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4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 15:21
Il ne suffit pas de s’émouvoir et de s’indigner !Il ne suffit pas de s’émouvoir et de s’indigner !

     Il y a 43 ans, la photo de la petite Vietnamienne de 9 ans, Kim Phuc, fuyant le bombardement au napalm d’un avion américain qui l’a gravement brûlée et a failli lui coûter la vie, a ému le monde entier. C’était le 8 juin 1972. Malheureusement, la guerre du Vietnam durera encore 3 ans et fera beaucoup d’autres victimes.

 

     La photo du petit Syrien échoué sur une plage turque il y a quelques jours est effectivement terrible et il est heureux qu’elle suscite de l’émotion et de l’indignation. Passons sur la polémique (inintéressante) autour de la question de l’opportunité de sa publication, pour réfléchir à la facheuse impression donnée par le soudain fracas médiatico-politique que l'on vient de découvrir le drame de ces réfugiés.

 

      Cela fait  des mois, et même des années, que l’on sait que, par dizaines de milliers, des hommes, des femmes et des enfants fuient l’horreur des massacres qui ensanglantent la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan, la Libye et tant d’autres pays. Et, contrairement à une facilité de vocabulaire qui autorise à faire des sondages approximatifs qui se nourrissent de la peur de l’immigration (et qui la renforcent !), il ne s’agit pas de "migrants", mais bien, pour la plupart d’entre eux, de " réfugiés à la recherche d’un asile, comme il y en a eu tant dans l’Histoire.

 

     Qu’on se souvienne par exemple de l’accueil par la France de 140 000 Arméniens dans les années 1920 ou encore de la "Retirada", l'exode des réfugiés espagnols, lorsque, à partir de février 1939, plus de 450 000 Républicains franchirent la frontière franco-espagnole à la suite de la chute de la Seconde République espagnole, écrasée par le général Franco.

 

     Il est un peu triste que l’émotion médiatique semble être la seule façon de "réveiller les consciences", comme on l'entend dire depuis quelques jours. Ce réveil ne doit pas seulement concerner les solutions à apporter à des situations effectivement dramatiques. Il doit aussi amener les responsables politiques en France, en Europe et même à l’ONU à s'attaquer rapidement aux causes profondes de ces drames. Sinon, il faudra bientôt recommencer lorsque d’autres photos décriront d’autres drames épouvantables, comme ceux des milliers de suppliciés, victimes des dictatures et des groupes terroristes, qui, chaque jour, tuent, violent, torturent, massacrent, en toute impunité. Qu'on songe par exemple aux 276 adolescentes enlevées par Boko Haram au Nigéria il y a 500 jours et dont la situation tragique fait moins la Une des médias.

 

     En attendant, si la pression des associations et des mouvements citoyens fait bouger les décideurs politiques, le petit  Aylan ne sera pas mort pour rien !

Il ne suffit pas de s’émouvoir et de s’indigner !
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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 09:57
Risque de conflit (suite)

       J'ai reçu ce commentaire très pertinent d'un lecteur de mon blog à la suite de la publication de ma tribune "D'inquiétants obstacles à la paix"

 

      Je pense utile de le publier ici, en remerciant son auteur pour ses remarques, qui complètent mon analyse sur certains points . 

 

***************

      Merci pour cette analyse géopolitique qui jette une lumière sur des déterminismes économiques à l’œuvre dans les tensions mondiales actuelles. A propos des nombreuses guerres « chaudes » lors de la guerre froide, je ne suis pas convaincu qu’il s’agissait seulement de conflagrations par procuration. A mon sens, de nombreux conflits avaient certes éclaté avec le soutien respectif de part et d’autre de l’Occident et du bloc dit communiste. Mais ceci n’était qu’un aspect des conflits dont les racines locales ne peuvent pas être occultées car déterminantes. A contrario, certaines guerres oubliées ont pu se dérouler sans le soutien manifeste, ou même dans l’indifférence de l’un ou l’autre des grands protagonistes que vous évoquez.

      A mon avis, les dirigeants américains ont voulu croire à la fable de la « fin de l’Histoire » du fait de la quasi-généralisation du modèle capitaliste libéral après la chute de l’URSS. Une victoire qu’ils considéraient comme leur fait. Obsédés par l’anticommunisme, ils analysaient les conflits essentiellement en termes d’affrontement idéologique entre l’Est et l’Ouest et non dans une perspective bien plus longue de luttes de libération nationale ou de conflits entre nations. La manière dont les responsables politiques américains envisageaient la guerre du Viêt-Nam en est une terrible démonstration. Dès la chute du mur de Berlin, des conflits éclataient dans les Balkans, au sein même de l’Europe, dans un déchainement de nationalismes longtemps contenus.

      De manière quasi-symétrique, les dirigeants de l’URSS considéraient d’abord les rivalités entre leur pays et les USA comme un conflit idéologique qui devait se terminer par la victoire du « socialisme », but ultime qui ne fit longtemps aucun doute pour eux.

      Notre réveil est douloureux : nous savons désormais que les rivalités entre nations demeurent le plus grand danger de destruction pour notre civilisation. Dans un monde rongé par les déséquilibres économiques et les injustices sociales, le risque est accru par la possession d’armes nucléaires et leur dissémination. Ces antagonismes sont longtemps artificiellement passés sur le compte de la concurrence entre modèles de société. 

      Ainsi, je ne suis pas sûr que Poutine ait besoin de se trouver un nouvel ennemi pour exacerber le nationalisme russe. Cet adversaire est tout désigné à travers la lutte pour la suprématie aux frontières de l’ex-URSS et même à l’intérieur de celle-ci comme c’est le cas en Ukraine.

     Oui, bien d’accord, le risque de conflit est réel. Il ne devrait pas être oublié car perçu comme moindre que d’autres grands problèmes, réels et préoccupants, tels que le terrorisme ou l’évolution climatique.

 

            Bernard Pradines                                          

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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 10:24
D’inquiétants obstacles à la paixD’inquiétants obstacles à la paix

   Tribune de Paul Quilès publiée sur le site de Marianne

 

     Pendant 45 ans, les Etats-Unis ont dû partager leur hégémonie sur le monde avec l’Union soviétique. La méfiance mutuelle entre les deux Grands s’est traduite par ce que l’on a nommé la Guerre froide, mais aussi par de très nombreuses guerres "chaudes", qu’ils ont menées "par procuration" dans les parties de la planète qui n’étaient pas sous leur dépendance directe. Elle a également conduit à une coûteuse et dangereuse course aux armements, notamment nucléaires.

 

     Après la chute du Mur de Berlin, les Américains ont eu le sentiment, dans un premier temps, que leur leadership mondial n’était plus contesté, en tout cas pas par la Russie, désorganisée par la dislocation de l’URSS.

 

     Puis est venue la prise de conscience qu’une nouvelle puissance pourrait à terme les concurrencer : la Chine, avec son développement économique rapide, ses prétentions commerciales et financières au plan mondial, son affirmation d’une volonté expansionniste (y compris militaire) en Asie de l’Est.

 

     Ce contexte les a amenés à s’impliquer beaucoup plus dans cette partie du monde. Pour cela, il leur fallait dégager des moyens, en allégeant leur présence au Proche-Orient, source principale de leur approvisionnement pétrolier et région dans lequel ils avaient concentré depuis 60 ans beaucoup de moyens, militaires, humains, financiers. Cette évolution est encore plus marquée depuis la présidence de Barack Obama, dont la politique tranche avec les graves erreurs des Américains, qui ont parfois accentué durablement certaines crises (Irak).

 

     Le choix des Etats-Unis de se désengager du Proche Orient a été conforté par le développement important du gaz et du pétrole de schiste sur leur propre territoire, qui les a rendus quasiment autosuffisants sur le plan énergétique.

 

     L’intérêt qu’ils portent à cette partie du monde est pourtant loin d’avoir disparu, comme on le voit chaque jour au Moyen Orient, d’autant plus que l’Arabie Saoudite, mécontente du rôle joué par Barack Obama dans la conclusion de l’accord iranien, a décidé d’augmenter considérablement sa production de pétrole. L’effet à la baisse sur le prix des hydrocarbures a été immédiat et les Américains se trouvent aujourd’hui dans une situation délicate, avec leur industrie de pétrole de schiste en grande difficulté.

 

    Dans les préoccupations géostratégiques des Etats-Unis, l’Europe n’occupe plus la place prépondérante qui était la sienne lorsqu’ils la considéraient comme un enjeu capital dans leur rivalité avec l’URSS. Aujourd’hui, tout se passe comme s’ils avaient choisi de s’appuyer d’abord sur l’OTAN pour traiter des questions de sécurité susceptibles de se poser face à la Russie. Ils utilisent l’OTAN, où leur hégémonie est indiscutée, comme un démultiplicateur de puissance dans leur définition, conforme à leurs intérêts, des conditions de la sécurité européenne.

 

     Or, cette organisation est avant tout militaire[1] et l’aspect politique des tensions avec le Président russe ne semble pas beaucoup la préoccuper. A travers plusieurs évènements récents, relativement peu médiatisés, l’OTAN et la Russie semblent en fait se rejouer des scénarios de la Guerre froide, en donnant le sentiment qu’elles ont besoin de cette ambiance pour justifier leur existence. Vladimir Poutine est à la recherche d’un "vrai ennemi", de façon à exacerber le patriotisme russe, à justifier sa stratégie d’influence et à revenir sur les conséquences de ce qu’il faut bien appeler une défaite russe à l’issue de la Guerre froide (défaite largement causée par l’incapacité de Gorbatchev et de Eltsine à gérer la fin de l’URSS). L’OTAN, soulagée de ne plus avoir de déploiements lointains, qui se sont soldés par des échecs (Afghanistan, Libye), se retrouve sur son "cœur de métier", la défense d’un bloc occidental qu’elle envisage d’élargir indéfiniment, jusqu’à heurter de front les intérêts nationaux de la Russie.

 

     En termes de sécurité, l’intérêt de la France, comme celui de l’Europe et du reste du monde, est pourtant que tous les efforts soient entrepris sur le plan politique pour que puisse s’engager un processus de réduction des tensions avec la Russie. Tout doit être mis sur la table, les sujets d’inquiétude, les griefs de chaque partie: le projet américain de bouclier anti missile, les exercices militaires à dimension nucléaire, les mécanismes de communication de crise entre l’OTAN et la Russie, la situation militaire en Ukraine, la polémique autour du respect de l’accord de 1987 sur les « armes nucléaires intermédiaires » (les Américains reprochant aux Russes de développer un missile de croisière d’une portée interdite par l’accord ‑  entre 500 et 5500 km).

 

     Si une telle volonté ne se manifeste pas des deux côtés, les risques d’affrontement ne sont pas une vue de l’esprit. L’histoire des conflits enseigne quelles peuvent être les conséquences d’un climat de défiance mutuelle nourri par des griefs et des incompréhensions réciproques, dont les origines historiques sont parfois lointaines. Il suffit de penser à ce propos aux causes profondes de la Première Guerre mondiale.

 

    Un tel climat peut favoriser les enchaînements qui conduisent aux grandes déflagrations. Dans ce contexte, l’armement nucléaire est une source de danger indéniable: le maintien en alerte permanente d’arsenaux nucléaires toujours considérables au sein de forces qui ne cessent de simuler des combats au cœur même de l’Europe n’est pas pour rassurer.

 

Lire: "Pour réduire le risque d’affrontement militaire entre la Russie et l’OTAN"

Lire et écouter sur RFI"Des règles de bon voisinage entre Russie et Occidentaux?"

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[1] Au passage, on peut se demander ce que le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN décidé par N. Sarkozy, alors Président de la République, a apporté à la France….

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26 août 2015 3 26 /08 /août /2015 09:13
Pour réduire le risque d’affrontement militaire entre la Russie et l’OTAN

      Nous sommes 14 anciens responsables de pays européens (Grande Bretagne, Allemagne, France, Russie, Turquie, Finlande, Espagne, Pologne), préoccupés par le climat dangereux qui s’est installé entre les forces militaires de la Russie et de l’OTAN.

 

      Nous avons signé cette déclaration, qui vient d'être publiée dans plusieurs pays. En voici la version française.

 

- Adam Daniel Rotfeld, ancien ministre des affaires étrangères (Pologne)

- Igor S. Ivanov, ancien ministre des affaires étrangères (Russie)

- Des Browne, ancien secrétaire d’Etat à la Défense (Grande Bretagne)

- Özdem Sanberk, ancien sous-secrétaire du Ministre des affaires étrangères (Turquie)

- Ana Palacio, ancienne ministre des affaires étrangères (Espagne)

- Malcolm Rifkind, ancien secrétaire d'Etat aux affaires étrangères et à la défense (Grande Bretagne)

- Volker Ruehe, ancien ministre de la défense (Allemagne)

- Tarja Cronberg, ancienne députée du Parlement Européen (Finlande);

- Igor Yu. Yurgens, vice-président du syndicat des Industriels et Entrepreneurs (Russie)

- Tony Brenton, ancien ambassadeur de Grande Bretagne en Russie

- Alexei Gromyko, directeur adjoint de l’Institut de l’Europe de l’Académie des sciences (Russie)

- Paul Quilès, ancien ministre de la défense (France)

- Vyacheslav I. Trubnikov, ancien directeur du renseignement étranger russe, général d’armée (à la retraite), ambassadeur plénipotentiaire de la Fédération de Russie

- Hikmet Cetin, ancien ministre des affaires étrangères (Turquie).

 

****

      Nous savons tous qu’au cours des 18 derniers mois, la relation entre la Russie et l’Occident s’est considérablement détériorée. Il y a eu une diminution fondamentale de la confiance, du fait d’analyses divergentes et, à ce stade totalement incompatibles, de ce qui s’est produit en Ukraine et pourquoi cela s’est produit.

 

      Des préoccupations anciennes et des différends concernant d’autres problèmes, tels que la défense antimissile, l’élargissement de l’OTAN, les régimes destinés à renforcer la confiance sur les déploiements des forces militaires conventionnelles en Europe et des armes nucléaires non stratégiques, sont devenus plus aigus par la suite.

 

      Les relations économiques entre la Russie et le reste de l’Europe sont également en train de se désagréger, en raison du processus de sanctions en cours et de nombreux commentateurs, en Russie comme en Occident, spéculent désormais ouvertement sur le retour d’une nouvelle Guerre froide.

 

    Une des caractéristiques de ce nouvel environnement a été l’augmentation du nombre d’interceptions entre les forces militaires russes et celles de l’OTAN et entre les forces militaires russes et celles de la Suède et de la Finlande. Comme toujours, il y a une différence d’interprétation entre ce qui se passe et son exacte raison, mais il y a peu de doute sur le fait qu’il y a un accroissement des activités militaires et sur la réalité d’une plus grande proximité des forces en présence.

 

     L’organisation ELN (European Leadership Network) a enregistré 66 incidents depuis mars 2014. La plupart de ceux-ci, environ 50, ont été classés comme « proches de la routine », mais certains ont été plus graves et trois ont été considérés comme « à haut risque ».

 

      Evidemment, l’ensemble des incidents est beaucoup plus élevé. L’OTAN a rapporté avoir mené plus de 400 interceptions d’avions russes en 2014, soit quatre fois plus que le nombre d’interceptions réalisées en 2013. La Russie a déclaré publiquement qu’elle avait recensé deux fois plus de vols d’avions tactiques de l’OTAN en 2014 qu’en 2013 près de ses frontières, soit plus de 3000. La Suède et la Finlande ont signalé un certain nombre d’interceptions d’avions russes près de leur espace aérien et chaque Etat a dû sonder, au moins une fois au cours des 12 derniers mois, ses eaux territoriales, pour rechercher de mystérieux «objets sous-marins ».

 

      La Russie a augmenté le nombre et la taille de ses exercices militaires, sans réaliser de notification préalable, certains exercices se déroulant dans sa région militaire occidentale, donc très proche des territoires de l’OTAN. Au cours de la crise actuelle, des responsables russes et des experts ont confirmé une activité accrue de l’armée de l’air russe, incluant l’utilisation d’avions de surveillance et d‘avions stratégiques à longue portée. La Russie a également déployé d’autres aéronefs, des navires, des unités de défense aérienne et de missiles antinavires en Crimée.

 

      L’OTAN a réagi à la détérioration de la situation en Europe centrale et orientale, en augmentant sa présence militaire le long de son flanc oriental. L’organisation a ainsi accru ses missions de surveillance de l’espace aérien de la zone baltique. Elle a déplacé plus de troupes dans cette région, augmenté sa structure de commandement et envisage de pré-positionner du matériel. Selon les données officielles de l’OTAN, 162 exercices ont été réalisés en 2014 dans le des actions de formation militaire de l’OTAN et d’exercices programmés, soit le double du nombre d’exercices initialement prévu. A cela, il convient de rajouter 40 exercices nationaux supplémentaires ; ceux-ci faisaient partie d’un effort plus large de l’OTAN pour démontrer sa détermination et pour rassurer les alliés dans le contexte de la crise actuelle  En 2015, il est prévu une poursuite de ces tendances concernant les actions de la Russie et de l’OTAN.

 

    Sans entreprendre une évaluation collective de ce qui motive ces déploiements militaires spécifiques, les signataires sont d’accord sur deux observations importantes. Tout d’abord, la Russie et l’OTAN semblent réaliser de nouveaux déploiements et mettre d’avantage l’accent lors des exercices sur les corrections nécessaires à apporter à leur précédent dispositif militaire. Chaque côté est convaincu que ses actions sont justifiées par les changements négatifs de son environnement sécuritaire. Deuxièmement, un cycle action-réaction est maintenant en oeuvre et semble difficile à arrêter.

 

      Certains disent que cette augmentation des tensions est gérable et que les militaires des deux côtés veilleront à ce que rien de fâcheux ne se passe. Cela peut être le cas, mais nous ne devons pas perdre de vue que nous traitons ici, dans la plupart des situations, de relations et d’affrontements militaires entre une puissance nucléaire d’une part et une alliance nucléaire militaire de l’autre, qui se déroulent dans un contexte de méfiance accrue et de tensions significatives des deux côtés. L’histoire est parsemée d’exemples de crises et de tensions internationales qui ont développé une dynamique propre et ont abouti à un conflit, même si aucune des parties ne le voulait. Nous ne sommes pas nécessairement dans une dynamique similaire à celle de l’Europe de 1914, mais quel responsable politique optimiste ne voudrait pas tenir compte des leçons de l’histoire collective de notre continent et faire tout ce qui est possible pour s’assurer que les choses ne glissent pas hors de tout contrôle ?

 

      À notre avis, la situation est mûre pour une possible dangereuse erreur de calcul ou  un accident qui pourrait déclencher une nouvelle aggravation de la crise ou même une confrontation militaire directe entre la Russie et l’Occident.

 

      En juillet 2014, plusieurs d’entre nous ont déjà fait remarquer le danger de la situation et ont notamment appelé à ce que chaque partie améliore le niveau de communication entre militaires, fasse preuve de retenue politique et militaire au sein des chaînes de commandement, améliore les règles d’engagement militaire et, si possible, exerce une influence sur les actions de ses amis et alliés.

 

      L’OTAN a depuis confirmé explicitement que les liens de communication entre le Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR), le chef du Comité militaire de l’OTAN et le chef de l’état-major général russe sont actifs et disponibles 24h sur 24 et 7 jours sur 7. De manière à éviter des incidents dangereux, des discussions ont été menées en profondeur au sein de l’OTAN et ont été également réalisées au cours des dernières rencontres entre le Secrétaire général de l’OTAN, le représentant permanent de la Russie auprès de l’OTAN et le ministre russe des Affaires étrangères. Nous nous félicitons de ces développements, mais nous croyons nécessaire de faire plus encore.

 

      Notre proposition

 

     Le Conseil OTAN - Russie devrait être convoqué d’urgence pour discuter d’un éventuel mémorandum d’entente entre l’OTAN et la Fédération de Russie, ainsi que des règles de conduite à tenir entre les deux parties lors des interceptions, pour la sécurité du trafic aérien et maritime. Un tel accord a été signé entre les Etats-Unis et la Chine à la fin de l’année 2014 "pour renforcer le respect du droit et des normes internationales en vigueur actuellement, pour améliorer la sécurité  opérationnelle dans l’espace maritime et aérien, pour renforcer la confiance mutuelle, pour élaborer un nouveau modèle de relations entre les militaires de chacune des parties"

 

      Parallèlement à un accord multilatéral OTAN – Russie, des négociations bilatérales pourraient être engagées sur des accords similaires entre la Russie et les États membres de l’OTAN.

 

      L’accord sino-américain énonce les principes et les procédures de communication qui doivent être observés lors des interceptions entre les navires et avions militaires, et exige de chaque côté de donner des avertissements de danger en temps  opportun, si des exercices militaires et des tirs d’armes réels doivent avoir lieu dans un environnement où peuvent être opérationnels les navires militaires et aéronefs de l’autre partie.

 

     Il énonce également une série de règles pour établir la confiance mutuelle. Celles-ci comprennent par exemple l’engagement à communiquer en temps opportun lors de la conduite des opérations sur les intentions de manœuvre des navires et des avions militaires. Elles comprennent également une liste d’actions qui doivent être évitées, y compris la simulation d’attaques en orientant ses canons, ses missiles, ses radars de contrôle de tir, ses tubes lance-torpilles et autres armes en direction des navires et avions militaires rencontrés. L’accord précise les fréquences radios à utiliser pour la communication et les signaux à réaliser, si des difficultés sont rencontrées sur la compréhension de la langue par les commandants.

 

     L’accord contient également une disposition pour que chaque partie procède à une réunion d’évaluation annuelle, dirigée par des officiers supérieurs de l’armée, sur tous les événements de l’année précédente concernant l’application de cet accord.

 

      Il existe au moins deux accords entre les Etats-Unis et l’Union soviétique (puis la Russie) qui opèrent d’une manière similaire dans les relations bilatérales entre ces deux Etats : l’Accord pour la prévention des incidents en haute mer et au-dessus de la haute mer (1972) et l’Accord sur la prévention des activités militaires dangereuses de 1989.

 

      Étant donné l’ampleur accrue des activités militaires dans la région Euro-atlantique et l’augmentation du nombre d’interceptions militaires, un tel accord est maintenant nécessaire entre l’OTAN et la Russie, afin de prévenir les incidents ou les erreurs de calcul pouvant conduire à une escalade de la tension, voire à une confrontation. Il serait également utile d’impliquer à un stade précoce des discussions la Suède et la Finlande, qui sont tous les deux exposés aux dangers liés à l’accroissement des activités militaires dans la région de la mer Baltique.

 

      Les signataires de cette déclaration sont convaincus qu’un tel objectif doit être poursuivi avec la plus grande urgence. Bien que cela puisse apparaître comme une mesure bureaucratique ou technique, l’avenir de la sécurité Euro-atlantique pourrait pourtant bien en dépendre.

                                                                                     

                                                                                                  26 Août 2015

Lire la déclaration sur le site d'ELN

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4 juillet 2015 6 04 /07 /juillet /2015 09:11
Grèce: OUI ou NON?

    Au cours des derniers jours, on a beaucoup lu et entendu de commentaires et de déclarations sur le référendum grec de demain.

 

     J'ai personnellement apprécié cette analyse lucide du Prix Nobel d'économie, Paul Krugman, dans une tribune publiée hier par le New York Times.

 

      LIRE: "Les nombreux désastres économiques de l'Europe"

 

****

Voici la traduction en français de sa conclusion

 

     "Un des grands risques si les Grecs votent oui, c’est-à-dire qu’ils acceptent les demandes des créanciers, et donc qu’ils rejettent la position du gouvernement grec et probablement qu’ils le fassent tomber, est qu'il va renforcer et encourager les architectes de l'échec européen. Les créanciers auront démontré leur force, leur capacité à humilier quiconque conteste les demandes de l'austérité sans fin. Et ils vont continuer à prétendre que l'imposition d'un chômage de masse est la seule ligne de conduite responsable.

 

     Que se passera-t-il si la Grèce vote non? Cela conduira à un effrayant terrain inconnu. La Grèce pourrait bien quitter l'euro, ce qui serait extrêmement perturbateur à court terme. Mais cela offrira également à la Grèce elle-même une chance pour une véritable reprise. Et ce sera un choc salutaire contre l’autosatisfaction des élites européennes.

 

     Ou, pour le dire un peu différemment, il est raisonnable de craindre les conséquences d'un vote non car personne ne sait ce qu’il adviendra. Mais il faut craindre encore plus les conséquences d'un oui, parce que, dans ce cas, nous ne savons que trop ce qui se passera ensuite : plus d'austérité, plus de désastres et, finalement, une crise bien pire que tout ce que nous avons vu jusqu'à présent."

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24 juin 2015 3 24 /06 /juin /2015 12:50
Ecoutes NSA: on vous l'avait bien dit!

      La révélation des écoutes américaines a déclenché une avalanche de réactions.

 

    Les protestations officielles sont légitimes et nécessaires. Par contre, tous ceux qui semblent découvrir aujourd'hui le phénomène font preuve d'une mémoire sélective.

 

       C'est en effet la 3ème fois depuis 2 ans que je rappelle que ces écoutes avait fait l'objet, en 2000, d'un rapport de la Commission de la défense de l'Assemblée Nationale, que je présidais.

 

     La lecture de ce rapport sur le "système Echelon" montre que l'on connaît depuis longtemps les méthodes américaines de renseignement. Il est dommage que certaines préconisations de ce rapport n'aient pas été prises au sérieux à l'époque!

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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 15:41

Communiqué de Paul Quilès

 

 

     Le financement des opérations militaires engagées par la France exige de nouveaux moyens. Des crédits supplémentaires destinés à abonder la "Loi de Programmation Militaire" ont été annoncés à cet effet par le Président de la République.

 

     Il serait impensable que ces dépenses soient financées par des économies réalisées notamment sur des budgets prioritaires, tels que la santé ou le logement, comme cela vient d’être évoqué par le Ministre des finances.

 

     Je continue à penser que la réduction des dépenses consacrées à l’armement nucléaire (plus de 3 milliards €/an) permettrait de dégager des économies significatives et éviterait de mettre en cause des politiques publiques dans des secteurs où les besoins sont évidents.

 

     Il faut savoir également que la modernisation des équipements et des moyens dédiés à la dissuasion nucléaire (missiles, sous-marins, ogives….) dans laquelle la France est engagée est non seulement coûteuse, mais aussi contradictoire* avec les engagements de notre pays, signataire du TNP (Traité de Non-Prolifération nucléaire)

 

 

* Article VI du TNP : « Chacune des Parties au Traité s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire…… »

 

30 avril 2015

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 16:49

       L'appel que j'ai signé avec deux anciens ministres, David Owen

  

(affaires étrangères, Grande Bretagne) et Wolfgang Ischinger (affaires

 

étrangères, Allemagne) a été publié:

 

     - en Grande Bretagne, sur le site d'ELN, sous le titre

 

      " Negotiations with Iran: the best bet for our future security"

 

     - en Allemagne, par le quotidien Handelsblatt, sous le titre

 

     " Die Iranverhandlungen: Unsere beste Chance auf Sicherheit"

 

     - en France, sur le site du Monde, sous le titre

 

     " l'Europe doit pousser au compromis avec l'Iran"

Négociations sur le nucléaire iranien
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16 mars 2015 1 16 /03 /mars /2015 17:00
Appel de trois anciens ministres européens
Appel de trois anciens ministres européensAppel de trois anciens ministres européensAppel de trois anciens ministres européens

    Cet appel, publié sur le site du Monde, sous le titre "l'Europe doit pousser au compromis avec l'Iran" est signé par trois anciens ministres européens, membres du réseau européen ELN 

  • Paul Quilès (défense, France),
  • Wolfgang Ischinger (affaires étrangères, Allemagne),
  • David Owen (affaires étrangères, Grande Bretagne)                                      

***

 

Négociations avec l’Iran : il faut jouer la carte de l’avenir

 

     Les récents progrès des négociations entre les Etats-Unis et l’Iran suscitent une grande inquiétude dans certains pays. Benyamin Netanyahu vient de s’en faire le porte-parole devant le Congrès américain, sans craindre de forcer le trait ni de se brouiller davantage encore avec le Président Obama.

 

     Les opposants à l’accord qui semble s’esquisser, notamment en Israël mais aussi parmi les monarchies du Golfe, redoutent des lacunes et des imprécisions qui laisseraient à l’Iran la possibilité d’accéder à l’arme atomique et de devenir la deuxième puissance nucléaire au Moyen-Orient (Israël étant jusqu’à présent la seule). Il faut bien reconnaître que ce scénario serait profondément déstabilisateur, car il pourrait précipiter une course aux armements nucléaires dans la région.

 

      Mais tel n’est pas le but des négociations formellement conduites entre l’Iran et les six pays du groupe « P5+1 » (composé des membres permanents du Conseil de sécurité et de l’Allemagne). L’objectif des négociateurs, du côté occidental comme sans doute aussi du côté de la Russie et de la Chine, est de parvenir à un accord clair et contraignant fondé sur deux concessions majeures : Téhéran doit clarifier l'intention pacifique de son programme nucléaire en le plaçant sous un contrôle international strict et, en contrepartie, la communauté internationale doit s’engager à la levée progressive des sanctions décrétées par le Conseil de sécurité de l’ONU et de celles, beaucoup plus sévères, imposées unilatéralement par les Etats-Unis et l’Union européenne.

 

      Les opposants aux négociations en cours avec l'Iran soutiennent que c’est seulement par le démantèlement total de la capacité de l'Iran à enrichir de l'uranium, quel qu’en soit l'objectif, que la prolifération nucléaire peut être empêchée. Ce serait imposer à ce pays un statut exorbitant du droit commun de la non-prolifération, défini par le traité de non-prolifération nucléaire (TNP), qui constitue le fondement des efforts internationaux pour assurer la non-prolifération depuis 1968. Le TNP, signé par tous les membres de l'UE et les États-Unis, garantit le «droit inaliénable de toutes les Parties au Traité de développer la recherche, la production et l'utilisation de l'énergie nucléaire à des fins pacifiques, sans discrimination ». Refuser à l'Iran ce droit menacerait le TNP, qui est le traité de contrôle des armements le plus largement signé dans l'histoire, et mettrait donc en danger la sécurité mondiale.

 

     Il semble bien que l'objectif principal de ceux qui cherchent à saper les efforts pour aboutir à un accord n’est pas de s’assurer que l'Iran n’obtient pas la bombe, mais de maintenir ce pays dans une position de paria politique, de l’affaiblir et de contenir, puis de refouler son influence au Moyen-Orient, notamment en Syrie, au Liban et en Irak.

 

      Nous avons, nous Européens, un intérêt primordial à ce que l’Iran ne devienne pas une puissance nucléaire. Tout accord avec ce pays doit donc reposer sur une application stricte, sans échappatoire possible, du TNP par l’Iran. Il doit être dicté par la vigilance et fondé sur le principe « se méfier et vérifier », selon la formule de l’Administration Obama. Mais nous n’avons pas intérêt à imposer à l’Iran un statut dérogatoire permanent, sous réserve  -compte tenu des violations commises dans le passé- de contrôles étendus et de suspension d’activités sensibles au cours d’une période transitoire.

 

      Il est en effet de notre intérêt que l’Iran contribue, à la mesure de son poids politique et de son influence, à la stabilisation de la région et à l’éradication du péril terroriste représenté par la montée de l’organisation de l’Etat islamique. Les exigences de Benyamin Netanyahu et des monarchies du Golfe ne peuvent déboucher que sur la guerre et le bombardement des infrastructures nucléaires iraniennes. Or, il est déjà trop tard pour interdire à l’Iran l’accès aux connaissances scientifiques et techniques qui permettent de construire la bombe. Une campagne de destruction des installations nucléaires iraniennes ne pourrait aboutir qu’à l’inverse du résultat recherché : dénonciation du TNP par l’Iran et lancement effectif par ce pays d’un programme nucléaire militaire dans des installations souterraines à l’abri des bombardements. Ce scénario serait une catastrophe géopolitique pour l’Europe et sans doute aussi pour ses inspirateurs.

 

      En ce domaine, les intérêts européens coïncident donc avec ceux des Etats-Unis, tels que les défend Barack Obama.

 

      Un compromis avec l’Iran est possible : acceptation, une fois la confiance établie sur la nature exclusivement pacifique du programme iranien, d’une capacité d’enrichissement contrôlée, encadrée et plafonnée à un niveau civil ; application du régime renforcé de contrôle de l’AIEA sur tout le territoire de l’Iran ; surveillance stricte des flux d’uranium, quelle qu’en soit la forme et en contrepartie, levée progressive des sanctions et reprise de la coopération dans les applications nucléaires manifestement dépourvues de tout caractère militaire.

 

      Parallèlement, de nouvelles initiatives doivent être prises pour renforcer la légitimité du régime international de non-prolifération. Les Européens ont en particulier un rôle essentiel à jouer pour relancer la réunion d’une conférence internationale sur la négociation d’une « zone exempte d’armes de destruction massive » au Moyen-Orient.

 

      Nous appelons nos gouvernements à prendre la mesure de cette occasion historique de s’assurer de l'utilisation pacifique de la technologie nucléaire par l'Iran, de réinsérer ce pays dans la communauté internationale et de renforcer les efforts mondiaux de non-prolifération. En inscrivant leur action dans la perspective d’une réussite des négociations en cours, ils joueraient la carte de l’avenir et de la sécurité mutuelle.

Appel de trois anciens ministres européens
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Published by Paul Quilès - dans International et défense
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2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 10:57
Syrie : cessons d’être passifs

Cette tribune de Paul Quilès a été publiée par le Figaro

 

Syrie: il est urgent d’agir pour éteindre l’incendie

 

     Au-delà de la polémique excessive et injuste de ces derniers jours sur le voyage de parlementaires français en Syrie, une question essentielle se pose : comment faire pour mettre un terme à la catastrophe humanitaire qui frappe ce pays et contrer la menace grandissante du terrorisme ?

 

    C’est en fonction de ces deux critères qu’il faut juger les prises de contact, directes ou indirectes, avec le régime baasiste de Bachar Al-Assad. Il est curieux que certains condamnent ces rencontres au seul motif que le dictateur syrien a du sang sur les mains. Combien de négociations ont pourtant eu lieu dans le passé avec des dirigeants coupables de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité ? Roosevelt, Churchill et de Gaulle ne se sont-ils pas alliés avec Staline pour vaincre Hitler ? N’avons-nous pas appuyé Saddam Hussein contre Khomeiny ? Et pourtant, dans le cas présent, il ne s’agit pas d’alliance ni d’appui mais seulement d’un contact.

 

    D’ailleurs il semble bien que le gouvernement français lui-même ait envoyé en 2013 une délégation de la DGSE et de la DGSI rencontrer en Syrie le chef du renseignement, impliqué dans les crimes du régime, pour obtenir des informations nécessaires à la lutte contre le terrorisme.

 

    Nous devrions être plus attentifs à l’évolution de la politique américaine. Les Etats-Unis, aujourd’hui très conscients de la gravité de la menace posée par l’organisation dite « Etat Islamique » procèdent régulièrement à des frappes aériennes en Syrie en partageant le ciel avec les forces d’Assad. Et John Kerry, Secrétaire d’Etat américain, vient de déclarer que face à l’Etat islamique les Etats-Unis avaient « un intérêt commun » avec l’Iran, principal soutien d’Assad. Il a récemment exhorté Assad à changer de politique, mais en omettant d’appeler à son départ immédiat, comme il le faisait systématiquement jusqu’alors.

 

    Il ne s’agit pas de s’accommoder du maintien au pouvoir d’Assad, et encore moins d’oublier ses crimes. Mais il faut mener une politique qui réponde à la réalité et à l’urgence de la situation, qui est alarmante.

 

    Actuellement l’armée d’Assad contrôlerait de l’ordre des deux tiers de la population restant en Syrie. Le régime baasiste dispose donc encore d’un soutien significatif, non seulement parmi les minorités, notamment alaouites, mais aussi parmi une fraction des sunnites, majoritaires.

 

    Les autres forces sont, outre les Kurdes, qui restent maîtres d’une grande partie de leur région, le soi-disant « Etat islamique » malheureusement enraciné dans les zones qu’il contrôle et l’insurrection nationale syrienne, elle-même partagée entre une multiplicité d’acteurs : des groupes islamistes (y compris le front Al-Nosra affilié à Al-Qaida) et des forces « musulmanes sunnites modérées » ou démocrates poursuivant l’objectif d’une Syrie inclusive et tolérante. C’est vers ces forces modérées que vont les fournitures d’armes occidentales, après contrôle par un Centre d’opérations sous direction américaine. Actuellement les livraisons d’armes sont subordonnées à un engagement de lutter non seulement contre le régime baasiste, mais aussi contre « l’Etat islamique ».

 

    Partir des réalités, c’est prendre acte de l’incroyable complexité de cette situation et de la faiblesse présente des forces démocratiques syriennes. La Coalition nationale syrienne soutenue par l’Occident semble subir l’influence des Frères musulmans. L’Armée syrienne libre, à l’origine composante essentielle de l’insurrection, est divisée, en désaccord avec la Coalition nationale et militairement très affaiblie. Il faut aussi être conscient des ambiguïtés des soutiens non occidentaux de la rébellion (Arabie saoudite, Qatar, Emirats arabes unis et Turquie). Les uns combattent les Frères musulmans, les autres les soutiennent, tous ont eu une attitude complaisante à l’égard du Front Al-Nosra et même de l’organisation de l’Etat islamique à ses débuts.

 

    Aujourd’hui, la chute d’Assad sans transition organisée conduirait à une situation de type libyen, à l’effondrement de l’Etat, au chaos, puis à la déstabilisation du Liban et sans doute aussi de la Jordanie. Israël déciderait peut-être d’intervenir sur une échelle beaucoup plus grande qu’il a pu le faire dans la période récente. Comment imaginer un terreau plus fertile pour le terrorisme ? Quelles conséquences pourrait-on en attendre pour la situation humanitaire de la Syrie ? Quelle ampleur atteindraient les mouvements de réfugiés ?

 

    Il est urgent de prendre les initiatives diplomatiques courageuses qui pourraient conjurer ces périls. Ces initiatives doivent d’abord apporter à l’émissaire des Nations Unies, Staffan de Mistura, tout le soutien nécessaire pour négocier des cessez-le-feu locaux, en particulier à Alep et créer de la sorte un climat favorable au dialogue entre l’opposition démocratique et le régime. En liaison avec toutes les parties intéressées, y compris l’Iran et la Russie, malgré nos litiges avec ces pays sur d’autres questions, il faudra, dans un deuxième temps, concentrer notre action diplomatique sur une nouvelle conférence de Genève.

 

    Pour qu’elle réussisse, il faudra parler avec le régime baasiste, si l’on veut obtenir un accord solide entre toutes les parties déterminées à lutter contre le terrorisme, en vue de la constitution d’un « gouvernement de transition doté des pleins pouvoirs » (selon le langage agréé dès la conférence de Genève de juin 2012). Les gouvernements occidentaux n’admettent-ils pas dès à présent que cet organe gouvernemental devra comprendre « certaines structures du régime existant »[1] ? Où trouvera-t-on d’ailleurs, parmi ces éléments, des personnes ayant moins de sang sur les mains qu’Assad ? Et pourquoi ne pas s’appuyer davantage sur l’opposition intérieure laïque et progressiste que l’on présente souvent trop rapidement comme manipulée par le régime, alors que ses membres ont souvent payé d’emprisonnement et de tortures leurs demandes d’ouverture démocratique ?

 

    N’attendons pas que, pour les besoins de leur politique iranienne, les Etats-Unis décident seuls de faire un pas vers le régime syrien. Je suis conscient des difficultés morales de la discussion avec un dirigeant comme Bachar Al-Assad. Mais, lorsqu’il s’est agi de conduire le Cambodge vers la stabilité, n’est-on pas allé jusqu’à intégrer dans la négociation les Khmers Rouges, coupables de génocide, puis à accepter leur ralliement après les accords de Paris ? Les procès sont venus après.

 

    Aujourd’hui, notre adversaire principal, notre ennemi, c'est l’organisation de l’Etat islamique. Elle semble subir des revers. Les forces françaises y contribuent de façon méritoire. Mais si nous laissions la Syrie dériver vers le chaos, nous pourrions lui rendre involontairement de nouvelles forces, au détriment de notre sécurité.  

_____________________________

 

[1] Expression utilisée par Laurent Fabius et Philip Hammond, dans leur récente tribune, publiée par Le Monde (27 février 2015)

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Bibliographie

- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  
- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu)
- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff )

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï)
-
1992: Nous vivons une époque intéressante
- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez