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1 septembre 2015 2 01 /09 /septembre /2015 17:50
Les armes nucléaires, nées du péché, vouées à être interdites

 

      Dans cet excellent article, Marc Finaud (Conseiller Principal de Programme au Centre de Politique de Sécurité de Genève) retrace l'histoire du développement des armes nucléaires et montre combien le risque qu'elles représentent pour la planète dépasse de loin les avantages présumés de sécurité qu'elles apportent à quelques États possesseurs de ces armes.

 

**************

 

      Alors que la communauté internationale commémore la destruction de Hiroshima et Nagasaki par des bombes atomiques, il importe de rappeler qu’à l’origine de ces armes dévastatrices figure le régime nazi, l’un des pires de l’Histoire.

 

     Si la dissuasion nucléaire, en dépit de l’absence de preuve absolue, est créditée, au bénéfice du doute, d’avoir garanti la paix et la stabilité entre les deux superpuissances et leurs alliés au cours de la Guerre froide, la poursuite d’un tel équilibre de la  terreur n’est plus acceptable aujourd’hui par la majorité de nos sociétés, parce que les risques qu’il fait courir à la planète l’emportent sur les prétendus avantages qu’il confère à la sécurité de quelques possesseurs de l’arme nucléaire.

 

     La conscience collective associe communément la première arme nucléaire au Projet Manhattan  lancé en 1941 par le président américain Franklin D. Roosevelt. Cette mobilisation sans précédent de ressources scientifiques, industrielles et militaires fut en réalité la conséquence de la mise en garde solennelle adressée à Roosevelt en août 1939 par les scientifiques juifs allemands Leo Spitz (alias Szilard) et Albert Einstein à l’égard du projet nazi de mise au point d’une arme fonctionnant grâce à l’énergie nucléaire.

 

      Cette crainte avait été justifiée par les informations relatives aux succès des savants allemands dans la séparation de l’uranium publiées début 1939. Bien que le régime nazi n’ait jamais dédié à la recherche et au développement de l’arme nucléaire des ressources semblables à celles que les Etats-Unis lui consacreront en collaboration avec la Grande-Bretagne et le Canada, c’est bien l’Allemagne qui a réussi à produire de l’énergie nucléaire à l’automne 1944, quelque neuf mois avant les Américains.

 

      En effet, Hitler nourrissait l’espoir de mettre la main sur l’« arme miracle » qui renverserait l’avancée alliée en territoire allemand ou permettrait de lancer une riposte qui anéantirait les villes britanniques. Il expliqua dans sa tristement célèbre directive dite de la « terre brûlée » de mars 1945 : « Il se peut que nous soyons détruits, mais si c’est le cas, nous entraînerons avec nous un monde en flammes. » L’arme convoitée était décrite comme « d’un effet si puissant que toute vie humaine serait exterminée dans un rayon de trois ou quatre kilomètres autour du point d’impact. »

 

      L’avance gagnée par les Etats-Unis et l’effondrement de la machine de guerre nazie a sauvé le monde d’une bombe atomique nazie. Mais cet avantage a aussi permis aux Américains de choisir le Japon comme cible de leurs premières armes atomiques. La conséquence n’en fut pas réellement d’accélérer la capitulation du Japon, contrairement à la thèse officielle,  car Tokyo ne se résignera à cette capitulation qu’après l’entrée en guerre de l’Union soviétique contre le Japon et l’invasion de la Mandchourie. Certes, le président Truman entendait mettre un terme à la guerre le plus tôt possible, mais le bombardement du Japon devait principalement servir de test « grandeur nature » à la fois des armes à fission et à fusion et constituer une démonstration de force en direction de l’Union soviétique.

 

      Les Américains n’ont à aucun moment hésité devant des considérations morales ou juridiques quant au risque de causer des pertes civiles massives. Les bombardements conventionnels « stratégiques » et incendiaires sur l’Allemagne et le Japon avaient déjà provoqué la mort de centaines de milliers de civils, bien davantage que le nombre de victimes que causeront « Little Boy » et « Fat Man ». Certes, seulement deux bombes atomiques ont suffi au lieu de centaines de tonnes d’explosifs classiques, mais les effets de ces armes se sont révélés infiniment plus dévastateurs car la moitié des victimes non tuées immédiatement par la chaleur et le souffle de l’explosion ont succombé à des brûlures, à l’irradiation ou d’autres blessures aggravées par la maladie ou la malnutrition pendant plusieurs mois, sans mentionner l’accroissement de fausses couches, malformations de nourrissons, mortalité infantile ou cancers mortels durant de longues années.

 

     Aujourd’hui, sept décennies plus tard, avec neuf pays possesseurs d’armes nucléaires, en dépit de la réduction considérable du nombre d’armes par rapport au maximum atteint pendant la Guerre froide (environ  15 000 contre 70 000), la puissance destructrice des arsenaux nucléaires subsistants équivaut encore à 2 000 fois la puissance de feu totale utilisée au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Un seul sous-marin Trident américain est capable de lancer l’équivalent de 7 000 à 11 000 bombes de type Hiroshima !

 

      Heureusement, les doctrines militaires ont évolué parallèlement au droit international, rendant le ciblage délibéré de populations civiles illégal et inacceptable pour les nations civilisées. Toutefois, les pays possesseurs d’armes nucléaires estiment toujours que leur sécurité repose précisément sur la menace de telles pertes civiles massives. En menaçant même de recourir à l’emploi d’armes nucléaires en riposte à toute attaque, fût-elle conventionnelle – comme le font toujours plusieurs puissances nucléaires – les possesseurs d’armes nucléaires ne sont pas loin de les considérer comme des armes de terreur si l’on se réfère à la définition des actes de terrorisme proposée par Kofi Annan en 2005: « tout acte […] commis dans l’intention de causer la mort ou des blessures graves à des civils ou à des non-combattants, dans le dessein d’intimider une population ou de contraindre un gouvernement ou une organisation internationale à accomplir un acte ou à s’abstenir de le faire. »

 

      C’est pour cette raison que les armes chimiques et biologiques ont été interdites et quasiment éliminées : après le Protocole de Genève de 1925, la Convention sur les armes biologiques de 1972 a reconnu dans son Préambule que «  la conscience de l'humanité réprouverait l'emploi de telles » armes, et la  Convention sur les armes chimiques de 1993 a exprimé la détermination d’exclure leur emploi « dans l'intérêt de l'humanité tout entière. ».

 

      De même, les mines terrestres anti-personnel ont été interdites par le Traité d’Ottawa de 1977 afin de « faire cesser les souffrances et les pertes en vies humaines causées par les mines antipersonnel qui tuent ou mutilent des centaines de personnes chaque semaine, pour la plupart des civils innocents et sans défense, en particulier des enfants. »

 

      La Convention d’Oslo de 2008 a également visé à « faire définitivement cesser les souffrances et les pertes en vies humaines causées par l’utilisation des armes à sous-munition. »

 

      Plus récemment, le Traité sur le Commerce des Armes a rappelé que « la grande majorité des personnes touchées par les conflits armés et la violence armée sont des civils et en particulier les femmes et les enfants » et s’est donné pour but de « réduire la souffrance humaine. »

 

     Ne serait-il pas paradoxal que les armes nucléaires, dotées de la puissance la plus dévastatrice et aptes à engendrer potentiellement des conséquences catastrophiques pour toute l’humanité, continuent à être exemptées de ce processus graduel d’interdiction et d’élimination ? La doctrine de la dissuasion nucléaire proclamée par la plupart des pays possesseurs considère précisément que tout agresseur serait dissuadé par les effets des armes nucléaires qui l’emporteraient sur tout avantage potentiellement retiré de l’agression. Mais cette doctrine ne repose que sur des suppositions, que certains comparent à des croyances religieuses. Si son succès était tellement garanti, pourquoi les puissances nucléaires investiraient-elles tant dans des capacités de riposte ou la défense antimissiles ?

 

     Certains affirment que, pendant toute la Guerre froide, les armes nucléaires ont assuré la paix et la stabilité entre les puissances nucléaires et leurs alliés. Mais il n’existe pas plus de preuve irréfutable de cette affirmation que de son contraire. Comme Noam Chomsky l’a noté en 2005 : « Si l’on met en relation le nombre d’actions étatiques étonnamment imprudentes et irresponsables, les accidents souvent répétés et terrifiants et la simple chance, on ne peut qu’en conclure qu’il est remarquable que nous ayons survécu à l’ère nucléaire jusqu’ici. » Dans le monde instable et incertain d’aujourd’hui, des conflits régionaux impliquant des pays possesseurs d’armes nucléaires pourraient connaître une escalade incontrôlée ; certains acteurs armés non étatiques puissants pourraient prendre le contrôle d’armes nucléaires ; même dans les pays avancés industriellement, scientifiquement ou militairement, des accidents ou catastrophes nucléaires sont toujours possibles comme à Tchernobyl ou Fukushima, mais aussi mettant en cause des armes nucléaires comme le montrent plusieurs rapports.

 

    De surcroît, la plupart des puissances nucléaires reconnaissent aujourd’hui que les principales menaces à leur sécurité proviennent de « groupes [terroristes] », d’« extrémistes violents », d’« Etats fragiles et affectés par des conflits [où] naissent et se propagent des maladies infectieuses, les armes illicites, les trafiquants des drogue ou les flots déstabilisants de réfugiés », les « faillites de gouvernance et la corruption endémique », le « danger de cyber-attaques perturbatrices voire destructrices », le « risque d’une nouvelle crise économique mondiale »  (extraits de la "Stratégie nationale de sécurité 2015 des Etats-Unis)

 

     . Laquelle de ces menaces peut-elle sérieusement être dissuadée par les armes nucléaires ? Même si l’on prend en considération la prolifération potentielle des armes de destruction massive, comment tout le régime de non-prolifération peut-il demeurer crédible et durable tant qu’il repose sur l’argument selon lequel les armes nucléaires sont légitimes pour quelques Etats privilégiés, afin de garantir leur sécurité mais trop dangereuses entre les mains d’autres Etats ?

 

      Le processus sur l’impact humanitaire des armes nucléaires lance à Oslo en 2013 et poursuivi au Mexique en 2014 puis à Vienne en 2015 a démontré sans équivoque que la vaste majorité des Etats  et des représentants de la société civile étaient déterminés à interdire l’arme nucléaires. Certes, un traité international se bornant à interdire les armes nucléaires (probablement en l’absence des pays possesseurs) ne conduira pas automatiquement ou rapidement à leur élimination. Il aura fallu près de 25 ans pour éliminer les armes chimiques après leur interdiction. Mais cette étape historique dans le développement des normes viendrait couronner l’édifice juridique construit depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et ouvrirait une nouvelle ère au cours de laquelle les possesseurs d’armes nucléaires subiraient la pression de la communauté internationale pour enfin négocier un véritable désarmement nucléaire, conformément à leur engagement aux termes de l’Article VI du Traité de Non-Prolifération. 

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9 août 2015 7 09 /08 /août /2015 09:33
Nagasaki

     Trois jours après le bombardement d’Hiroshima, qui fit de 95 000 à 166 000 victimes, celui de Nagasaki eut lieu le 9 août 1945 à 11h02. La bombe au plutonium 239 d'une puissance de 20 KT fit entre 60 000 et 80 000 victimes. Le choix de la ville de Nagasaki (195 000 habitants) fut fait au dernier moment, pour remplacer la cité historique de Kokura, en raison d’une mauvaise météo.

 

     Le 70ème anniversaire de ces bombardements a été l’occasion de nombreux débats dans les médias français et il faut s’en féliciter. La décision du Président américain, Harry Truman, n’est plus considérée, comme cela a été le cas pendant de nombreuses années comme « la solution » pour faire capituler le Japon et mettre fin à la seconde Guerre mondiale. (Lire cette analyse)

 

     Ces débats, auxquels j’ai participé, commencent à faire apparaître des doutes sur la nature de l’arme nucléaire présentée trop souvent comme indispensable pour assurer la paix et la sécurité dans le monde. Je m’en félicite et cela m’encourage à persévérer dans mon combat pour promouvoir un monde sans armes nucléaires et, je l’ai déjà dit, je ne me sens pas seul !

 

    J’ai retrouvé à ce propos une déclaration qui mérite d'être méditée, celle du Général Lee Butler. Elle a du poids, venant de l'ex-commandant en chef (1992-94) des Forces aériennes stratégiques (nucléaires) des Etats-Unis :

 

     « Nous n’avons pas de plus grande responsabilité que de mettre un terme à l’ère nucléaire (….)

     Nous ne pouvons continuer de soumettre à un blocage souverain les clés qui nous délivreraient enfin du cauchemar nucléaire.

     Nous ne pouvons refuser d’engager les ressources essentielles pour nous délivrer de son emprise, pour réduire les dangers qu’il représente.

     Nous ne pouvons rester là, assis, à acquiescer par notre silence aux sermons dépassés des grands prêtres du nucléaire.

     Il est temps de réaffirmer la primauté de la conscience individuelle, de redonner voix à la raison et aux intérêts légitimes de l’humanité. » (2 février 1998) 

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7 août 2015 5 07 /08 /août /2015 07:08
"Un climat de paranoïa dangereux dans les années 80""Un climat de paranoïa dangereux dans les années 80"

J'étais l'invité de RFI ce matin

 

Au lendemain des 70 ans du largage de la bombe d’Hiroshima, nous faisons un point géopolitique sur les rapports de forces liés à l’armement nucléaire.

Paul Quilès, maire PS de Cordes-sur-Ciel, président de l’association ALB (Arrêtez la bombe) et ancien ministre de la Défense est l'invité de Vincent Souriau.

 

   Extrait de l'interview:

"Il y a une vingtaine de doctrines qui ont présidé à la défense de la religion nucléaire : c’était une super arme au départ. Après on a parlé de dissuader – faire peur – dissuasion minimale, proportionnée, flexible, concertée, élargie, étendue. Ensuite ça a été les représailles massives. Puis on a critiqué la théorie des représailles massives et on a parlé de riposte graduée, de stratégie antiforces, de DMA (dissuasion mutuelle assurée). Ensuite ça a été la doctrine Reagan dans les années 80 : c’était la guerre des étoiles, plus rien au sol, juste un bouclier, on vous protège (…).

Une espèce de folie qui a couté des fortunes et qui n’a servi à rien, sauf à créer un climat de paranoïa dangereux entre les Soviétiques complètement paranoïaques d’un côté et les Américains qui n’étaient pas mieux et qui pensaient chacun que l’autre allait les attaquer brutalement."

 

Ecouter

 

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6 août 2015 4 06 /08 /août /2015 07:08
70 ans après Hiroshima, relire Camus70 ans après Hiroshima, relire Camus
70 ans après Hiroshima, relire Camus

Cette tribune est publiée ce jour sur le site de Marianne par 

 

Paul Quilès, Président d’ALB

Bernard Norlain, vice-Président d’ALB

Jean-Marie Collin, vice-Président d’ALB

Michel Drain, membre du bureau d’ALB

 

     Voici soixante-dix ans, deux bombes atomiques détruisaient les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki. Près d’un demi-million de personnes vivaient dans ces villes ; il a suffi de deux engins, d’une puissance considérée aujourd’hui comme faible (15 et 21 kt), pour en tuer immédiatement 200 000. Des dizaines de milliers d’autres devaient périr au cours des années suivantes des conséquences de leurs brûlures ou sous l’effet des radiations. (visionner le film "Hiroshima, la véritable histoire")

 

     Dans un premier temps, ces bombardements ont suscité peu d’émotion. C’était une nouvelle horreur, qui s’ajoutait aux innombrables horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup d’observateurs n’y ont vu qu’une « prouesse scientifique et technique ».

 

     Albert Camus était bien seul lorsqu’il lançait, le 8 août 1945, dans un éditorial du journal Combat, son cri d’alarme :

 

     « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. En attendant, il est permis de penser qu'il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d'abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l'homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d'aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d'idéalisme impénitent, ne songera à s'en étonner. »

 

     Dans ce texte, écrit le lendemain de la destruction d’Hiroshima et la veille de celle de Nagasaki, Camus essayait quand même de se consoler en se demandant si ce bombardement ne pourrait pas pousser les Japonais à capituler. On sait aujourd’hui que la capitulation du Japon eut d’autres raisons, notamment l’entrée en guerre de l’Union soviétique, dont l’armée venait d’envahir la Mandchourie et l’île de Sakhaline.(Lire à ce sujet la passionnante analyse de Ward Wilson )

 

     Dans la période qui a suivi les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, les responsables politiques américains et, en premier lieu, le président Truman ont tenté d’éviter la course à l’arme nucléaire. Cela aurait pu être le cas si l’URSS n’avait pas opposé son véto au « plan Baruch » (décembre 1946), qui prévoyait d’éliminer l’armement nucléaire, sous contrôle international. On connaît malheureusement la suite : une folle et dangereuse escalade, qui a conduit le monde à accumuler entre 1945 et le début des années 1990 un immense arsenal de 70 000 ogives.

 

     70 ans plus tard, les fausses vérités ont toujours cours. C’est ainsi que l’arme nucléaire est encore présentée comme notre « assurance vie » ou comme « la garantie de notre sécurité et de notre indépendance ». On sait qu’il n’en est rien. Il suffit d’observer l’état du monde, des menaces et des relations internationales pour s’en convaincre. En quoi est-elle utile au Mali, en Syrie, en Ukraine, face au terrorisme djihadiste ?

 

     Malgré la très forte réduction des potentiels nucléaires américain, russe, britannique et français depuis le début des années 90, l’arme nucléaire continue à faire peser de sérieux risques et de réels dangers sur la sécurité du monde, où les zones d’instabilité ne cessent de s’étendre. Il y a d’abord le risque de tir par accident alors que des dizaines de systèmes nucléaires restent sous alerte permanente. Il y a aussi le risque de méprise sur les intentions d’un éventuel adversaire alors que le déclenchement d’un tir balistique ne laisserait que quelques minutes pour décider d’une riposte aux dirigeants d’une puissance qui détecterait un signal de lancement. Enfin il y a le risque du tir nucléaire « tactique » qui suivrait une confrontation conventionnelle majeure. Ce risque n’a pas disparu ; il s’est au contraire étendu et peut être identifié aujourd’hui sur plusieurs théâtres (Cachemire, Corée et à présent, selon l’OTAN, pays baltes, Pologne ou Ukraine). Il est d’ores et déjà prévu d’entrainer la future force de réaction ultra-rapide de l’OTAN à fonctionner en ambiance nucléaire. Or un seul tir considéré comme « tactique » pourrait égaler en puissance plusieurs Hiroshima. Comment pourrait-il ne pas être suivi d’autres tirs en riposte ?

 

     Les théoriciens de la dissuasion affirment que la détention de l’arme nucléaire n’est qu’une menace, mais, dans le même mouvement, ils insistent sur la nécessité de maintenir la crédibilité de cette menace, c’est-à-dire pour que toutes les conditions d’un emploi immédiat de l’arme soient en permanence réunies. Hiroshima et Nagasaki nous rappellent que, dès qu’une arme existe, elle peut être employée lorsque ses détenteurs considèrent qu’elle peut servir une stratégie de puissance. Ce fut pleinement le cas pour la bombe de Nagasaki, qui visait à montrer la puissance américaine au futur adversaire soviétique.

 

     Le récent accord avec l’Iran laisse espérer que la prolifération nucléaire pourra être endiguée, mais il faut se rendre à la réalité et constater que les 16 000 ogives nucléaires possédées par 9 pays (les 5 « autorisés » par le TNP- Etats-Unis, Russie, Chine, France, Grande Bretagne- plus Israël, l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord) constituent un arsenal toujours aussi dangereux pour la sécurité mondiale.    

 

    Plus que jamais aujourd’hui, la conclusion de l’éditorial d’Albert Camus devrait s’imposer : « Devant les perspectives terrifiantes qui s'ouvrent à l'humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison. »

 

     Aujourd’hui, le nombre des pays qui militent pour affranchir le monde des risques mortels de l’arme nucléaire atteint 159. Ils viennent de souscrire à l’ONU à une déclaration sur « les conséquences humanitaires catastrophiques des armes nucléaires ».

 

    La France s’honorerait de prendre des initiatives ambitieuses, au lieu de camper sur des positions d’une autre époque et de se contenter d’utiles, mais timides propositions, notamment pour l’interdiction de la production de matières fissiles militaires. Elle pourrait par exemple appeler les puissances nucléaires à une conférence internationale, qui entamerait la marche vers un monde sans armes nucléaires. Elle pourrait faire de l’entrée en vigueur du traité d’interdiction des essais nucléaires une priorité de sa diplomatie, notamment lors de ses rencontres avec ses partenaires chinois et américains.

 

     Elle pourrait annoncer le gel de la modernisation de ses programmes nucléaires. (sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, missiles balistiques et aéroportés) Elle pourrait demander d’inscrire le désarmement nucléaire parmi les objectifs prioritaires de la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union européenne. Elle pourrait enfin plaider, au sein de l’Otan, pour la suspension de la modernisation des armes nucléaires tactiques américaines et pour l’ouverture de négociations concernant le retrait, la réduction et à terme l’élimination de ces armes en Europe.

 

     Ces initiatives auraient une valeur symbolique forte. Elles devraient être suivies d’un vrai débat parlementaire, associant la société civile, les scientifiques, les experts officiels et les militaires sur la possession de cet arsenal.

 

     Cette démarche, 70 ans après les bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki, serait certainement saluée et soutenue par une écrasante majorité des Etats des cinq continents. La France ne peut plus rester prisonnière de la pensée d’un monde ancien et vivre sur des mythes. Elle doit redevenir audacieuse et ceux qui se réclament de Jean Jaurès pourraient ainsi redonner tout leur sens aux valeurs issues de son héritage.

70 ans après Hiroshima, relire Camus
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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 11:17

Il y a 70 ans, la première bombe atomique

tombait sur Hiroshima 

 

        Rappel des faits (courte vidéo)

 

       Mes interventions:

 

Radio:

 

- France Inter, jeudi 6 août à 12h15

- RFI, vendredi 7 août à 7h50

 

Presse (tribunes):

 

- le Monde

- l'Humanité

- site de Marianne

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4 août 2015 2 04 /08 /août /2015 10:28
Hiroshima....J-2Hiroshima....J-2

     Je vous conseille vivement de regarder ce soir un programme exceptionnel d’ARTE consacré au bombardement nucléaire d’Hiroshima :

 

     - mardi 4 août à 20h55: HIROSHIMA, LA VÉRITABLE HISTOIRE

 

     Présentation :

 

« Les noms sont entrés dans la mémoire collective, et ils résonnent encore de manière macabre. Le projet atomique américain s’appelait "Manhattan Project", la bombe "Little Boy", et l’avion qui a ouvert sa soute "Enola Gay". Le 6 août 1945, sur ordre du président Truman, un bombardier B-29 largue sur Hiroshima la première arme nucléaire jamais utilisée lors d’une guerre. "Il y eut un anneau de feu rouge et aveuglant. Je ne devrais pas le dire, mais c’était magnifique", dit aujourd’hui un des survivants. "L’aube d’une ère nouvelle", assurent certains scientifiques. 80 000 Japonais paient sur le champ ce basculement de l’histoire de l’humanité. Si, bien entendu, les suites immédiates et dantesques de l’explosion sont l’épicentre du documentaire, elles n’en constituent pas l’unique objet. Grâce à la révélation d’étonnants secrets, Hiroshima, la véritable histoire dissipe les écrans de fumée qui ont détourné le monde de la réalité des faits.

 

Test grandeur nature

 

Cette investigation ambitieuse éclaire aussi bien les motivations réelles des Américains que les conséquences sociales, sanitaires et environnementales du désastre. Little Boy était-elle un "mal nécessaire" pour forcer les Japonais à capituler ? Hiroshima démontre que le pays de l’empereur Hirohito avait de toute façon déjà perdu la guerre et s’apprêtait à négocier. Les objectifs de Truman étaient autres : tester in vivo l’efficacité de la bombe et devancer les Russes dans la course à l’armement. Même duplicité après la seconde explosion atomique (Nagasaki, le 9 août) : les Américains font des études scientifiques mais ne soignent personne. Le quotidien des irradiés est occulté : considérés comme des pestiférés, ils doivent subir l’emprise rapace des mafias japonaises et la désagrégation des rapports humains. Dans le même temps, aux États-Unis, une propagande gouvernementale massive tente de rendre populaire le recours au nucléaire. Bénéficiant d’images d’archives inédites et de documents confidentiels, le film de Lucy van Beek met en avant de nombreux  témoignages, notamment  japonais (experts, agents secrets, survivants). Les souvenirs et les histoires individuelles qu’ils esquissent aboutissent tous au même constat : les ondes de choc d’Hiroshima n’ont pas encore disparu. »

 

    - mardi 4 août à 22h30: JOHN VON NEUMANN, Prophète du XXIe siècle

 

     Présentation :

 

« Peu connu du grand public, le mathématicien hongrois John von Neumann (1903-1957) a pourtant élaboré des théories qui ont définitivement changé le cours de l'humanité. Installé aux États-Unis à partir de 1930, il a contribué aux découvertes les plus fondamentales (théorie des jeux, intelligence artificielle, physique statistique, entre autres) du siècle dernier et a initié la révolution informatique. Sous une bonhomie apparente, l'homme, dont le cerveau était aussi rapide que celui d'un super ordinateur, cachait en réalité une vision cynique et pessimiste de l'humanité. En 1943, c'est lui qui calcula la trajectoire de la bombe atomique qui allait détruire Nagasaki. En 1945, en se fondant sur sa théorie des jeux appliquée à l'analyse des conflits, il conseille au président des États-Unis une frappe atomique préventive sur l'Union soviétique. Pionnier de l'informatique, il conçoit Maniac, un calculateur utile aux tests de la bombe H et ancêtre des premiers ordinateurs.

 

Docteur Folamour

 

Grâce à d'exceptionnelles images d'archives, le film retrace le destin de ce savant qui inspira le personnage du film de Stanley Kubrick Docteur Folamour. Il l'éclaire avec de nombreux témoignages d'éminents scientifiques (Roger Penrose, Marvin Minsky, Ray Kurzweil…) qui concluent à l'inestimable apport de John von Neumann. Si, un jour, une conscience artificielle supplante l'intelligence humaine, ce sera en grande partie de son fait. »

 

     Voir aussi SCIENCE ET ÉTHIQUE- 70 ANS APRÈS HIROSHIMA

 

   - mardi 4 août à 23h30:  GUERRE FROIDE- L'HOMME QUI SAUVA LE MONDE

 

      Présentation :

 

« Dans la nuit du 25 au 26 septembre 1983, en pleine guerre froide, le lieutenant-colonel Petrov est de service. Sa mission est des plus simples : surveiller depuis son bunker un écran de contrôle destiné à donner l’alerte en cas d’attaque nucléaire. Lorsque le militaire soviétique voit apparaître cinq points représentant des missiles nucléaires en provenance d’une base américaine, le doute l’envahit : pourquoi les États-Unis attaqueraient-ils à ce moment précis ? N’écoutant que son instinct, Stanislav Petrov décide de ne pas avertir son état-major. Il s’agissait bien d’une fausse alerte, due à une erreur technique… Par ce geste courageux, voire inconsidéré, Petrov a peut-être évité une riposte de l'URSS et, de fait, la fin de ce monde. Celui qui habite aujourd'hui dans une modeste demeure de la banlieue moscovite se souvient encore avec émotion de cet instant crucial. Vingt-deux ans plus tard, le héros oublié était invité en grande pompe aux États-Unis, l’ancien pays "ennemi", pour y rencontrer le journaliste Walter Cronkite (décédé l’année suivante), le documentariste David Hoffman et les stars Robert De Niro, Matt Damon ou encore Kevin Costner. Ce témoignage émouvant permet, au travers d’images d’archives saisissantes, une relecture inédite de cette histoire méconnue. »

 

    Voir aussi sur ce blog : "1983, au bord de l'apocalypse nucléaire"

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2 août 2015 7 02 /08 /août /2015 23:05
Retour à Hiroshima

     Au lendemain du bombardement nucléaire d’Hiroshima et de Nagasaki, en août 1945, l’essentiel de la presse française, toutes tendances confondues, s’extasiait sur une victoire de la science.

 

     On pouvait lire par exemple:

 

     "L’Amérique vient de révéler au monde une découverte scientifique qui est bien la plus sensationnelle du siècle", "Une révolution scientifique", "Un des plus grands triomphes du génie américain"

 

     Albert Camus fut l’un des seuls à dénoncer l’explosion des bombes atomiques, dans l’éditorial du journal Combat du 8 août 1945 :

 

    "On nous apprend, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes, que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie"

 

    70 ans plus tard, il n’est pas inutile de revenir sur ce terrible évènement –les faits, les raisons, les mensonges, les conséquences- et de réfléchir à la signification de l’arme nucléaire dans le monde d’aujourd’hui.

 

     C’est ce que je ferai à plusieurs reprises au cours de cette semaine.

 

     En attendant, je suggère la lecture de 2 passionnants documents qui éclairent sur les vraies raisons de la destruction d’Hiroshima et de la capitulation du Japon :

 

     Les véritables raisons de la destruction d'Hiroshima

 

     Ce n'est pas la bombe atomique qui a poussé le Japon à capituler

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27 juillet 2015 1 27 /07 /juillet /2015 14:02
Dissuasion nucléaire: abandonner les mythes

Voici le texte que j'ai rédigé pour "la revue socialiste" (juillet 2015)

 

qui vient de le publier dans la rubrique "le débat"

 

***

 

    Les socialistes sont toujours timides et parfois gênés sur ce sujet. Il leur arrive d’en découvrir l’importance quand le Président de la République est socialiste et qu’il apparaît comme le « chef des armées » et le détenteur du « pouvoir nucléaire ».

 

    Le PS s’est exprimé peu souvent sur les questions de défense. Le court paragraphe qui aborde ces questions à la fin du texte de la Convention internationale du PS d’octobre 2010[1] montre bien qu’il faut aller plus loin dans notre réflexion et nos propositions.

 

    Nous devons faire le lien entre nos analyses, nos propositions et les valeurs qui fondent la tradition internationaliste, à laquelle nous sommes attachés : la solidarité, la réduction des inégalités, le règlement politique des conflits grâce à l’arbitrage international, l’utilisation mesurée de la force en dernier ressort et de manière proportionnelle pour faire face aux menaces graves contre notre sécurité, conformément au droit international.

 

    Nous devons trier et hiérarchiser nos thèmes d’intervention, pour être audibles, convaincants et efficaces, en évitant de nous limiter à un catalogue de bonnes intentions.

 

    Nous devons répéter que la construction de la paix est au cœur du message internationaliste des socialistes, tout en étant conscients que c’est un mécanisme complexe, qui passe par:

      - la prévention et l’anticipation, à partir d’une analyse sérieuse de l’état du monde, de ses dysfonctionnements, des motivations des acteurs ;

    - l’intervention, menée, lorsqu’elle devient inévitable, sur décision du Conseil de sécurité de l’ONU ou en légitime défense ;

    - la consolidation de la paix, qui a pour objectif d’éviter qu’un pays ne retombe dans la crise et qui nécessite un engagement de très long terme de la communauté internationale, pour remettre sur pied des pays et des économies dévastés par la guerre.

     - la maîtrise des armements et le désarmement, notamment nucléaire, qui constitue un élément efficace de ce mécanisme au service de la paix et de la sécurité.

 

A quoi sert la dissuasion nucléaire ?

 

    Mali, Centrafrique, Irak, Syrie, terrorisme djihadiste, Ukraine… Personne n’en doute, l’arme nucléaire n’a servi et ne servira à rien dans le déroulement de ces conflits. Elle ne sera d’aucune utilité non plus dans la réponse à apporter aux menaces qu’ils représentent.

 

    Et pourtant, l’existence de tensions internationales, qui n’ont pas disparu avec la chute du Mur de Berlin, mais qui ont pris des formes nouvelles, est un argument qu’utilisent les inconditionnels de l’arme nucléaire pour refuser tout débat sur le sujet. Pensez donc, disent-ils, il est indispensable, dans ce monde dangereux, de disposer de l’« assurance vie » que nous apporte l’armement nucléaire. Mais ils refusent tout à la fois d’imaginer les scénarios d’emploi de cette arme, prétendument décrite comme une « arme de non emploi » et d’autoriser d’autres pays à disposer de cette assurance !

 

    Ceux qui ne partagent pas leur conviction sont traités, au mieux, par le mépris. Il faut dire que cette conviction a toutes les caractéristiques d’une foi, bâtie sur des certitudes mystérieuses, avec ses dogmes, ses formulations peu accessibles au grand public, ses grands prêtres. Comme il s’agit d’une religion, il est donc impossible de remettre en cause la doctrine fondamentale, celle de la dissuasion nucléaire, présentée comme indispensable et consubstantielle à la France. Etonnante prégnance de cette approche quasi religieuse de la sécurité dans un pays, pourtant laïque et qui ne reconnaît donc aucune religion officielle !

 

Les dogmes

 

    Pour étayer mon propos, je prendrai quelques exemples de ces dogmes.

  • Il paraît que la possession de l’arme nucléaire permettrait à la France de jouer un rôle important sur la scène internationale. Je ne sache pas pourtant que cet argument ait pesé lorsqu’il s’est agi pour V. Poutine d’accepter de discuter de la crise ukrainienne avec la représentante d’un pays non nucléaire, l’Allemagne.
  • Quant à prétendre que le statut de membre permanent de la France au Conseil de sécurité de l’ONU lui imposerait de disposer d’un armement nucléaire, c’est tout simplement méconnaître l’Histoire. Lors de la création de l’ONU, en 1945, un seul membre permanent du Conseil de sécurité possédait des bombes atomiques : les Etats- Unis, qui en avaient déjà « utilisé » 2 contre le Japon.
  • Dans les discours officiels, l’armement nucléaire est présenté comme une garantie de la stabilité et donc de la paix dans le monde, à condition qu’il ne dépasse pas un niveau de « stricte suffisance ». Le concept de suffisance n’appelle, en toute logique, aucun qualificatif. Un armement est suffisant ou ne l’est pas. Si on qualifie la suffisance de stricte, c’est parce qu’on veut faire croire que l’arme est rigoureusement dimensionnée et en quelque sorte calculée au millimètre. Or, il est en réalité impossible de définir en toute rigueur un niveau de suffisance au-delà duquel l’arme nucléaire serait déstabilisante et en-deçà duquel elle perdrait sa crédibilité.
  • On affirme que la possession d’un armement nucléaire est utile pour lutter contre la prolifération. Or, c’est bien au contraire l’addiction des grandes puissances au nucléaire militaire, qui pousse à la prolifération dans les pays qui écoutent leurs arguments, à savoir que la possession de l’arme nucléaire serait la meilleure façon de se défendre et de se faire « entendre » (Inde, Pakistan, Iran…). C’est pourquoi ces Etats pratiquent délibérément ce que l’on nomme la prolifération « verticale », en accroissant leurs systèmes d’armes par des programmes de modernisation.
  • On nous dit que la France respecte le Traité de Non-Prolifération (TNP), dont notre pays est signataire depuis 1992. C’est inexact, puisque la modernisation des armes va à l’encontre de l’engagement de l’article VI de ce traité (« Chacune des Parties au Traité s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire, et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace. ») et des décisions prises lors des conférences d’examen de ce traité tous les 5 ans.
  • Cet armement ne coûterait pas cher. Tout est relatif, puisque la loi de programmation militaire annonce 23,3 milliards d’euros de dépenses d’équipement pour la période 2014-2019, sans parler de ce qui est caché dans d’autres chapitres budgétaires. Chaque décision politique sur ces équipements engage des dépenses pour plusieurs décennies.
  • La dissuasion interdirait toute attaque nucléaire. Si c’était le cas, pourquoi donc prévoir avec l’OTAN un coûteux « bouclier anti-missile », qui signe l’échec de la dissuasion ?
  • Bien d’autres contrevérités sont colportées et pas seulement en France. Leur répétition n’en fait pas pour autant des vérités. Par exemple, l’affirmation que le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki aurait permis de mettre fin à la seconde guerre mondiale ou encore que l’amoncellement des ogives nucléaires ne présente pas de danger. Trois conférences internationales sur l’impact humanitaire catastrophique des armes nucléaires, avec 158 Etats présents lors de la dernière (décembre 2014, Vienne, mais sans la présence de la France) ont fait la preuve de l’inexactitude de ces affirmations.

 

L’argument du consensus.

 

    C’est l’argument suprême : il y aurait un consensus en France sur cette question. Mais comment peut-on l’affirmer, en l’absence de véritable débat ? Le débat suppose la confrontation et l’expression des désaccords, ainsi qu’une information complète du public, actuellement désinformé par des enquêtes d’opinion mystificatrices. Or ces conditions ne sont pas remplies. Le terme de consensus est donc totalement déplacé.

 

    Si on veut qu’une large majorité se dégage en faveur de choix clairement définis, qu’il s’agisse du désarmement nucléaire ou de toute autre question majeure, il faut, au préalable, une large information, un débat national, une confrontation des points de vue d’experts indépendants. Au terme du processus, un débat parlementaire doit avoir lieu.

 

    Parmi les éléments du débat, devraient figurer les scénarios d’emploi, dont on ne parle jamais. Il paraît que le refus de donner des scénarios serait inhérent à la dissuasion nucléaire. On laisse donc le flou sur des questions comme « à quoi ça peut servir et dans quelles circonstances ?», avec la réponse censée mettre fin à tout débat : « on ne sait jamais ce qui peut arriver! » C’est au nom de ce principe que le monde s’est laissé entraîner dans une folle course aux armements pendant 45 ans, qui a vu le stock d’armes nucléaires passer de 3 en 1945 à 70 000 au début des années 90.

 

    En réalité, on se prépare à des emplois bien déterminés mais on maintient le secret sur ces scénarios d’emploi car l’arme nucléaire serait précisément destinée à ne pas être employée. Le discours sur « l’arme de non-emploi », c’est en quelque sorte « le pari de Pascal ». Il est dangereux, dans le monde réel, d’adopter une telle perspective.

 

    Parler de la nécessité d’une « autonomie de décision » n’est pas plus rassurant. Qui décide de la mise en œuvre de l’arme nucléaire ? En fonction de quelle information ? Avec quelles concertations ? On répète depuis des années qu’il faut envisager une défense européenne. Si la défense européenne est un objectif, imagine-t-on une autonomie de décision sur un point aussi essentiel ? Qui le Président de la République va-t-il appeler avant de prendre sa décision d’avoir recours à l’arme nucléaire ou même de menacer d’y avoir recours ? Comment définir l’autonomie de décision au sein de l’Alliance atlantique, qui est toujours une alliance nucléaire. Quelles sont les conséquences de nos choix pour nos alliés ?

 

    Dans l’élaboration du concept de dissuasion nucléaire, il faut souligner le rôle joué par le lobby militaro-industriel, dont on parle trop peu. Les industriels, qui veulent vendre leurs matériels, exercent des pressions considérables sur les décideurs, soumis à la double influence des experts et des lobbies. Il n’est pas interdit alors de se poser des questions sur la rationalité et la justesse de certains choix. Souvenons-nous du discours édifiant du Général Eisenhower, en quittant la Présidence des Etats-Unis le 17 janvier 1961 : « Nous devons veiller à empêcher le complexe militaro-industriel d’acquérir une influence injustifiée dans les structures gouvernementales…Nous nous trouvons devant un risque réel, qui se maintiendra à l’avenir : qu’une concentration désastreuse de pouvoir en des mains dangereuses aille en s’affermissant. Nous devons veiller à ne jamais laisser le poids de cette association de pouvoirs mettre en danger nos libertés ou nos procédures démocratiques. »

 

Comment agir pour aller vers un monde sans armes nucléaires ?

 

    Il y a près de 26 ans, le Mur de Berlin tombait. Cet évènement majeur, suivi du démantèlement du bloc soviétique, mettait fin à la bipolarisation du monde et marquait une rupture majeure sur la scène internationale. Pourtant, aucune nouvelle doctrine de sécurité n’a véritablement émergé de cette mutation géopolitique profonde et la dissuasion nucléaire - qui consiste à exposer son adversaire à un risque de destruction massive - reste le pilier de la politique de défense de la France.

 

    Hier, le contrôle des armes nucléaires symbolisait la volonté de maintenir un équilibre – même fragile - entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Hier, une certaine pertinence stratégique des armes nucléaires pouvait se concevoir… encore que l’on ait, au nom de cette pertinence, accumulé autant d’armes nucléaires.

 

    Aujourd’hui, les menaces auxquelles nous devions faire face sont à ranger au nombre des peurs du passé et la théorie de la dissuasion nucléaire n’est plus adaptée au monde en mouvement de ce début de 21ème siècle. Aujourd’hui, c’est l’existence même des armes nucléaires, couplée au risque de prolifération et de terrorisme nucléaire, qui constitue paradoxalement la plus grande menace. On assiste, par exemple, dans le contexte du conflit ukrainien, à des « gesticulations » nucléaires russes et américaines, les uns approchant leurs bombardiers de l’espace aérien des pays de l’OTAN, les autres s’efforçant de les gêner dans leurs manœuvres et ce, au moment même où les canaux de communication de crise ne fonctionnent plus. Dans ce cas précis, la dissuasion accroît les risques d’escalade, jusqu’à faire apparaître l’éventualité d’un chantage nucléaire, alors qu’il faudrait porter tous les efforts vers la solution politique de la crise et sa « démilitarisation ».

 

    C’est plus par le multilatéralisme et les traités (comme le TNP) qu’on combattra la prolifération nucléaire que par la dissuasion. La nouvelle donne internationale et son lot d’instabilités politiques profondes plaident pour faire de l’élimination des armes nucléaires le fer de lance d’une nouvelle doctrine de sécurité internationale. Le désarmement nucléaire, présenté et vécu comme un acte de courage et non pas comme un acte de faiblesse, passera par un ensemble d’actions politiques, diplomatiques et militaires. Chacune a son importance, chacune est une étape essentielle pour asseoir cette vision d’un monde sans armes nucléaires.

 

Le rôle de la France

 

    Dans cette nouvelle donne, la France a un rôle à jouer. Le Président de la République, dont les prérogatives sont essentielles dans le fonctionnement de la Vème République[2], a fait un discours à Istres, le 19 février 2015, dans lequel il a rappelé les principes classiques de la dissuasion nucléaire, les mêmes qu’à l’époque de la Guerre froide !

 

    Il est regrettable qu’il n’ait pas profité de son aura internationale actuelle pour appeler les puissances nucléaires à une conférence internationale, qui entamerait la marche vers un monde sans armes nucléaires.

 

    Il aurait pu aussi indiquer qu’il gelait la modernisation des programmes nucléaires (SNLE, missile balistique et aéroporté, têtes nucléaires) et annoncer un programme de transparence, comme l’ont fait les Britanniques, les Russes et les Américains.

 

    Il aurait pu demander d’inscrire le désarmement nucléaire parmi les priorités de la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union européenne.

 

    Il aurait pu plaider, au sein de l’OTAN, pour la suspension de la modernisation des armes nucléaires tactiques américaines et pour l’ouverture de négociations concernant le retrait et la réduction de ces armes en Europe.

 

    Il aurait pu enfin rappeler avec force la nécessité d’une « zone libre d’armes nucléaires et d’armes de destruction massive » au Moyen-Orient.

 

    L’annonce de ces mesures, qui ne remettraient pas en cause – au moins pour le moment - l’existence de la dissuasion nucléaire, auraient une valeur symbolique forte. Elles devraient être suivies d’un vrai débat parlementaire, associant la société civile, les scientifiques, les experts officiels et les militaires sur la possession de cet arsenal.

 

    Une telle démarche, 70 ans après les bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki, serait certainement saluée et soutenue par une écrasante majorité des Etats des cinq continents.

 

    La France ne peut plus rester prisonnière de la pensée d’un monde ancien et vivre sur des mythes. Elle doit redevenir audacieuse et les socialistes doivent redonner tout leur sens aux valeurs issues de l’héritage que leur a légué Jean Jaurès.

 

Paul Quilès

ancien Ministre de la défense,

ex- Président de la Commission de la défense à l’Assemblée Nationale,

délégué national du PS (1995-2008) chargé des questions de défense et de stratégie.

Il préside actuellement  l'association "Arrêtez la bombe" (ALB)

____________________________________________________________________

 

[1] Extrait du texte de la Convention : « Notre action pour assurer la sécurité s’accompagnera d’une position claire et responsable en faveur du désarmement : le désarmement plutôt que la course aux arsenaux défensifs. Sans remettre en cause la légitimité d’une dissuasion indépendante de notre pays, tant que subsistent d’autres arsenaux nucléaires, la France reprendra son rôle d’impulsion dans les débats sur le désarmement et la non-prolifération des armes de destruction massive. Celui-ci, appliqué à un cadre régional en particulier, peut contribuer fortement à l’apaisement des tensions. La France soutiendra activement le projet d’un Moyen-Orient dénucléarisé.

Nous saisirons l’opportunité historique créée par les orientations du Président Obama en faveur d’un désarmement nucléaire universel, progressif, négocié et efficacement contrôlé. La France exprimera son soutien à la perspective d’un monde sans armes nucléaires.

Nous prendrons des initiatives afin de relancer les négociations pour un traité d’interdiction de la production de matières fissiles à usage militaire.

Nous soutiendrons les initiatives tendant à une réduction des armements conventionnels les plus déstabilisants et les plus dangereux pour les populations, en particulier les armes de petit calibre qui font aujourd’hui des ravages dans les conflits africains. La vigilance politique sur les ventes d’armement, affaiblie par le pouvoir actuel, sera rétablie. »

 

[2] Le décret du 14 janvier 1964 définit le fonctionnement de la « force de frappe » et de la dissuasion nucléaire. Depuis cette date, c’est le Président de la République et lui seul qui transmet l’ordre et qui décide, en tant que responsable du Conseil restreint de défense.

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24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 11:58
Soutien à l’accord nucléaire avec l’Iran

      Avec 70 personnalités européennes, membres du réseau ELN, j’ai signé ce texte de soutien à l'accord nucléaire passé avec l'Iran le 14 juillet.

      Nous y expliquons pourquoi il est essentiel que toutes les parties (États-Unis, pays de l'Union européenne, Iran) s’engagent à le mettre en œuvre de bonne foi.

 

      Extraits de la déclaration :

 

     " Nous croyons que cet accord fournit un cadre solide pour mettre fin à la crise sur le programme nucléaire iranien et le fondement de réintégrer l'Iran dans la communauté internationale. Dans le même temps, l'adoption de ce document est seulement une première étape dans un processus qui doit augmenter le niveau de la sécurité de tous les pays du Moyen-Orient, en Europe et au-delà.      (….)

 

    L'impératif de stopper la prolifération des armes nucléaires et le renforcement du régime de non-prolifération a été au cœur de la crise iranienne. L’accord passé le 14 juillet répond à cet objectif pour les raisons suivantes:

 

  - L'accord met des contraintes à long terme et vérifiables sur le développement de technologies et de construction d'installations qui pourraient être utilisées par l'Iran pour produire des matériaux de qualité militaire. Il plafonne l'accumulation de matières nucléaires susceptibles d’être utilisées pour produire une bombe nucléaire et il offre simultanément à l'Iran la possibilité de développer un programme nucléaire civil.

 

    - L'accord inclut un mécanisme "robuste" pour le suivi du développement du programme nucléaire iranien et la vérification de son caractère pacifique par l'AIEA, répondant à la fois la question de la surveillance des installations déclarées et la possibilité de tricher en utilisant des dispositifs clandestins.

 

    - L'accord démontre que la crise sur le non-respect d'un pays avec les obligations de non-prolifération nucléaire peut être résolue par la négociation plutôt que l'usage de la force. Mis en œuvre fidèlement, il sera un puissant argument contre ceux qui prétendent que seule la possession d'armes nucléaires peut garantir la sécurité "réelle" d'un pays."

                 (….)

 

      Lire l’ensemble de la déclaration

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18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 16:48
La première bombe atomique

Jean-Marie Collin, vice-président d'ALB (Arrêtez la bombe) et chercheur associé au GRIP revient sur le premier essai nucléaire réel du 16 juillet 1945 et sur ses conséquences.

Lire son interview sur le site du Monde.fr

Présentation:

Il y a soixante-dix ans, le 16 juillet 1945, les scientifiques du projet Manhattan, lancé en 1942, assistaient à la première explosion d’une bombe atomique, au Nouveau-Mexique, un essai organisé dans le plus grand secret.

La veille, le 15 juillet, la bombe à fission « Little Boy », semblable à celle testée à Alamogordo, avait été embarquée à bord du croiseur Indianapolis à destination de l’île de Tinian, dans le Pacifique. Le 6 août, elle était larguée sur la ville japonaise d’Hiroshima. Une autre bombe de ce type, nommée « Fat Man », était ensuite larguée sur Nagasaki le 9 août. Elles ont tué quelque 220 000 Japonais au moment de leur explosion, auxquels sont venues s’ajouter plus de 200 000 personnes mortes ultérieurement de doses mortelles de radiation.

L’ère atomique était lancée, qui s’est rapidement caractérisée par la course aux armes nucléaires de la guerre froide entre les Etats-Unis et la Russie. On estime que de 1955 à 1989, environ 55 essais nucléaires furent effectués chaque année, selon l’ONU.

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 Avant de venir à Cordes, consultez:

     * site de l'Office du tourisme 

     * site de la mairie     

Bibliographie

- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez