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5 mars 2008 3 05 /03 /mars /2008 12:27
livre-blanc.jpgCette tribune, que j'ai signée avec 2 autres responsables des questions de défense du PS (F.Lamy et L.Gautier), a été publiée par le Figaro du 5 mars 2008, sous le titre "le Livre Blanc de la défense fait-il fausse route?"

 

La Commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale mise en place par Nicolas Sarkozy va bientôt remettre ses conclusions.

 

D’après ce que l’on peut lire dans la presse, l’analyse qui fonde ses propositions consiste à globaliser les menaces, sans pour autant qu’un lien soit fait avec les événements politiques qui sont à l’origine du contexte international actuel. Privée de toute référence historique et culturelle, privée de toute compréhension des rapports de force, la réflexion se focalise sur les conséquences de la menace, par exemple sur l’horreur provoqué par les attentats, sans essayer d’en comprendre les causes.

 

Dans ces conditions, la tentation est forte d’adopter une attitude craintive consistant à maximiser les dangers pour, pense-t-on, mieux s’en protéger. Et, de fait, toutes les menaces sont placées au même niveau : le terrorisme, les cyber-attaques, les catastrophes naturelles et technologiques, la menace balistique, les risques de conflits…

 

Nous savons que des menaces de forme nouvelle existent. Simplement, le Livre blanc ferait fausse route s’il suivait la réflexion de Nicolas Sarkozy, en décrivant un monde apocalyptique où l’Occident -notion en elle-même dangereuse si elle ne sert qu’à s’opposer au reste du monde- serait assiégé par des forces hostiles.

 

Le problème est que, lorsque l’analyse est fausse, les remèdes ont de grandes chances d’être  inappropriés. Le Livre blanc n’aurait pas dû porter sur « la défense et la sécurité nationale », concept qui peut se révéler ambigu, mais sur « la défense et la politique étrangère ». Pour le moment, l’accent est mis sur une militarisation de la réponse aux menaces, à l’image des Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001. La France doit avant tout avoir une diplomatie préventive ; c’est d’ailleurs dans ce sens que se développent les efforts de tous nos partenaires européens, notamment l’Allemagne. Pour nous, la prévention consiste à anticiper les conflits avant qu’ils ne se développent en utilisant les ressorts de la diplomatie. La prévention ne peut se limiter à des frappes préventives voire préemptives, qui ne font bien souvent qu’envenimer la situation, quand elles ne sont pas purement et simplement contraires à la légalité internationale. Quant à l’objectif de protection, il est inquiétant d’apprendre qu’on voudrait l’appuyer sur le principe de la « résilience »[1], c’est-à-dire en préparant la population à encaisser le traumatisme psychologique d’une agression ou une catastrophe majeure, afin d’en minimiser ou d’en limiter l’impactle problème étant les dérives potentielles de cette politique en termes de militarisation de la société. Il faut pourtant dire la vérité aux Français : le traitement qu’ont fait les Etats-Unis de la menace terroriste depuis 2001 par la seule option militaire s’est traduit par plus de terrorisme et plus de menaces. Pourquoi s’ingénier à copier des recettes qui ont échoué ?

 

Le rôle de la France et de l’Union européenne est de mieux protéger militairement notre continent contre les menaces. Mais nous le ferons d’autant mieux que nous prendrons toute notre place sur la scène internationale pour agir sur la cause et l’origine de ces menaces. Les remèdes sont connus. Ils s’appellent : la régulation de la mondialisation, l’aide au développement, le règlement des conflits. Considérer que la menace terroriste est inéluctable, et sans remède, que la question ne se pose qu’en termes militaires et jamais politiques, c’est oublier que la France et l’Union européenne doivent contribuer à la résolution du conflit israélo-palestinien, doivent convaincre l’Iran de renoncer à l’option du nucléaire militaire, et doivent empêcher le conflit des civilisations. Oublier cela, c’est se condamner à une stratégie d’échec programmé face à la menace terroriste.


Pour aider à résoudre les conflits, il faut également être respecté sur la scène internationale. Or, monarque dans son royaume, le nouveau Président de la République apparaît déjà et de plus en plus décrédibilisé à ce niveau. Avec Nicolas Sarkozy, nous sommes pro-américains lorsqu’il rencontre Georges Bush, pro-russes lorsqu’il rencontre Poutine, pro-libyens lorsqu’il rencontre Mohammar Khadafi. Par ailleurs, tout le monde sait dans le microcosme bruxellois que la Présidence française de l’Union européenne, qui interviendra au second semestre 2008, se présente mal, en partie du fait des rodomontades et des contradictions de Nicolas Sarkozy.

 

Nous attendons donc les propositions du Président sur le futur de l’Europe de la défense et de l’Europe politique. Veut-il vraiment une politique commune et une défense commune ? Veut-il à terme une armée européenne ? Veut-il une Europe qui agisse sur la scène internationale et qui nous protège les Français ? Le Président souhaite se rapprocher de l’Otan, mais pourquoi veut-il à tout prix réintégrer les structures de l’Alliance ? Nous n’en savons rien.

 

Pour nous, ce qui est important, c’est de développer l’Union européenne en créant une véritable « Union européenne de défense » avec les pays acceptant d’aller plus loin dans ce domaine. Dans cette Union, les pays seraient solidaires en cas d’attaque contre leurs intérêts. Ils agiraient ensemble pour résoudre les conflits, y compris au moyen d’interventions communes. Ils regrouperaient leur industrie d’armement et achèteraient les mêmes matériels militaires. Cette autonomie des Européens est compatible avec le maintien de l’Alliance atlantique, mais il sera indispensable de revoir les équilibres entre l’Europe et les Etats-Unis, pour prendre mieux en compte la vision du monde des Européens.

 


[1] Voir l’article d’Arnaud de la Grange, dans le Figaro Magazine (2 février 2008)

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16 janvier 2008 3 16 /01 /janvier /2008 17:12
   Communiqué de Paul Quilès, ancien ministre de la défense 

 

porte-avions.jpgL’annonce par le Président de la République de la création d’une base navale française à Abu Dhabi pose de sérieux problèmes, à la fois sur la forme et sur le fond.

 

Sur la forme :

- Je constate une fois de plus que le Président de la République vient de prendre une décision grave sans qu’aucun débat n’ait eu lieu. Il faut lire la presse pour savoir que cette décision s’inscrirait dans le cadre de l’accord de défense qui nous lie avec les Emirats Arabes Unis !

- De plus, celle-ci intervient alors même que la Commission du livre blanc de la défense n’a pas fini ses travaux….au cours desquels il a été demandé que le Parlement puisse examiner les accords de défense signés par la France ! Force est de constater que nous n’allons va vers plus de démocratie et de transparence.

 

Sur le fond :

- Cette annonce survient au moment où les Etats-Unis font monter la pression militaire et où la France renforce sa présence en Afghanistan, à la demande des Américains. Il est difficile de ne pas penser que N. Sarkozy est en train d’amorcer un changement de politique de la France au Moyen- Orient.

- Par ailleurs, si cette décision signifiait que notre pays veut se lancer dans une politique de protection militaire des approvisionnements énergétiques, à l’image des Etats-Unis, il s’agirait d’une prétention hors de propos eu égard aux moyens et à la puissance militaire de notre pays. Il faut en effet rappeler que les Etats-Unis consacrent 50 milliards de dollars par an* à la défense des voies de communication maritimes et à l’assistance militaire aux pays fournisseurs de pétrole !

- Dans le contexte actuel du Moyen- Orient, la création de cette base navale pose plus de problèmes qu’elle n’en règle. Est-elle compatible avec les efforts des autres pays, notamment européens, engagés dans des efforts diplomatiques destinés à  trouver une réponse internationale à la crise avec l’Iran?

* Estimation fournie par l’« Institut pour l’analyse de la sécurité globale »

 

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8 novembre 2007 4 08 /11 /novembre /2007 17:56
OTAN.jpgAu cours de mon audition par la « Commission du Livre Blanc de la Défense » aujourd’hui (8/11/2007), j’ai eu l’occasion de donner mon point de vue sur la déclaration de N. Sarkozy sur l’OTAN faite hier à Washington. On en trouvera ci-dessous un résumé.
                                     Paul Quilès

 

          Le Président de la République, en réaffirmant à Washington l’amitié franco- américaine, a donné comme illustration la volonté de la France (la sienne surtout !) de revenir dans la structure militaire intégrée de l’OTAN, dont le général de Gaulle avait décidé de sortir en 1966.

          Ce faisant, il a commis une double erreur :

1)- celle de conditionner ce retour de la France à la reconnaissance par les Américains de la nécessité de la défense européenne….comme si nous avions besoin d’eux pour décider de l’avenir de ce qui deviendra un des piliers de l’Europe politique. Cette sorte d’allégeance est inutile et dangereuse. Dans la récente période, les Britanniques ont pu juger, au cours des opérations de guerre au Kosovo puis en Irak, le peu de cas que font les Américains de ces prétendues « relations privilégiées » dans leur prise de décisions militaires.

2)- la 2ème erreur est de nature strictement politique. Quels que soient les arguments de type militaire –dont on peut d’ailleurs discuter de la pertinence- qui plaideraient pour un retour complet de la France dans les structures de l’OTAN, est-ce bien le moment de donner au monde entier un message, qui sera perçu comme un renfort apporté par la France à la politique étrangère et de sécurité des Etats-Unis ? Le moins que l’on puisse dire est que cette prise de position n’est pas opportune, alors que G. Bush se trouve de plus en plus violemment critiqué sur la scène internationale pour le caractère unilatéral de sa politique. La France devrait plutôt manifester son refus des analyses simplistes de l’administration Bush, qui conduisent à accentuer dangereusement les tensions et les déséquilibres du monde et qui renforcent la course aux armements.
          Pour ces 2 raisons, la déclaration de N. Sarkozy sur l’OTAN peut être qualifiée de faute politique et c’est à ce titre qu’il faut la dénoncer.

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20 octobre 2007 6 20 /10 /octobre /2007 17:54
Paul Quilès est intervenu au cours du colloque organisé par le club Démocraties sur "la France et le drame rwandais" le 20 octobre 2007 au Sénat.
Voici le texte de son intervention

Rwanda.jpgLe génocide perpétré au Rwanda entre avril et juillet 1994 fait partie des grandes tragédies du 20ème siècle. A nouveau, le monde a connu une tentative d’extermination d’un groupe d’hommes en raison de leur naissance.
Depuis cette date, on a assisté à un flot de récits, de témoignages -dans lesquelles il est parfois difficile de discerner la vérité des faits-, d’analyses parfois contradictoires, de polémiques, souvent violentes, avec des retombées inévitables sur la scène internationale. Force est de constater que peu d’intervenants ont réussi à faire abstraction de leur subjectivité, ce qui est regrettable, mais certainement explicable en raison de l’émotion considérable suscitée par l’énormité de la tragédie.

                                      

Considérant le mouvement d’opinion qui souhaitait des investigations sur l’attitude de la France avant et durant le génocide, j’ai pris l’initiative en 1998 , en tant que Président de la Commission de la défense de l’Assemblée Nationale, de proposer que soit constituée une  mission parlementaire d’information. L’objectif était de “faire la lumière sur le rôle qu’ont pu jouer les différents pays qui sont intervenus, ainsi que l’ONU, dans la crise rwandaise entre 1990 et 1994”.

 

Notre mission a enquêté pendant neuf mois et a rendu un rapport de 1500 pages[1]. Voici quelques éléments qui vous permettront d’apprécier le sérieux et la profondeur du travail effectué :

 

Ø    Pendant 110 heures, les députés qui faisaient partie de la mission ont auditionné 88 personnes,  des responsables politiques, des militaires, des diplomates, des universitaires, des civils français et rwandais. Ces auditions ont été exceptionnelles, tant par leur nombre que par leur caractère détaillé et approfondi. La plupart d’entre elles ont été publiques, ouvertes à la presse écrite et audiovisuelle. Certaines ont même été télévisées en direct par LCI.

 

Ø     Les rapporteurs se sont rendus à Bruxelles, à Washington, au siège des Nations Unies à New York, ainsi qu’au Rwanda, en Ouganda, au Burundi, et en Tanzanie.

 

Ø    Les témoignages des 74 personnes qu’ils ont rencontrées par ailleurs ont été intégralement et  rigoureusement pris en considération dans le cadre de la méthode de travail définie par la mission parlementaire.

 

Ø    La mission a analysé 15 000 pages de textes, de télégrammes diplomatiques et de documents militaires ; pour 7000 pages, la classification “secret défense” a été levée et certaines d’entre elles ont été  publiées en annexe du rapport.

         

          Il était indispensable de mener aussi complètement que possible un travail d’élucidation sur cette douloureuse période, compte tenu des liens étroits qui avaient uni depuis des décennies la France et de nombreux pays africains. La mission d’information est parvenue, me semble-t-il, à présenter les faits et les enchaînements, qu’elle a tenté de mettre au jour, de la manière la plus rigoureuse et la plus incontestable possible. Cet effort d’analyse des mécanismes et des motivations d’une intervention militaire française à l’étranger répondait également à une préoccupation qui reste malheureusement encore d’actualité : celle de permettre au Parlement de mieux comprendre les ressorts de l’action diplomatique et militaire française.

 

La mission a repris point par point les grandes étapes qui ont ponctué les quatre années de conflit (1990-1994). Dans l’enchaînement complexe des évènements, nous avons voulu comprendre la responsabilité réelle de la France et les raisons qui l’ont conduite à mener une politique aussi interventionniste aux côtés d’un régime politique critiquable. Nous avons replacé cette politique dans le contexte historique de la période, trop souvent négligé dans la plupart des analyses : chute du mur de Berlin, réunification de l’Allemagne, guerre du Golfe, traité de Maastricht… Le Rwanda, sans richesse naturelle et sans situation géo-stratégique notable, n’intéressait personne ! Après le départ des Belges, la France a cru pouvoir intégrer ce petit pays dans l’ensemble africain francophone. L’aide militaire qu’elle a apportée au Rwanda pour l’aider à se défendre contre l’attaque du FPR menée à partir de l’Ouganda s’est accompagnée d’efforts pour convaincre le régime de se démocratiser et de laisser la place à un gouvernement, un Parlement et une armée mixtes (Hutu et Tutsi). Ces efforts furent couronnés de succès, avec les accords d’Arusha (août 1993), qui permirent aux forces françaises de se retirer, laissant la place à celles de l’ONU.

 

Mais ces accords n'avaient été considérés par les extrémistes hutus que comme une concession provisoire. Dans ce contexte de méfiance et de haine, le pouvoir rwandais, fortement centralisé par tradition, disposait des moyens d'entraîner les populations hutues dans la violence. Il était assuré de la collaboration de la plupart des pouvoirs locaux, secondés, le cas échéant, par des structures paramilitaires ou des éléments des forces armées rwandaises (FAR). Sous cette pression et sous l'influence d'une propagande diffusée en particulier par une radio privée largement écoutée, la « radio libre des mille collines », un grand nombre de Rwandais ont acquis la conviction intime que le meurtre des Tutsis était le seul moyen d'assurer définitivement leur sécurité. Ils en sont venus à envisager le meurtre systématique de l’autre, l’éradication de l’ennemi intérieur, comme un remède préventif à leurs craintes d'une prise de pouvoir du FPR et d'une domination tutsie. L'assassinat, dans des conséquences non encore totalement élucidées, du Président Habyarimana (6 avril 1994) et l'impact des conflits du Burundi voisin, également déchiré par des affrontements entre Hutus et Tutsis, ont alors donné à un groupe de Hutus extrémistes l'occasion de se saisir du pouvoir et de déclencher le génocide. Des Rwandais ont alors, pendant plusieurs semaines, tué d’autres Rwandais, dans les conditions d’atrocité que l’on sait.

 

 Le rapport montre aussi que les erreurs et les maladresses de la France ne doivent pas faire oublier et sous-estimer le rôle des autres acteurs : la Belgique, qui a abandonné le Rwanda au moment où il fallait y rester, l’ONU,  dramatiquement absente ou incapable d’intervenir, les Etats-Unis, qui ont, de façon constante et délibérée, contribué à bloquer les décisions du Conseil de Sécurité… Force est de constater que la communauté internationale a fauté au Rwanda, par manque de volonté, que ce soit avant ou après le déclenchement du génocide. Si la France a mené seule l’opération Turquoise à but humanitaire (21 juin au 21 août 1994), c’est bien  parce qu’aucun autre pays ne voulait s’y engager !

 

Nous avons enfin avancé des propositions susceptibles d’éviter que de telles tragédies se reproduisent. Elles concernaient différents domaines correspondant aux carences analysées tout au long du travail de la mission. Nous avons proposé  par exemple :

 

-        une meilleure coordination des actions diplomatiques et militaires, au sommet comme sur le terrain et une plus grande transparence dans la gestion des crises internationales ;

-        le contrôle parlementaire effectif des interventions militaires hors du territoire national et la connaissance par le Parlement des accords de défense ;

-        la réforme de notre coopération avec les pays africains ;

-        la gestion des problèmes de sécurité en Afrique au niveau multilatéral (en particulier européen) et non plus bilatéral ;

-        la réforme du mode d’intervention des forces de l’ONU pour maintenir ou rétablir la paix.                              

 

     On ne peut pas dire que la plupart de ces propositions aient été suivies d’effets ! Et pourtant, le caractère monstrueux d’un génocide comme celui du Rwanda devrait imposer, au delà de la compassion, des actions énergiques afin de prévenir le retour de telles tragédies.

 

  Le travail de notre Mission a été considéré comme une grande première. C’était en effet la première fois que le Parlement enquêtait sur le prétendu “domaine réservé” que constituent la défense et la politique étrangère. Et nous l’avons fait sans complaisance aucune.

 

Et pourtant, comme l’a fait remarquer une des meilleures analystes du drame rwandais, la chercheuse Claudine Vidal[2] (je la cite) : « Durant les heures qui suivirent la sortie d’un rapport que personne n’avait encore pu lire, la plupart des radios et des télévisions adhérèrent à une logique dénonciatrice qui tenait à juger la France coupable. Minimisant les  conclusions du Rapport qui pourtant se montraient loin d’exonérer la France de ses responsabilités durant la période précédant le génocide, ces médias se fixèrent sur une seule, celle qui affirmait la non implication dans les massacres. Les diagnostics furent du type : « On s’y attendait, ce rapport “ blanchit ” la France ». Au bout de deux jours, les radios cessèrent d’en parler. Les journalistes des quotidiens et hebdomadaires politiques nationaux, qui eurent un peu plus de temps pour en prendre connaissance, retinrent généralement les aspects critiques, relevèrent des résultats de l’enquête mais exprimèrent des réserves sur les lacunes (ou les silences) de l’investigation et sur l’analyse des responsabilités. »

 

Il est vrai que le terrain médiatique était déjà occupé depuis 4 ans par un autre récit, fondé sur ce que Claudine Vidal appelle une « interprétation conspiratoire de la politique française ». Selon elle, ces auteurs et ces groupes militants s’étaient donné pour tâche (je la cite encore) « de révéler les ressorts cachés de l’action française au Rwanda. Ils dénoncèrent l’existence de complots, de faits secrets, de liaisons clandestines, d’agents et de bureaucraties cachés qui auraient dominé les institutions publiques, grâce à la complicité d’acteurs officiels. (…….) En 2004, année de la dixième commémoration du génocide, auteurs et associations relancèrent une campagne d’accusations extrêmes sur le thème de « la France coupable de génocide au Rwanda ». Les publicistes critiques rencontrèrent bien quelques adversaires, mais ces derniers ou  bien défendaient à outrance la politique française menée au Rwanda, ou bien découvraient, eux aussi, des complots, mais fomentés par des puissances étrangères. Bref, dénonciateurs et défenseurs entraient dans une logique de camps retranchés. (…..) Ainsi, co-existent un récit-défense des responsables français se cantonnant dans une attitude d’infaillibilité, un récit parlementaire fondé sur des auditions et des documents officiels, des récits menés par les publicistes, perceurs d’énigmes et  spécialistes en histoire secrète. Quant au récit universitaire, il est resté rare. »

 

J’espère donc que ce colloque évitera les écueils mentionnés par Claudine Vidal. Pour moi, le génocide du Rwanda n’est pas une sorte d'« accident de l'histoire » et on ne peut se contenter de jugements sommaires sur les responsabilités des crimes commis ou satisfaire sa conscience avec des litanies de repentirs et de regrets.

 

Je souhaite, même si cela peut sembler relever de la gageure, que l’on assiste aujourd’hui à des confrontations et des analyses aussi objectives que possible, afin d’en revenir aux faits et de voir plus clair dans les responsabilités et dans les enchaînements qui ont conduit à l’épouvantable tragédie que fut ce génocide.

  


[2] Claudine Vidal est directeur de recherches émérite au CNRS

 

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9 octobre 2007 2 09 /10 /octobre /2007 23:00

par  Paul Quilès 
ancien ministre de la défense,

            responsable national du PS chargé des questions stratégiques et de défense 

tribune parue dans Libération du 10 octobre 2007  
          

 

         On se souvient de cette publicité pour une boisson qui vantait ses qualités en ces termes : «Elle a la couleur de l’alcool, elle a le goût de l’alcool…..mais ce n’est pas de l’alcool ». Ainsi, tout en ayant le sentiment de s’enivrer, le consommateur avait-il la garantie qu’il ne subirait pas les conséquences nocives de l’alcool ! 
  Sarkozy.jpg    C’est exactement la méthode que N. Sarkozy utilise avec la concertation. Cette pratique, qu’il juge au fond dangereuse, mais qu’il fait mine de mettre en œuvre, parce que, pense-t-il probablement, elle fait « moderne » et « dans l’air du temps », se limite en fait à quelques faux semblants. On a déjà pu s’en rendre compte dans le domaine social (service minimum, régimes spéciaux de retraite…), où, malgré quelques belles paroles, les syndicats ont été mis devant le fait accompli. On va pouvoir retrouver cette méthode en trompe l’œil de façon éclatante dans un domaine moins « grand public » mais d’une extrême importance pour l’avenir : celui de la défense.

               Allons en effet au-delà des apparences et comparons les paroles et les actes.

                 Les paroles : Officiellement la Commission du Livre blanc, qui a été mise en place le 23 août 2007, doit conduire un exercice « sans tabou » selon les propos tenus alors par N. Sarkozy. « Sans tabou, cela veut dire que l’on doit se poser toutes les questions » a renchéri Jean-Claude Mallet, qui préside cette commission. En toute logique, cela voudrait dire que, durant les 6 prochains mois, la Commission du Livre blanc débattra de toutes les questions concernant la  défense et la sécurité de la France, afin de définir la stratégie globale de notre pays pour les années à venir.

              Les actes : Avant même que les travaux aient vraiment débuté, on voit s’accumuler les contraintes pesant sur le travail de cette Commission.

-        La première a été fixée dans la lettre de mission, qui fixe le maintien de l’effort de défense à hauteur de 2%.

-        La seconde contrainte concerne les suppressions d’emplois, chiffrées d’ores et déjà par le Ministère des finances à 6000 pour l’année prochaine.

-        Deux autres objectifs sont venus rapidement s’ajouter : le maintien de la stratégie actuelle de dissuasion nucléaire et l’ambition européenne, sujets importants dont on ne peut se dispenser de débattre, même si des convergences sont possibles.

-        Un élément supplémentaire de trouble est venu confirmer nos craintes, avec les déclarations du Président de la République puis du ministre de la Défense expliquant à mots couverts mais de manière explicite que la France devait réintégrer la structure militaire intégrée de l’OTAN.

-        Ainsi, après moins d’un mois d’exercice de la Commission, on peut dire que nombre de conclusions ont déjà été écrites par le Président de la République ! A ce stade, il est évident que les travaux de la Commission du Livre blanc commencent à perdre de leur intérêt…..Rappelons que, chez nos partenaires étrangers, lorsque l’on réalise un Livre blanc sur la politique de défense et de sécurité, c’est pour en définir les axes. Chez nous, au contraire, c’est le Président de la République, en souverain tout puissant et libre d’agir sans aucun contrôle démocratique, qui  tranchera et arbitrera. Autant dire qu’il continuera à intervenir en amont des travaux de cette Commission, pour peser sur elle en annonçant sa ligne politique, de façon à ce que le risque de désaccord apparaisse limité.

-        Dans ces conditions, le forum ouvert aux internautes sur le site du premier ministre n’est qu’un simulacre de concertation. Le débat sur les grands choix ne sera pas transparent. Toutes les décisions seront prises dans l’opacité par Nicolas Sarkozy et les quelques conseillers qui l’entourent.

-        Fait aggravant, la Commission du Livre blanc sur la politique de défense va se trouver en « concurrence » avec les travaux du Livre blanc sur les affaires étrangères, qui doit être réalisé au même moment ! Quelle articulation va-t-il y avoir entre ces 2 commissions ? La confusion, probablement voulue, sera d’autant plus grande que, dans le même temps, une mission a été confiée à Alain Bauer afin d’étudier la création d’un conseil de sécurité nationale.

-        Dernier constat qui vient relativiser la prétendue concertation que devait instituer le débat de préparation du Livre blanc : les bonnes vieilles méthodes sont de retour ! C’est ainsi qu’un accord de défense a été signé avec la Libye, en contrepartie de la libération des infirmières bulgares, mais personne n’en sait rien. Autre exemple : le dispositif militaire français en Afghanistan a été totalement réaménagé, avec des implications politiques majeures, mais les commissions compétentes des deux assemblées n’ont pas été réunies pour interroger le ministre de la défense. Enfin, sans le moindre débat, des déclarations inquiétantes sont faites sur un éventuel soutien français à des actions unilatérales américaines contre l'Iran, conduites en dehors de l'ONU et pouvant aller jusqu'à la guerre. Drôle de façon de préparer la si nécessaire rénovation du Parlement !

 

            Face à cette situation particulièrement préoccupante, il est temps que les responsables politiques se saisissent du débat. Le PS, pour sa part, veillera à ce qu’il ne soit pas tronqué et accaparé par un président peu soucieux de la véritable concertation. Son attitude risque de transformer en occasion manquée l’indispensable travail de remise à plat de notre politique de sécurité et de défense.

                                

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2 décembre 2006 6 02 /12 /décembre /2006 18:01

                 

Darfour : silence, on meurt

 

 

 

par Paul Quilès, député du Tarn, Vice Président de la Commission des affaires étrangères        

 

 

 

 

 

 

Article paru dans "L'hebdo des socialistes" du 2 décembre 2006


Comment les socialistes, qui se présentent comme des internationalistes, pourraient-ils rester insensibles à ce qui se passe au Darfour depuis plus de 3 ans ?

Pour ma part, ayant présidé la mission parlementaire d’information sur le génocide rwandais, je suis  particulièrement sensible au déroulement de ce drame. A plusieurs reprises, je suis intervenu pour attirer l’attention du gouvernement français sur l’inefficacité de la Communauté internationale face à la dégradation tragique de la situation. Malheureusement, les inquiétudes que je manifestais il y a 2 ans sont devenues de tristes réalités, avec un terrible bilan : plus de 200 000 morts, deux millions et demi de déplacés, menacés par la famine, les maladies et la mort, des viols, des massacres, des destructions systématiques.

Il faut bien dire qu’à part les cris d’alarme des ONG, qui y mènent une action courageuse et de plus en plus difficile, l’opinion publique est assez insensible au sort de cette région grande comme la France, confrontée à ce que Kofi Annan définit comme « l’enfer sur terre ».

Certains parlent de génocide, mais peu importe pour l’instant la qualification juridique de ces épouvantables exactions. L’urgence, c’est d’agir efficacement pour arrêter ce qui constitue une véritable épuration ethnique.

La situation est certes complexe : lutte entre factions, ingérence étrangère, attitude ambiguë de certaines grandes puissances. Les efforts de l’Union Africaine et de l’ONU pour favoriser un accord de paix durable ont malheureusement été vains jusqu’ici et, devant la gravité de la situation, le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé le 31 août dernier l’envoi de 17 000 Casques Bleus. Décision sans lendemain, puisque le Président soudanais Omar El Bechir continue à refuser le déploiement de cette force et menace même de la recevoir « comme le Hezbollah a reçu les Israéliens » ( !).

En attendant, les massacres continuent, l’Etat harcèle le personnel humanitaire et les journalistes, qui sont soupçonnés de divulguer les exactions. Dernière provocation du président soudanais : l’expulsion du représentant spécial du Secrétaire Général de l’ONU pour des propos qui ont déplu aux autorités.

Je connais les difficultés de la diplomatie ; je sais aussi les contraintes auxquelles sont soumis les gouvernements face à la nécessité d’une opération de maintien de la paix risquée, mais je constate également que certaines situations suscitent plus d’émotion et donc plus de volonté d’agir que d’autres.

On explique en général que l’hésitation de l’ONU à intervenir contre l’avis du gouvernement du pays concerné provient de l’interprétation de l’article 2 de la Charte des Nations Unies (non ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat). C’est méconnaître l’évolution des esprits, puisque Kofi Annan lui-même a reconnu que « rien, dans la Charte de Nations-Unies, n’empêche de reconnaître qu’il y a des droits par- delà les frontières », ce qui fonde « la responsabilité de protéger ».

Le mois dernier, en revenant sur l’écrasement de la révolte de Budapest par l’armée soviétique il y a juste cinquante ans, on se lamentait sur l’état du monde à l’époque de la guerre froide et du partage de Yalta, qui conduisit à abandonner les insurgés hongrois à leur triste sort. Je ne peux me résoudre à ce que, dans quelques années, des campagnes viennent dénoncer -peut-être violemment- l’apathie ou l’inefficacité  de notre pays et de la Communauté internationale devant le drame du Darfour.

Je suis convaincu qu’une prise de conscience est indispensable et je crois qu’elle est possible, en particulier si les médias brisent le mur de l’indifférence. C’est dans cet esprit que je me suis récemment adressé aux responsables des grands organes de presse et d’audiovisuel pour leur demander de sensibiliser l’opinion sur le drame du Darfour, ce qui ne manquerait pas d’influencer les décideurs.

Je le répète, il y a urgence : on ne peut pas attendre qu’après 200 000 morts, il y en ait 300 000, 500 000 ou 800 000, comme au Rwanda. Nous ne sommes pas ici devant une question diplomatique ou géo-politique, mais devant une question d’humanité. Face à ce drame, nous avons un devoir d’humanité. Je souhaite en tout cas que les socialistes en soient conscients et qu’ils prennent une part active aux actions qui seront menées pour faire cesser le martyre du Darfour.

Paul Quilès
Député du Tarn
Vice-président de la Commission des affaires étrangères

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24 novembre 2006 5 24 /11 /novembre /2006 17:58

 

Rwanda : interview de Paul Quilès dans Libération

 

 

 

 

 

Député socialiste du Tarn, Paul Quilès avait dirigé, en 1998, la mission parlementaire d’information sur le Rwanda. Il réagit à la décision du juge Jean-Louis Bruguière de lancer des mandats d’arrêt contre neuf proches du président Paul Kagamé, dont son chef d’état-major, James Kabarebe, accusés d’être responsable de l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion de l’ancien président Juvénal Habyarimana, piloté par un équipage français. Un attentat qui avait servi de déclencheur au génocide.


Comment réagissez-vous à cette décision?

Je ne suis pas étonné. A l’époque de la Mission d’information, nous savions qu’il y avait une zone d’ombre dans l’origine de l’attentat du 6 avril 1994. Nous avons demandé que la justice se saisisse de cette affaire au plus vite pour comprendre qui était à l’origine de ce qui a déclenché le génocide. Nous avions retenu deux hypothèses: celle d’une action des extrémistes au sein des Forces armées rwandaises (hutu) ou celle du Front patriotique rwandais (FPR) de Kagamé. Nous ne tranchions pas, mais les présomptions pesant sur le FPR étaient assez fortes.

En quoi consistaient-elles?
Il y avait des arguments techniques et politiques. Nous savons que le FPR possédait des missiles sol-air, retrouvés dans une «série» ougandaise (l’Ouganda était un allié proche du FPR, ndlr) De plus, nous avons noté une volonté délibérée chez les responsables rwandais, politiques et militaires (issus du FPR, ndlr), de dissimuler la vérité sur la possession de ces missiles. Par ailleurs, nous avions prévu d’entendre un ancien compagnon de route du FPR. Mais il a été mystérieusement assassiné…

Et la piste hutue?
Nous n’excluions pas que des extrémistes hutus, opposés à l’application des accords de paix d’Arusha (entre tutsis et hutus, parrainés par la France, ndlr), aient voulu se débarrasser du président Habyarimana. Mais au lendemain de l’attentat, il est apparu que ces extrémistes étaient totalement désarçonnés. Reste que, sur le plan technique, ils possédaient eux aussi des missiles sol-air.

Sans surprise, Paul Kagamé a réagi très vivement aux accusations du juge Bruguière. Pensez-vous qu’un point de non-retour a été atteint entre la France et le président rwandais ?
Kagamé n’a jamais hésité à s’appuyer sur le drame du génocide pour asseoir son pouvoir. Il en fait porter la responsabilité - au-delà des Rwandais eux-mêmes - aux puissances étrangères, notamment à la France. La Mission parlementaire a fait justice de cette accusation. Il ne faut jamais oublier - malheureusement - que ce sont des Rwandais qui ont massacré d’autres Rwandais.

24 novembre 2006

 

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9 octobre 2006 1 09 /10 /octobre /2006 16:54

Génocide du Darfour : Paul Quilès vient d'écrire aux directeurs de rédaction de tous les médias

 

 

 

 

 

Monsieur le Directeur,

Je souhaite vous parler du Darfour et j’espère que ces quelques lignes retiendront votre attention.
Ayant présidé la mission parlementaire d’information sur le génocide rwandais, je suis particulièrement sensible au déroulement du drame que vit le Darfour depuis 3 ans. A plusieurs reprises (1), je suis intervenu pour attirer l’attention du gouvernement français sur l’inefficacité de la Communauté internationale face à la dégradation tragique de la situation.
Malheureusement, les inquiétudes que je manifestais il y a 2 ans sont devenues de tristes réalités, avec un terrible bilan : 300 000 morts, 2,5 millions de déplacés, menacés par la famine, les épidémies et la mort.
Certes l’Union Africaine et l’ONU ont déployé des efforts pour aboutir à un accord de paix, mais la complexité des relations entre les parties n’a pas permis d’aboutir à une cessation des exactions et des massacres.
J’ai du mal à accepter l’idée que, dans quelques années, des campagnes viendront dénoncer -peut-être violemment- l’apathie ou l’inefficacité de notre pays et de la Communauté internationale devant ce génocide. Je suis convaincu qu’une prise de conscience est indispensable et je crois qu’elle est possible, grâce au rôle considérable des médias dans la formation des idées. Je constate en effet que les campagnes médiatiques n’ont pas seulement un impact sur l’opinion publique, mais qu’elles peuvent aussi faire réfléchir les décideurs nationaux, voire internationaux.
Bien entendu, il n’est pas question pour moi de vouloir peser par ma démarche sur votre libre choix de programmation. Je souhaite simplement vous sensibiliser sur le rôle, à mes yeux fondamental, que vous pourriez avoir pour réveiller les consciences et déclencher un mouvement d’opinion susceptible d’influencer les décideurs.
Je vous remercie de l’attention que vous voudrez bien porter à ma suggestion et vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur, l’assurance de mes salutations les meilleures.
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(1)Notamment question d’actualité (28/4/2004), lettre au ministre des affaires étrangères (26/5/2004)

9 octobre 2006

 

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- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
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