Il doit le rester. Essayer de faire disparaître l’armement nucléaire n’est pas risqué, mais dire que la détention de l’armement nucléaire assure la sécurité l’est beaucoup plus. C’est pourtant le discours des cinq grandes puissances nucléaires (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Chine et Russie) et c’est ce qui pousse les pays qui ne le sont pas à le devenir. Le Traité de non-prolifération (TNP) dit que nous, les cinq grands, avons le devoir d’organiser le désarmement nucléaire. Si on commençait par respecter le TNP, on serait déjà plus crédibles pour dire à la Corée du Nord de se désarmer. C’est l’une des possibilités de dialogue, et il faut bien en commencer une pour espérer résoudre cette crise.

 

Comment convaincre Kim Jong-un, mais aussi Donald Trump, d’accepter un format de discussion élargi ?

 

Comme dans les années 2000 avec l’Iran, personne n’a intérêt à un affrontement. On peut reprendre l’idée d’une zone exempte d’armement nucléaire (ZEAN), qui mènerait à une dénucléarisation de la péninsule coréenne. En 2005, cette perspective avait été envisagée lors de négociations à six entre la Chine, la Russie, les deux Corées, les Etats-Unis et le Japon. Il faudrait évidemment des garanties de sécurité pour Pyongyang et des engagements mutuels et vérifiés d’absence de fabrication, de test et de stockage d’armes nucléaires dans la péninsule.

Par ailleurs, Kim Jong-un n’est certes pas obsédé par le bien-être de sa population, mais il pense certainement au développement de son pays. Il serait donc sensible à la levée des sanctions, qui, seules, ne servent à rien. Mais tant qu’au Conseil de sécurité de l’ONU, la représentante américaine [Nikki Haley] le traite de voyou, la voie du dialogue ne pourra pas être ouverte.

 

A propos de l’Iran, comment le convaincre de n’avoir qu’une utilisation civile de ses capacités nucléaires ?

 

L’accord de 2015 prévoit des examens stricts de l’AIEA [Agence internationale de l’énergie atomique] pour vérifier que les Iraniens n’enrichissent pas leur uranium: c’est dans ce cadre qu’on les empêchera d’accéder au nucléaire militaire. Il faut respecter scrupuleusement cet accord et, pour l’instant, malgré les provocations de Trump, l’Iran le respecte tout à fait. A plus long terme, remettre sur la table l’idée d’une ZEAN au Moyen-Orient me semble pertinent. En 2012, une conférence à ce propos dans le cadre du Traité de non-prolifération devait avoir lieu, mais elle a été annulée par les Etats-Unis. Remettre ce sujet au goût du jour serait une bonne chose.

 

Le 7 juillet, 122 pays sur 192 ont adopté à l’ONU un traité interdisant purement et simplement les armes nucléaires. Est-ce avant tout un texte symbolique ou ces pays peuvent-ils réellement exercer une pression sur les puissances nucléaires – qui n’ont pas voté le texte ?

 

C’est loin d’être symbolique, la pression va être multiforme. Morale, sur les banques qui financent l’industrie du nucléaire, sur les pays signataires dont le territoire est traversé par du matériel qui sert au nucléaire. Juridique, car le texte entre en vigueur dès que 50 pays l’auront signé [il sera ouvert à la signature lors de l’Assemblée générale de l’ONU, le 20 septembre]. Alors, bien sûr, il ne sera pas appliqué, mais c’est une avancée considérable, qui offre l’occasion de discuter avec les pays qui ont l’arme nucléaire. Il y aura une réprobation internationale de l’arme nucléaire.

 

Il y a toujours eu un militantisme de la société civile contre la prolifération nucléaire. De plus en plus de parlementaires, anciens ministres ou secrétaires d’Etat font de même. Est-ce le signe d’une prise de conscience globale ?

 

Que ceux qui aient été aux affaires, comme William Perry [secrétaire à la défense de Bill Clinton] ou Henry Kissinger [secrétaire d’Etat de Richard Nixon], soutiennent désormais le désarmement nucléaire, c’est quand même révélateur. Mais cette prise de conscience de l’absurdité de la dissuasion nucléaire, même chez les responsables politiques, n’est pas si récente. Ronald Reagan a écrit dans ses mémoires : « Vous n’avez que six minutes pour décider comment réagir à un signal sur un écran radar et s’il faut ou non déclencher l’apocalypse. Qui pourrait faire preuve de raison dans un moment pareil ? » C’est l’homme qui a relancé la course aux armements qui écrit cela !

 

N’est-il pas facile d’appeler au désarmement une fois qu’on n’est plus aux responsabilités ?

 

J’ai été ministre, j’ai appris la dissuasion nucléaire, j’ai pu me rendre compte de la force du complexe militaro-industriel. On m’a eu avec une théorie dont je n’ai pu constater l’inanité qu’a posteriori. J’ai évolué dans les années 1990, quand Jacques Chirac a relancé les essais nucléaires en 1995. Rendez-vous compte, au moment du quarantième anniversaire d’Hiroshima ! Par ailleurs, j’ai été quatorze ans député de la circonscription de Jaurès [dans le Tarn], j’ai compris ce qu’était la voie de la paix, ce n’est pas du pacifisme béat. Avec l’association Initiatives pour le désarmement nucléaire, nous faisons des propositions et nous souhaitons que les Français se saisissent de ce débat.

 

Interview réalisé par Théo Blain pour Le Monde.fr et publié le