquie (donc les Dardanelles) sous influence américaine. 
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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 11:21
            explosion nucléaireCette tribune a été publiée sur le site de l'Express
         
           « On peut tout prouver, si les mots dont on se sert ne sont pas clairement définis ». Cette affirmation du philosophe Alain éclaire d’une lumière crue certains affrontements qui scandent la vie politique. En évitant de définir les mots, en les rattachant à des concepts eux-mêmes mal définis, en ne précisant pas le contexte dans lequel on les utilise, effectivement, « on peut tout prouver ». C’est ce qui se passe par exemple lorsque l’on aborde les questions de défense, sujet majeur dans un monde dangereux, instable et surarmé.          
            Autrefois, c’est à dire avant novembre 1989, date de la chute du Mur de Berlin, la stratégie de dissuasion nucléaire était, par excellence, l’instrument de l’équilibre militaire entre l’Est et l’Ouest. La question de sa pertinence aurait dû se poser dès lors que la confrontation des blocs a pris fin. L’état des risques et des menaces n’a en effet aujourd’hui plus rien de commun avec ce qu’il était dans la période de la guerre froide. Les scénarios dans lesquels la Russie ou la Chine s’en prendraient aux intérêts vitaux d’une puissance occidentale sont, dans la conjoncture actuelle, parfaitement improbables. Quant aux menaces qui trouvent leur origine dans des conflits locaux, elles ne peuvent être contrecarrées par la menace d’emploi de l’arme nucléaire et se situent en conséquence dans les « angles morts » de la dissuasion. Les menaces terroristes relèvent de cette catégorie. 
            La prolifération nucléaire constitue, en revanche, le principal risque pour la sécurité du monde, mais c’est plus par le multilatéralisme et les traités (comme le TNP[1]) qu’on la combattra que par la dissuasion nucléaire. De plus, établir un lien entre la possession de l’arme nucléaire et « le statut de grande puissance », comme on l’entend souvent, peut inciter certains pays à tenter de s’en équiper, alors que le but du TNP, ratifié par la quasi-totalité des membres de l’ONU (189), est au contraire d’aller vers une disparition des armes nucléaires. 
            Comment peut-on alors, loin de ces considérations, répéter sans sourciller que la dissuasion nucléaire est une sorte d’« assurance vie » ou qu’elle « garantit l’intégrité de notre pays » ? En réalité, le débat sur de telles affirmations n’a pas lieu, pour la bonne raison que celles-ci ne sont pas soumises à un questionnement public, au-delà des échanges au sein des cercles d’initiés. Normal, nous dit-on, elles font l’objet d’un consensus. Ce fameux consensus (mot clé de la démonstration) est d’autant plus facile à invoquer qu’on n’en a jamais vérifié sérieusement l’existence, et qu’on ne sait pas sur quoi il porte exactement. Comme il n’y a jamais eu de débat, précédé par une information sérieuse et encore moins de consultation des Français, la boucle est ainsi bouclée. Selon l’expression populaire, « circulez, il n’y a rien à voir ». 
            Ceux qui, sans même s’opposer frontalement au concept, souhaitent en parler et examiner la pertinence de certains choix sont vite traités d’incompétents, d’irresponsables, de démagogues, voire de mauvais Français. Quitte à courir ce risque, j’affirme qu’il ne faut pas avoir peur de traiter ces questions publiquement, en commençant, comme le suggérait le philosophe Alain, par définir clairement le sens des mots.           
            Je ne prendrai qu’un exemple pour illustrer mon propos : celui de la « Force aérienne stratégique », qui représente 15% de la dissuasion française[2]. Historiquement, c’est la première à avoir été créée en 1964, en raison de la simplicité de mise en œuvre du vecteur (un bombardier Mirage IVA) et de l’arme (la bombe AN-11). Aujourd’hui, 2 escadrons assurent 24h sur 24 l’alerte nucléaire avec le Rafale F3 ou le Mirage 2000K3 et le missile ASMP-A (capable de parcourir, une fois tiré à haute altitude une distance de 500 Km et de 100 Km à basse altitude), chargé d’une ogive nucléaire de 100 à 300 Kt !  
            A quoi est censée servir cette force ? On nous dit, dans un langage assez hermétique, qu’elle offrirait « les alternatives, les complémentarités et les capacités d’adaptation » pour le chef de l’Etat[3], car elle permettrait d’être « visible et donc démonstrative ». En clair, il s’agit d’une sorte de parade nucléaire avant ce que le Président Sarkozy appelle un « avertissement nucléaire ». Le rôle de la composante aérienne serait donc de parader, d’impressionner un adversaire !
            Pour essayer de comprendre ce que cela signifie, il faut imaginer une flotte de bombardiers nucléaires décollant, avec toute la logistique nécessaire (ravitaillement en vol, chasseurs accompagnant le convoi pour le protéger, transmissions des données….), puis tournoyant dans le ciel face à l’ennemi, pendant que des discussions diplomatiques se déroulent en parallèle, avant de recevoir enfin l’ordre de tir[4] ! Au-delà de l’aspect manifestement peu crédible de ce scénario, on voit bien que l’existence même de la composante aérienne[5]décrédibilise la dissuasion, en suggérant que, pour faire reculer un adversaire, les SNLE et leurs missiles ne seraient pas assez dissuasifs !
            De plus, on ne voit pas contre qui cette composante pourrait être utilisée, sachant que sa conception en fait une arme de proximité géographique. Sans doute est-ce pour cette raison que, faute d’ennemi proche et d'intérêt militaire, les Britanniques ont abandonné leur composante aéroportée en 1997 et les Américains ont retiré la plus grande partie de leurs bombes B-61 stationnées en Europe.
            Cet exemple montre que, si l’on veut bien s’éloigner du discours officiel, il y a place pour des débats, qui doivent dépasser le cadre étriqué du monde passé et prendre en compte les évolutions positives du monde et les nouvelles aspirations au désarmement nucléaire de la Communauté internationale.
[1]  TNP : Traité de Non Prolifération, signé le 1er juillet 1968. La conférence d’examen du TNP du 28 mai 2010 a élaboré un plan d’action sur les 3 volets du traité (désarmement, non prolifération, nucléaire civil) et prévu une réunion en 2012 sur la création au Moyen-Orient d’une  ZEAN (Zone Exempte d’Armes Nucléaires).
[2]  La force principale de la dissuasion française consiste en 4 SNLE (Sous marins Nucléaires Lance Engins). Cette composante océanique permet à la France de frapper en premier un adversaire étatique comme de répondre avec certitude à son attaque. Ces SNLE, en cours de modernisation, seront dotés chacun à l’horizon 2015 de 16 nouveaux missiles M51 (d’une portée de 9000 kms) et de nouvelles ogives nucléaires (TNO) d’une puissance de 100 Kt. De quoi dissuader tout adversaire situé sur n’importe quel point du globe. Une frappe d’un seul missile (avec 6 ogives au maximum) provoquerait des dégâts incommensurables, si l’on se souvient des 200 000 morts d’Hiroshima consécutifs à l’explosion d’une bombe….. de 15KT.
[3] Le décret du 14 janvier 1964 définit le rôle exclusif du Président de la République quant à l’engagement de l’arme nucléaire.
[4]  Une frappe nucléaire avec une ogive de 300 KT serait équivalente à 20 fois celle d’Hiroshima.
[5]  Il y a 20 ans, on nous assurait qu’il fallait absolument 3 composantes (océanique, aérienne, terrestre….soit une par armée !) pour garantir la crédibilité de la dissuasion française. La composante terrestre (missiles du plateau d’Albion, Pluton, Hadès) a été démantelée au début des années 90. Aujourd’hui, les théoriciens du nucléaire affirment avec la même force que la dissuasion nécessite 2 composantes.
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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 00:02

     explosion-nucleaire.jpg     Il était question du désarmement nucléaire l’autre soir à Albi[1]. Ce ne devait pas être un sujet très médiatique, puisque les médias n’étaient pas là….Pourtant, l’amphithéâtre de la Fac était bondé et, pendant toute la soirée, on a entendu les représentants des partis de gauche exprimer leur point de vue et débattre avec la salle, parfois avec passion, de la paix, de la guerre, de l’armement nucléaire, de l’ONU, de l’OTAN….

     Certains ironisent sur la prétendue inutilité de telles manifestations et le caractère parfois incantatoire de quelques proclamations auxquelles elles donnent lieu. Ils ont tort, car le débat est toujours utile en démocratie, particulièrement lorsque le sujet abordé ne fait pas partie des « figures imposées » par le monde médiatique et auxquelles se plie trop souvent le monde politique.

     Pour ma part, j’ai essayé de replacer la question dans son contexte historique, rappelant l’espoir qu’avait fait naitre la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989 : celui de la fin de la course aux armements[2]et de l’ouverture d’une période favorable à la paix et au développement de la démocratie. Espoir déçu, lorsqu’on observe la succession impressionnante de conflits qui ont ravagé le monde depuis 22 ans : Serbie, Kosovo, Rwanda, Tchétchénie, Irak, Géorgie, Afghanistan, Israël/Palestine, Soudan, Région des Grands Lacs…..

     J’ai souligné que, plus que jamais dans la période de grave crise que traverse le monde, il va falloir que les gouvernants sachent faire preuve :

- de leur capacité à apporter des réponses claires à des populations inquiètes et de plus en plus excédées par les inégalités et les injustices, afin d’éviter qu’elles écoutent, comme en d’autres temps, les sirènes de la démagogie et de l’autoritarisme ;

-  d’une grande prudence dans les relations internationales ;

- d’une ferme volonté d’explorer toutes les voies qui apaisent les conflits : l’aide au développement, le soutien à la démocratie, le désarmement.

     Concernant ce dernier point, j’ai constaté que, malgré des avancées réelles en termes de réduction des arsenaux nucléaires[3], le processus de désarmement avançait trop lentement et que de nombreux blocages subsistaient.

     En particulier, la question de la pertinence de la dissuasion nucléaire devrait se poser, dès lors que la confrontation des blocs a pris fin. Cette stratégie était, par excellence, l’instrument de l’équilibre militaire entre l’Est et l’Ouest, mais l’état des risques et des menaces n’a aujourd’hui plus rien de commun avec ce qu’il était dans la période de la Guerre froide.

     Par contre, les principales menaces pour la sécurité du monde sont celles du terrorisme et de la prolifération nucléaire, qui appellent d’autres réponses que l’armement nucléaire (application du TNP[4], contrôle de la production d’uranium enrichi et de Pu, création de ZEAN[5], mise en vigueur du traité d’interdiction des essais nucléaires, convention internationale pour la répression des actes de terrorisme nucléaire….)

 

     Le désarmement nucléaire est donc une nécessité, non seulement parce que cette arme est inutile et coûteuse (100 milliards $/an, pour les 9 pays détenteurs de l'arme nucléaire), mais aussi parce qu’elle est dangereuse. On sait en effet maintenant qu’au cours de la Guerre froide, son emploi a été envisagé à une vingtaine d’occasions et qu’à 2 reprises (crise de Cuba en 1962, guerre du Kippour en 1973), il s’en est fallu de peu que des frappes nucléaires soient mises en œuvre !

     Le désarmement nucléaire ne se réalisera effectivement que si les pays nucléaires –dont la France, trop timide jusqu’ici- engagent des démarches multilatérales, se fixent des étapes et acceptent la mise en place de systèmes de garantie et de vérification.

     Il faudra aussi que les opinions publiques, seules capables d’influencer les décideurs (les politiques, mais aussi le lobby militaro- industriel …qui conseille les politiques), se mobilisent, ce qui suppose que soient dénoncés les « faux consensus », notamment sur « l’assurance-vie » que représenterait l’armement nucléaire.

     C’est parce que je suis convaincu de la nécessité de cette action que j’approuve la démarche de Global Zero (lire mon discours à Los Angeles ) et celle d’ELN, réseau de personnalités européennes qui agissent en ce sens.
    
C’est aussi pour cette raison que j’ai rejoint il y a 2 ans les « maires pour la paix » . Ce réseau, qui comprend une centaine de communes en France   et qui en rassemble 5000 au niveau mondial, a comme objectif de promouvoir une « culture de paix » et de relayer les campagnes internationales en faveur d’un monde sans arme nucléaire.
________________________________________________________


[1] Réunion publique à l’invitation de l’Appel des Cent, du COT et du MAN, animée par Patrice Bouveret, Directeur de l’Observatoire des armements.

[2] Le nombre de têtes nucléaires a triplé en 30 ans, entre 1960 et 1990.

[3] Les arsenaux nucléaires sont passés en 20 ans de 70 000 armes à 23 000….ce qui représente encore l’équivalent de 450 000 bombes d’Hiroshima !

[4] Traité de Non Prolifération

[5] Il existe actuellement 6 ZEAN (Zones Exemptes d’Armes Nucléaires). Une réunion des signataires du TNP doit se tenir en 2012 pour examiner la faisabilité d’une ZEAN au Moyen Orient (voir « le danger du nucléaire au Moyen-Orient » )

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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 07:29

Cette tribune de Paul Quilès a été publiée par
Le Figaro du 17 novembre 2011
 

 

  Lire également l'exellente tribune de Julien Théron

"Israël-Iran: une confrontation armée inévitable?"

 

 

     nucleaire-Iran.jpgIl est rare que la sagesse des dirigeants des nations soit le principal moteur de l’Histoire. Et pourtant, le recours à cette vertu serait aujourd’hui indispensable pour éviter un redoutable embrasement du Moyen Orient. Bien sûr, ce n’est pas la première fois que cette partie du monde se trouve confrontée à conflit régional. Mais, cette fois-ci, la situation est inquiétante, compte tenu de deux facteurs particulièrement aggravants : les instabilités politiques intérieures des principaux acteurs et la nucléarisation rampante de la région.

     Le plus à craindre, c’est la tentation –malheureusement fréquente- qu’ont les gouvernements en difficulté d’agiter le chiffon rouge du conflit avec les voisins et de s’engager dans un conflit armé quand ils veulent faire taire des troubles politiques intérieurs et « reprendre la main ». Les pays européens en savent quelque chose, puisqu’ils s’en sont quasiment fait une spécialité pendant mille ans, jusqu’à l’émergence de l’Union européenne.

     L’histoire du Moyen Orient est intimement liée à la politique intérieure et à la géopolitique régionale. On pense bien sûr au « bloc » israélo-palestinien, mais cela concerne également l’Égypte, où le président Sadate a été assassiné après avoir signé la paix avec Israël, la Jordanie, où l’importance de la population palestinienne est ressentie comme une menace par les vieilles familles jordaniennes, ou encore le Liban, où le Hezbollah a disséminé son arsenal sur le territoire national en invoquant le risque d’une attaque israélienne.

     Jusqu’ici, les conflits du Moyen Orient, même les plus violents et les plus meurtriers, ont eu recours à ce que l’on nomme l’armement « conventionnel ». Or, depuis quelque temps, la menace de l’arme nucléaire se fait plus inquiétante. Alors que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) vient de suggérer que l’Iran cherche bel et bien à se doter de cet armement, un vif débat a lieu en Israël, pays doté de la capacité de frappe nucléaire, sur l’opportunité d’une frappe militaire contre les installations de la République islamique. Sauf à considérer que l’évocation de cette menace correspond à de la pure gesticulation diplomatique, le danger est réel de voir la possession de l’arme nucléaire –et, peut-être son utilisation- venir au premier plan des risques qui menacent le Moyen Orient.

     D’un côté, Israël, qui n’a jamais été bavard sur ses capacités nucléaires et qui n’est pas signataire du TNP (Traité de Non Prolifération), applique la « doctrine Begin », qui consiste à empêcher ses adversaires régionaux de se doter d’armes atomiques, comme il l’a déjà fait en Irak en 1981 et apparemment en Syrie en 2007.

    De l’autre, le gouvernement iranien, qui a dû affronter l’importante « vague verte » de contestation de la jeunesse après les élections de 2009, ne se prive jamais d’utiliser le « danger sioniste » pour tenter de retrouver une popularité largement érodée. Il le fait avec d’autant plus d’assurance qu’il semble bien que le dossier nucléaire fasse l’objet d’un assez large consensus en Iran.

     Entre les deux se trouve la Syrie, alliée à l’Iran, dont on soupçonne qu’elle s’est intéressée encore récemment au développement d’un programme nucléaire militaire. La révolte populaire qui s’y manifeste pourrait bien se muer en révolution armée par l’émergence de groupes de déserteurs offensifs, dont certains, appelant à ce qu’on les fournisse en armes et munitions, opèreraient depuis la Turquie. Suspendue de la Ligue arabe, isolée, Damas a menacé les Occidentaux en cas d’intervention armée sur son territoire.

     Une intervention israélienne en Iran aurait donc des conséquences incalculables, dans ce contexte alliant instabilité interne et instabilité régionale.

     La voie de la sagesse, à l’inverse de celle dans laquelle semble vouloir s’engager les protagonistes de la région, consisterait à faire du Moyen Orient une « zone exempte d’armes nucléaires » (ZEAN) et, plus généralement, d’armes de destruction massive et de leurs vecteurs. Les précédents existent, puisqu’entre 1961 et 2009, pas moins de six ZEAN se sont volontairement imposées une telle restriction, destinée à assurer leur stabilité au travers de traités spécifiques : Amérique latine et Caraïbes, Pacifique Sud, Asie du Sud- Est, Asie centrale, Afrique, Antarctique. Pourquoi le Moyen Orient ne suivrait pas cet exemple vertueux, plutôt que de s’adonner à une course aux armements nucléaires aussi suicidaire qu’absurde, menaçant sa sécurité bien plus qu’elle ne l’assure ?

     Cette vision peut sembler excessivement optimiste, dans la mesure où elle suppose que les leaders de la région retrouvent la raison et travaillent plus à préparer la paix que les futurs évènements belliqueux qui entraîneraient un nouveau cercle infernal de représailles sans fin. Mais sans doute le printemps arabe offre-t-il une chance de porter au pouvoir des gouvernements sensibles aux aspirations de leurs peuples et donc désireux d’un nouveau climat de paix et de sécurité dans la région.

     Cette vision d’un Moyen-Orient libéré du spectre des armes de destruction massive prendrait tout son sens si les cinq « Etats dotés de l’arme nucléaire » -Etats-Unis, Russie, Chine, France, Grande Bretagne- reconnus comme tels dans le TNP et qui sont également ceux dont l’influence est forte au Moyen Orient, la demandaient avec détermination. Il leur suffirait pour cela de s’engager sérieusement à mettre en œuvre la déclaration sur le Moyen-Orient adoptée dans le cadre de la dernière conférence d’examen du TNP. Ce texte prévoit l’organisation par le Secrétaire général des Nations unies « en consultation avec les Etats de la région », d’une conférence sur la création d’une « Zone exempte d’armes de destruction massive et de leurs vecteurs » au Moyen-Orient dès 2012.

     Pour être crédibles, il faudra bien sûr qu’ils donnent l’exemple en relançant les négociations de désarmement nucléaire, comme l’article VI du TNP leur en fait obligation. Rappelons que cet article, indissociable des autres dispositions du Traité, prescrit aux Etats nucléaires de « poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire ». En auront-ils la volonté ?

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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 08:28

Cette tribune, que j'ai signée avec cinq autres personnalités françaises et britanniques* à l'occasion du 22ème anniversaire la chute du Mur de Berlin, vient d'être publiée par le quotidien La Croix.

nucl-aire.jpg

     Il y a 22 ans, le Mur de Berlin tombait. Cet évènement majeur, suivi du démantèlement du bloc soviétique, mettait fin à la bipolarisation du monde et marquait une rupture majeure sur la scène internationale.

 

     Pourtant, aucune nouvelle doctrine de sécurité n’a véritablement émergé de cette mutation géopolitique profonde. Force est de constater, par exemple, que la dissuasion nucléaire - qui consiste à exposer son adversaire à un risque de destruction massive - reste le pilier des politiques de défense de nos deux pays, la France et la Grande-Bretagne. Nombreux sont ceux, notamment parmi les jeunes générations, qui considèrent qu’il s’agit là d’un vestige d’un monde révolu.

 

     Hier, en effet, le contrôle des armes nucléaires symbolisait la volonté de maintenir un équilibre –même fragile- entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Hier, les arsenaux britannique et français étaient supposés protéger l’Europe de menaces d’agression de grande ampleur. Hier, une certaine pertinence stratégique des armes nucléaires pouvait se concevoir.

 

     Aujourd’hui, rien de tel. Les menaces auxquelles nous devions faire face sont à ranger au nombre des peurs du passé et la théorie de la dissuasion nucléaire n’est plus adaptée au monde en mouvement de ce début de 21ème siècle. Aujourd’hui, l’existence même des armes nucléaires, couplée au risque de prolifération et de terrorisme nucléaire, constitue paradoxalement la plus grande menace à notre sécurité. Aujourd’hui, la nouvelle donne internationale et son lot d’instabilités politiques profondes plaident pour faire de l’élimination des armes nucléaires – le Global Zero - le fer de lance d’une nouvelle doctrine de sécurité internationale.

 

     Malgré cela, à quelques trop rares exceptions, le maintien des armes nucléaires n’est pas mis en cause. L’attachement irraisonné aux armes nucléaires continue à s’appuyer sur des formulations quasi incantatoires et ne souffre que de bien peu de questionnements. Tout en les présentant à leurs peuples comme une garantie absolue de sécurité, les gouvernements des Etats dotés de l’arme nucléaire continuent à considérer leurs arsenaux comme un outil de prestige. En les possédant, ils ont le sentiment de détenir un statut de grande puissance. N’y aurait-il pas d’autre voie pour exercer une influence que de se laisser piéger ou emprisonner par l’Histoire ?

 

    Les milliers de jeunes membres du mouvement Global Zero en sont convaincus. Ils croient en un monde dans lequel la promotion du désarmement nucléaire confère plus de pouvoir politique et de prestige que la possession d’arsenaux surdimensionnés, dangereux et coûteux. La nouvelle génération ne craint plus ceux de l’autre côté d’un Mur qui n’est plus. C’est précisément parce qu’elle peut s’affranchir des inquiétudes passées que cette génération qui n’a pas connu la Guerre froide est capable de trouver un langage nouveau et de proposer une nouvelle démarche.

 

     La nouvelle génération ne croit pas en la stabilité éternelle des Etats dotés de l’arme nucléaire. Elle a compris que les armes nucléaires dont elle hérite ne l’aideront pas à répondre aux désordres du monde du 21ème siècle : le terrorisme, la crise économique et financière, la pollution et le réchauffement climatique, la pauvreté, les épidémies… Elle s’indigne d’entendre parler de coupes budgétaires qui affectent notamment les dépenses sociales, alors qu’elle sait que la charge financière globale des arsenaux dépasse 700 milliards d’euros pour la prochaine décennie.

 

     Faire évoluer les mentalités est un devoir stratégique et moral commun. Pour la première fois depuis des décennies, cette thématique trouve un écho auprès des jeunes. Nous ne voulons pas les laisser combattre seuls. Comme eux et pour eux, nous soutenons l’appel de Global Zero en faveur des premières négociations multilatérales de l’histoire pour l’élimination progressive et contrôlée des armes nucléaires. Nous demandons à nos chefs d’Etats de s’engager à prendre part à ces négociations pour faire de la Guerre Froide un vestige du passé et ainsi laisser en héritage un monde sans armes nucléaires.

 

* Signataires :

- Hugh Beach, Général, ancien Commandant en chef des forces terrestres, Royaume-Uni

- Margaret Beckett, Secrétaire aux Affaires étrangères, Royaume-Uni

- Bernard Norlain, Général, ancien Commandant de la force aérienne de combat, France

- Paul Quilès, ancien Ministre de la Défense, France

- Michel Rocard, ancien Premier Ministre, France

- David Ramsbotham, Général, Royaume-Uni 

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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 05:16

Paul Quilès a prononcé ce discours sur le désarmement nucléaire lors du sommet de "Global Zero", qui s'est tenu à Los Angeles les 11 et 12 octobre.

Lire le communiqué

                                                 

             Il y a 66 ans, la première bombe atomique, d’une puissance de 15 kilotonnes, était lancée sur Hiroshima, tuant 40% de la population de la ville et causant de très graves blessures à des dizaines de milliers de personnes.

            Pendant les 44 ans qui ont suivi, l’horreur de l’hécatombe d’Hiroshima et de Nagasaki a hanté les esprits. Des règles internationales ont été fixées par des traités pour empêcher la prolifération et des accords ont été passés pour limiter certaines armes. Une doctrine a été élaborée, celle de la dissuasion, selon laquelle le nucléaire constitue une arme de « non emploi », de nature défensive, destinée à effrayer un éventuel agresseur[1]. Malgré cela, les dirigeants des grandes puissances ont continué à diversifier et à accroître de façon ahurissante leurs stocks d’armes nucléaires. 

            Il y a 22 ans, avec la chute du Mur de Berlin et la fin de l’affrontement Est-Ouest, une autre période a commencé, lorsque les Etats-Unis et la Russie ont commencé à négocier la réduction de leur armement nucléaire. Au cours des dernières années, cela s’est traduit notamment par 4 évènements :

Ø  Le l5 avril 2009, à Prague, le Président Obama lançait un appel en faveur d’un « monde sans armes nucléaires ».

Ø  Le 24 septembre 2009, le Conseil de sécurité, par la résolution 1887, affirmait la détermination de l’ONU de « créer les conditions d’un monde sans armes nucléaires ».

Ø  Le 6 avril 2010, Barack Obama publiait une nouvelle doctrine nucléaire[2], dans laquelle il exprimait sa volonté de réduire le rôle de cette arme dans la politique de défense américaine.

Ø  Le 28 mai 2010, la Conférence d’examen du Traité de non-prolifération adoptait un document final prévoyant un plan d’action sur les trois volets du traité.

         Malgré ces avancées indiscutables, le processus de désarmement nucléaire risque de marquer le pas. En effet :

·   Aux États-Unis, l’approche de l’élection présidentielle et les clivages actuels de l’opinion ne sont pas propices à de nouvelles initiatives.

·   En Russie, les forces nucléaires sont perçues comme un moyen de rééquilibrer l’infériorité des forces conventionnelles et de maintenir le statut de grande puissance du pays. Ce n’est donc pas de ce pays que l’on peut attendre à court terme des initiatives fortes en matière de désarmement.

      ·   La Chine, le Pakistan et l’Inde, (les 2 derniers étant détenteurs de l'arme nucléaire non reconnus par le Traité de Non Prolifération), paraissent pour leur part se consacrer sans grand bruit au renforcement constant de leurs arsenaux. Le Pakistan bloque même les négociations en vue de la conclusion d’un traité d’interdiction de la production des matières fissiles.

·   En Europe, les inquiétudes économiques et financières dominent les débats de politique internationale et rendent inaudible la problématique du désarmement nucléaire.

         Dans ce contexte, je considère que l’initiative de Global Zero, à laquelle je m’associe volontiers, peut être très utile : 

          - d’abord pour attirer l’attention des opinions publiques, tenues à l’écart des débats, qui se limitent à des échanges parfois confus et très techniques entre spécialistes militaires, industriels et politiques ;

         - ensuite pour obtenir le soutien à votre démarche de nombreuses personnalités marquantes issues de pays et de milieux différents ;

         - enfin, pour contribuer à l’élaboration d’une stratégie conduisant à l’abolition progressive et totale des arsenaux nucléaires.

         La proposition de retirer dans un premier temps les armes nucléaires tactiques américaines d’Europe peut être une sorte de « porte d’entrée » dans ce débat. Elle peut accélérer la prise de conscience et conduire à cette négociation multilatérale que vous appelez de vos vœux. 

         Pourquoi la France ne se sent-elle pas concernée par ce débat ? Je rappelle que, lorsqu’elle a réintégré la structure militaire intégrée de l’OTAN, la France a tenu à rester à l’écart du Groupe des plans nucléaires, pour marquer l’indépendance de sa posture nucléaire. Sa réticence à l’idée du retrait que vous proposez s’explique par la crainte d’une forme de dénucléarisation d’une partie importante de l’Europe, qui l’empêcherait d’envisager, en cas de crise, d’y déployer ses propres avions dotés de missiles nucléaires. Il y a aussila crainte que les trois escadrons français d’avions à capacité nucléaire soient considérés, à un moment du débat, comme des armes tactiques et qu’une pression s’exerce pour qu’ils soient abandonnés. Plus profondément, je crois que la France redoute une dévaluation de la fonction de dissuasion nucléaire, dont elle fait la garantie fondamentale de sa sécurité. 

         Ces arguments ne me semblent pas totalement pertinents. Il est vrai que la mesure proposée réduirait symboliquement le rôle de l’armement nucléaire dans l’organisation de la sécurité du continent. Mais ce serait aussi le gage, d’ailleurs tout aussi symbolique, d’une moins grande dépendance de l’Europe à l’égard de l’armement nucléaire américain. La France, qui plaide depuis longtemps pour que l’Europe s’en remette moins au protecteur américain, ne pourrait qu’y trouver une confirmation de ses thèses !

         Quant à l’inclusion des avions nucléaires français dans la catégorie des armes tactiques, elle méconnaîtrait le fait que les armes nucléaires aéroportées françaises sont stationnées sur le territoire ou sur un bâtiment français. Elles ne peuvent donc pas être assimilées aux armes américaines déployées hors des États-Unis.

         Il n’en reste pas moins que, si une négociation russo-américaine sur l’ensemble des armements nucléaires s’engageait et aboutissait à un abaissement significatif des arsenaux, la France et le Royaume-Uni seraient tenus de s’y joindre, sous peine de manquer à l’obligation de désarmement que ces pays ont contractée en adhérant au TNP.

         Toutefois, pour qu’elle ait des chances réelles de succès, il faudra que soit conclue une entente entre la Russie et l’OTAN sur la défense antimissile balistique. A cet égard, on ne peut que s’inquiéter de la mise en place par les États -Unis, sans un dialogue adéquat avec la Russie, d’un puissant radar dans le sud-est de la Turquie et d’intercepteurs de type SM-3 dans le sud de la Roumanie et en Pologne. Je pense que la France, qui partage avec la Russie le souci que la défense antimissile ne porte pas préjudice à la crédibilité de sa dissuasion, pourrait jouer un rôle actif de médiation dans le rapprochement des points de vue des Russes et des alliés.

         Mais, pour devenir un acteur plus dynamique du désarmement nucléaire, la France devra réviser sa propre doctrine et j’espère que l’alternance politique qui se prépare rendra bientôt cela possible. Le discours français sur la dissuasion ne peut rester immuable, alors que la situation stratégique a changé du tout au tout. Il va falloir reconnaître expressément que l’arme nucléaire a perdu la fonction fondamentale qu’elle exerçait pendant la guerre froide, dès lors que la France et l’Europe ne sont plus exposées à une menace d’agression massive.

         Aujourd’hui déjà, notre arsenal nucléaire n’a comme seule fonction que de garantir contre une agression nucléaire. Il est donc souhaitable d’envisager de nouvelles mesures de réduction, en abandonnant la démarche unilatérale dont la France a fait jusqu’à  présent un axiome. Elle ne doit plus refuser par principe de s’engager à terme dans un cadre multilatéral de discussion avec les autres puissances nucléaires reconnues.


[1] C’était  la « destruction mutuelle assurée » (si bien dénommée en anglais : MAD….donc fou !).

[2] Nuclear Posture Review

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Bibliographie

- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez