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23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 15:32
Connaissez-vous des toutologues ?

     Mais oui, vous en connaissez ! Autour de vous, dans la vie professionnelle, dans les médias, dans le monde politique….les toutologues sont ces personnes qui donnent leur avis sur tout, qui se posent comme expertes dans tous les domaines, bien que ce ne soit pas le cas.

     On les appelle aussi des ultracrépidariens*, mot savant aussi difficile à retenir qu’à prononcer. Il est surprenant de savoir qu’il existe depuis très longtemps et qu’on l’utilise presque partout dans le monde. Son origine remonte à 352 av. J-C. On raconte qu’Apelle de Cos, peintre préféré d’Alexandre le Grand, travaillait sur l’une de ses œuvres, lorsqu’un cordonnier entra dans son atelier pour lui remettre une commande. Lorsqu’il vit les peintures et les gravures, il commença à critiquer beaucoup de détails. Face à ces commentaires, Apelle de Cos lui dit : “Ne supra crepidam sutor iudicaret” ("Que le cordonnier ne juge pas au-delà de la sandale") !

     Les ultracrépidariens, loin d’être en voie d’extinction, sont de plus en plus nombreux, surtout en ce moment. Ils ne se taisent jamais, donnent leur avis sur tout, mais sans avoir de connaissances ou de compétences sur les sujets évoqués.

     A l'occasion de la crise sanitaire actuelle, le philosophe des sciences Étienne Klein (écouter son interview sur France Inter) emploie ce terme pour qualifier les expressions assurées de certaines personnes à propos des choix thérapeutiques, au moment même où le consensus scientifique est qu'il n'y a pas de médicament dont l'efficacité soit prouvée. Il relie cela à l'importance des réseaux sociaux, qui permettent à chacun d'exister par ce qu'il affirme, indépendamment de sa compétence attestée.

     Méfions-nous donc des toutologues et autres ultracrépidariens !

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20 août 2020 4 20 /08 /août /2020 11:12
Mali: erreurs et inquiétudes
Mali: erreurs et inquiétudes

       À l'écoute des informations et des commentaires de ces derniers jours sur la situation grave que traverse le Mali, je me suis rappelé ce que je disais il y a quelques années.

    Parmi mes nombreuses interventions sur ce sujet , j'ai sélectionné 3 textes publiés sur mon blog, qui en disent long sur les erreurs commises et sur les inquiétudes qu'on peut légitimement avoir pour l'avenir de cette région.

 

11 janvier 2013 

Les 4 problèmes que l’intervention française est censée résoudre

 

      Depuis l’annonce de l’intervention militaire française au Mali, les commentaires mélangent allègrement quatre problèmes que cette opération serait censée résoudre : l’intégrité de l’Etat malien, la sécurité des 6000 ressortissants français, le sort de nos otages, la lutte contre le terrorisme islamiste.
     
       Essayons d’y voir clair. La communauté internationale s’est mobilisée contre le danger que représente l’influence grandissante de cette forme de terrorisme dans certaines zones du monde et on ne peut que s’en réjouir. Cette prise de conscience me semble malheureusement tardive, s’agissant du Mali. Déjà, le 14 avril 2012, j’attirai l’attention sur « les risques d’un Mali effondré » (voir ci-après) et je proposai une action internationale rapide, en concluant : «Le temps presse, car la situation actuelle profite à toutes les forces de déstabilisation violente, militaires ou terroristes, plutôt qu’aux défenseurs de la stabilité et de la démocratie. »

      Huit mois plus tard, le 20 décembre, le Conseil de sécurité de l’ONU a finalement adopté la résolution 2085, qui « autorise le déploiement d’une force internationale au Mali », la MISMA.

    Cette résolution précise que « l’opération sera conduite avec des troupes combattantes exclusivement africaines et une forte mobilisation de l’Union européenne sur les plans financier et logistique » (voir communiqué du Quai d’Orsay). Elle demande aussi aux Etats membres de l’ONU « de fournir un appui, coordonné à la MISMA, en étroite coordination avec celle-ci et avec les autorités maliennes, notamment sous la forme de formations militaires, de fourniture de matériel, de renseignement, d’appui logistique et de tout type d’aide nécessaire pour réduire la menace posée par des organisations terroristes… »

      L’inquiétude du gouvernement malien devant la percée des combattants islamistes vers le Sud l’a amené à demander une accélération de l’aide internationale. A l’évidence, les Etats africains de la CEDEAO n’étaient pas prêts et c’est dans ces conditions que la France vient de faire intervenir ses forces militaires.

     Espérons que cette opération sera efficace, mais il faudra que l’on précise bien lequel ou lesquels des quatre problèmes que j’évoquais en commençant elle est censée résoudre.

    Il me semble également indispensable, de façon à éviter toute ambigüité, que le Conseil de sécurité donne un mandat explicite à la France, puisque, malgré les soutiens (verbaux) des Etats-Unis, de la Grande Bretagne, de l’Allemagne, et en l’absence regrettable de l’Union Européenne, la France risque de se retrouver seule à faire face à une situation particulièrement complexe. 

 

4 février 2013 

Une situation compliquée depuis longtemps

 

Interview de Paul Quilès dans la Dépêche du Midi

 Après le succès de l'intervention militaire française au Mali, il faut maintenant bien préciser les objectifs des opérations à venir et tenir compte du contexte particulier de ce pays.

  • En tant qu'ancien ministre de la Défense, comment analysez-vous la situation au Mali ? 

     À mon sens, on doit se méfier d'une vision simplificatrice. La situation est compliquée. Alors, je suis étonné que l'on passe d'un sentiment d'extrême inquiétude à une sorte d'extase. Rien n'est terminé. Quand à la question des otages, je suis étonné des déclarations qui sont faites. Ce n'est pas à mon avis le sujet qu'il faudrait aborder pour le moment. Pour bien comprendre la situation actuelle du Mali, il faut remonter loin dans le temps…  

  •  Jusqu'à quelle date ?

     Le congrès de Berlin en 1885, au moment où les grandes puissances coloniales se sont partagé l'Afrique, avec de grands tracés de lignes droites, des répartitions totalement artificielles ! Ainsi, au Mali, se pose toujours la question des Touaregs, au nord, qui étaient autrefois un peuple dominant par rapport au sud, où se trouvaient les esclaves. Nous avons des peuples avec une histoire et une culture différentes. Les Touaregs ont depuis cette époque une volonté d'autonomie, l'envie d'être traités de manière différente de ceux du sud. Cela a donné une série d'affrontements jusqu'à ces événements de 2 012. Voilà comment les Touaregs ont pu s'associer à un moment donné avec les jihadistes, mais quand ils ont vu les horreurs que ceux-là commettaient, ils s'en sont détournés. Il n'en reste pas moins que nous avons des grands risques de représailles, de vengeances.  

  • Le Mali pourra-t-il y faire face ?

   Le Mali est un pays qui doit réaliser une reconstruction, peut-être même une construction démocratique. Il y a une centaine de partis… mais pas d'élections !

  • Que pensez-vous de l'action de l'armée française sur place ? 

     Quelle action ? Vous pouvez me le dire ? Il y a eu des bombardements de colonnes de camions, la destruction d'objectifs logistiques, et les armées françaises et maliennes qui sont entrées dans des villes vides. Alors, il y a peut-être eu des opérations réalisées par les forces spéciales, mais vous et moi n'en savons rien. Pour l'instant, c'est une guerre presque sans mort et les guerres sans mort, ça n'existe pas. Il est donc hasardeux de penser que tout est fini. Il s'agit plutôt de savoir ce que vont faire les forces maliennes, les forces africaines, l'Algérie, l'ONU… Les 3 500 soldats français ne resteront pas, mais les forces spéciales, elles resteront. Et nous n'en saurons rien.   

*****

 Lire aussi l'excellente analyse d'Olivier Roy, directeur d'études à l'EHESS, dans Le Monde:  Vaine stratégie française au Mali

 

30 novembre 2019

Un nouvel Afghanistan ?

 

Patrick Cohen reçoit Paul Quilès, ancien Ministre de la Défense, sur Europe 1,

dans l’émission "C’est arrivé cette semaine" 

Après le décès de treize soldats français en opération au Mali, Emmanuel Macron se dit prêt à revoir toutes les options stratégiques de l’intervention française au Sahel.

Questions

  • Que dire aux familles endeuillées ? Quel doit être l’hommage de la Nation ?
  • Comment se fait-il que près de 7 années de guerre n’aient pas fait baisser la menace djihadiste au Sahel ? Est-ce à dire que la France ne s’est pas donné les moyens de passer le relais aux armées locales ?   
  • La guerre jusqu’à quand ? Quel objectif ?
  • Le Mali et les autres pays du Sahel risquent-ils de devenir un nouvel Afghanistan ?

ECOUTER l’interview (de 2’30 à 10’)

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19 août 2020 3 19 /08 /août /2020 15:07
LA DISSUASION NUCLÉAIRE INEFFICACE FACE AUX CYBER RISQUES

      Dans l’esprit de tous, la modernisation des armes nucléaires et de leurs systèmes est synonyme de sécurité et de sûreté. C’est pourtant loin d’être le cas. Les armes nucléaires, symbole de sécurité nationale et de stabilité internationale pour certains, ne sont plus sûres. La menace cyber fait peser des risques importants sur le principe même de dissuasion nucléaire et brouille les relations internationales.

 

     Les menaces cybernétiques sont devenues une composante importante des conflits et des crises, modifiant leur dynamique. Les cyber-capacités offensives pourraient surtout rendre inopérant l’ordre nucléaire en cas de crise. Elles augmentent le risque de perception erronée, d’incompréhension et d’erreurs.

 

     Dans le cas de l’intelligence artificielle comme des cyberattaques, la seule existence de tels moyens d’attaque pourrait saper la confiance entretenue envers les systèmes d’armes nucléaires et remettre en question la capacité nucléaire de seconde frappe. Craignant de ne plus avoir la possibilité de mener des représailles, les États pourraient alors se sentir si vulnérables qu’ils mèneraient des actions préemptives.

 

    A l’heure où les esprits sont tournés vers les effets désastreux du réchauffement climatique et alors qu’il nous faut redouter de terribles pandémies, la prise en compte du risque que font peser les cybermenaces sur les systèmes d’armes nucléaires, dont la puissance destructrice dépasse l’entendement, est essentielle. Cette menace est d’autant plus maîtrisable qu’elle est entièrement et directement de notre fait.

 

     En cela, IDN s’associe par la voix de Paul Quilès à l’appel de 41 personnalités internationales de la communauté euro-atlantique (EASLG) pour un dialogue intergouvernemental sur les cybermenaces liées au nucléaire militaire. Cet appel suggère notamment que les États dotés de l’arme nucléaire et la communauté internationale, à défaut d’accepter l’abandon de cette arme, élaborent des « règles de conduite » claires dans le cybermonde nucléaire et qu’ils explorent les mécanismes permettant de développer et de mettre en œuvre des mesures réduisant ces risques.

 

     Cette déclaration pourrait aussi contribuer à engager en France le débat sur l’arme nucléaire et sur les dangers qu’elle fait peser sur la survie de l’humanité.

 

 

___________________________________________________

 

Déclaration du EASLG

(Groupe de direction pour la sécurité euro-atlantique)

 

     Depuis trois ans, Des Browne, Wolfgang Ischinger, Igor Ivanov, Sam Nunn et leurs organisations respectives[1] travaillent avec des personnalités et des experts d’un groupe d’États euro-atlantiques et de l’Union européenne pour élaborer des propositions visant à améliorer la sécurité dans des domaines fondamentaux d’intérêt commun.

 

     Ils ont créé le Groupe de direction pour la sécurité euro-atlantique (EASLG), qui fonctionne comme une initiative indépendante et informelle, avec des participants reflétant la diversité de la région euro-atlantique, des États-Unis, du Canada, de la Russie et de quinze pays européens.

*****

     Nous sommes passés à une nouvelle ère nucléaire dans laquelle les cybermenaces modifient les risques nucléaires.  Elles rendent plus probable le risque d’erreurs et d’accidents humains, d’erreurs de calcul ou de maladresses. Ces risques sont aggravés par la possibilité de cyberattaques de la part d’acteurs étatiques ou non étatiques se traduisant par le vol de matières nucléaires, par le sabotage d’une installation nucléaire, par une fausse alerte signalant une attaque de missile ou encore par l’intrusion dans les systèmes de commandement et de contrôle nucléaires.

 

     Les conséquences d’une cyberattaque pourraient être catastrophiques, en conduisant à une catastrophe de type Fukushima ou à l’utilisation d’une arme nucléaire, ce qui pourrait avoir un impact sur tous les pays de l’espace euro-atlantique.

 

     La réduction et la gestion des risques cybernétiques sont d’un intérêt commun essentiel pour toutes les nations de la région euro-atlantique.  Les gouvernements ont la responsabilité de travailler ensemble pour atténuer ces risques.

 

     Les pays de la région devraient engager des discussions pour parvenir au moins à une appréciation commune des cyberdangers concernant les installations nucléaires, les systèmes d’alerte stratégique et le système de commandement et de contrôle nucléaire. Ces dangers devraient être examinés de toute urgence, afin de prévenir les conséquences potentiellement catastrophiques d’une cyberattaque contre une installation nucléaire ou d’une guerre déclenchée par erreur.

 

     En priorité, les pays pourraient travailler à l’élaboration de “règles de conduite” claires dans le cybermonde nucléaire et explorer les mécanismes permettant de développer et de mettre en œuvre des mesures réduisant ces risques.

 

     Les nations de la région euro-atlantique sont aujourd’hui confrontées à toute une série de problèmes importants. Mais aucune d’entre elles ne devrait se détourner de la nécessité de prendre dès maintenant des mesures pratiques et urgentes pour réduire ces dangers réels et potentiellement catastrophiques.

 

[1] – European Leadership Network (ELN), Conférence de Munich sur la sécurité (MSC), Conseil russe des affaires internationales (RIAC), Nuclear Threat Initiative (NTI)

 

Retrouver la déclaration en PDF et voir la liste des 41 signataires

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16 août 2020 7 16 /08 /août /2020 12:10
Un peu de philosophie

     Petit intermède philosophique dans les thèmes habituels de ce blog.


   Avec un style très direct,

le philosophe André Comte-Sponville

fait preuve à la fois d’humour et de profondeur de réflexion

dans cette courte vidéo

extraite d’une conférence qu'il a donnée à Genève.

 

    Cela fait du bien dans le climat confus et anxiogène

que nous connaissons actuellement !

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15 août 2020 6 15 /08 /août /2020 12:15
Jaurès, naissance d’un géant
Jaurès, naissance d’un géant
Jaurès, naissance d’un géant
Jaurès, naissance d’un géant

     Ce blog comporte de nombreux documents sur Jaurès et ce n’est pas un hasard, puisque j’ai été pendant 14 ans (1993- 2007) le député de sa circonscription (Albi- Carmaux).

    Mes interventions n’ont pas eu pour but de célébrer la mémoire d'une sorte de prophète, mais plutôt de réfléchir aux messages que Jaurès nous a laissés. Ses analyses, ses réflexions philosophiques, humanistes ou politiques, qui datent pourtant d’il y a un siècle, sont toujours d'actualité dans les temps difficiles que nous traversons. Alors que les références trop souvent se perdent, que les tensions internationales se multiplient, que des conflits risquent de dégénérer en guerres, il est encore utile de parler de Jaurès.

    C’est avec cet objectif que j’ai organisé 2 grands spectacles, mis en scène par Claude Moreau :

  • En 1994, « Ils ont tué Jaurès » (voir un extrait )
  • En 2013-2014 « Jaurès, une voix pour la paix », produit par l’association « Histoire(s) du Pays de Jaurès », présidée par Jean Padilla (voir un extrait)

     Vous pourrez aussi retrouver Jaurès dans le film « Jaurès, naissance d’un géant », avec notamment Philippe Torreton. Ce film, diffusé sur la chaîne Public Sénat le 15 août, est encore accessible en podcast.

     Résumé du film: "Le 16 août 1892 à Carmaux, 2.000 mineurs se révoltent parce que l'un des leurs, élu maire socialiste de la ville, a été licencié par le propriétaire de la Compagnie des Mines. Jaurès a 34 ans. C'est un jeune notable : normalien, agrégé, docteur en philosophie, professeur d'université. Il a été élu député, puis battu; c'est un espoir des républicains modérés. Son destin, selon Jules Ferry, est d'être ministre, voire Président du Conseil de cette peu sociale République. En quelques semaines durant cette grève, parce qu'il choisit le camp des opprimés, Jaurès joue son destin : il sera l'élu des pauvres, des sans grades, des exploités."

 

**************

     Je constate aussi que le texte qui suit et que j’ai écrit en septembre 2009 n’a pas pris beaucoup de rides!

« Etre fidèle à Jaurès aujourd’hui »  

   Les défis du monde auxquels Jaurès était confronté s’appelaient : la paix, l’unité de la gauche, la laïcité, la justice, les droits sociaux, les institutions de la République. Un siècle plus tard, les mêmes défis, sous d’autres formes, sont devant nous.

  Etre fidèle à Jaurès aujourd’hui, c’est s’inspirer de son exemple dans les combats que doit mener la gauche :

   - la recherche de « l’arbitrage international » dans les conflits, pour éviter le fléau de la guerre, qui doit rester notre objectif en matière de politique internationale ;

   - la lutte contre les inégalités et contre la précarité, que la crise déclenchée par les errements du capitalisme financier a accentuées ;

   - les efforts pour faire progresser –pas seulement en paroles- l’indispensable rassemblement de la gauche, déjà si difficile il y a un siècle, mais rendu possible par la volonté de Jaurès ;

   - le renforcement de la démocratie, affaiblie aujourd’hui par une évolution des institutions vers une sorte de "monarchie républicaine". Rappelons- nous que Jaurès proposait de remplacer le Sénat par une « Chambre du travail », qu’il souhaitait une Assemblée nationale plus forte, pour équilibrer le pouvoir exécutif et que, pour lui, la démocratie passait par un lien fort entre les élus, le peuple, les partis, les syndicats.

- la défense de la laïcité, alors que, de façon insidieuse, la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat est à nouveau contournée et menacée.

    De façon plus générale, l’attitude de Jaurès dans le combat politique tranche avec bien des dérives que l’on constate aujourd’hui. Il répétait qu’il fallait "savoir dépenser sa popularité", en allant, lorsque c’était nécessaire, à contre-courant de l’opinion et de la mode. Belle leçon pour tant de responsables politiques –même à gauche-, obsédés par les sondages et le « politiquement correct » !

   Dans le débat, très « chaud » à l’époque sur la façon de combattre le capitalisme et de faire triompher le socialisme –réforme ou révolution ?-, Jaurès reprenait la fameuse formule de Marx sur « l’évolution révolutionnaire », en la précisant : « elle consiste à introduire dans la société d’aujourd’hui des formes qui la dépassent et préparent la société nouvelle… »

    Cet homme courageux, engagé, souvent révolté, défenseur des faibles contre les puissants, savait aussi faire les compromis nécessaires dans l’intérêt de la gauche. C’est ainsi qu’il accepta de voir certaines de ses idées fortes mises en minorité au congrès du Globe (1905), pour ne pas gêner l’unification des socialistes.

   Le monde a changé depuis un siècle, mais dans le climat de confusion, de doute et parfois de perte de repères qui est celui de notre pays, il est bon de revenir à Jaurès.

 

*****

     Extrait du texte de François Mitterrand, inséré dans la brochure de présentation du spectacle « Ils ont tué Jaurès » joué à Carmaux en juillet 1994 :

       « Sa pensée est une espérance, mais elle n’est jamais un système. Parce qu’elle plonge ses racines dans le goût pour la vie, elle en affronte toutes les contradictions. Ce sont les contradictions de la République elle-même : entre ordre et progrès, entre raison et liberté. Jaurès aura tenté, sans jamais se lasser malgré les épreuves, cette difficile synthèse (....)

       Il a toujours su s’écarter des deux périls opposés qui menacent tout engagement politique : l’excès d’idéalisme et l’excès d’opportunisme ; la tentation de préférer à l’homme une théorie de l’homme ; la tentation de capituler, au nom de la raison, devant les résistances du réel. C’est l’honneur de Jaurès d’avoir conjuré ces périls : d’avoir affirmé qu’il n’y a science, ni progrès hors de la démocratie ; d’avoir tracé la voie entre les dogmatismes qui conduisent à la terreur et les renoncements qui fomentent les servitudes. Puisse cet exemple de courage demeurer vivant dans les mémoires »

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8 août 2020 6 08 /08 /août /2020 17:51
Du courage

Du courage, il en faut à celles et ceux qui vivent et souffrent au Cachemire ou chez les Ouïghours (au Xinjiang), pour ne citer que ces exemples de lieux où l’on tue, l’on enferme, l’on torture chaque jour.

Du courage, il en faut aux populations de pays comme le Liban, ravagés par les conséquences de politiques menées par des dirigeants incompétents ou corrompus.

Du courage, il en faut à celles et ceux qui vivent depuis des années au cœur d’affrontements armés, qu’il s’agisse de guerres civiles ou de conflits entre Etats qui n’en finissent pas (près d’une cinquantaine )

Malheureusement, ce courage ne suffit pas pour contrer la volonté des égos exacerbés de dirigeants populistes qui n’hésitent pas à utiliser les armes pour conforter leur pouvoir. Il ne suffit pas non plus pour régler des crises souvent alimentées par le communautarisme et le sectarisme religieux. Sans espoir de règlement pacifique, il ne reste plus aux populations opprimées que la révolte, voire la révolution, pour mettre fin à ces situations.

Du courage, il en faudrait aux dirigeants des pays qui se disent démocratiques et attachés aux droits humains pour dénoncer ces situations, souvent épouvantables et pour s’impliquer, en respectant le droit international.

Du courage, il en faudrait précisément à l'ONU et en particulier au Conseil de sécurité pour intervenir conformément aux dispositions prévues par la Charte des Nations Unies (chapitres VI et VII).

***************

Ces 2 extraits du fameux "discours à la jeunesse" de Jaurès me semblent toujours très pertinents :

- à destination des dirigeants :

« Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante, dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres. Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l’exaltation de l’homme, et ceci en est l’abdication. »

- à destination des militants qui se battent pour la paix et qui rencontrent souvent l’indifférence des politiques et des médias :

Le courage…. « c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

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6 août 2020 4 06 /08 /août /2020 18:02
L’ombre d'une guerre nucléaire plane toujours sur nos têtes

     Pour la première fois, la Croix-Rouge française prend clairement position en faveur du désarmement nucléaire. Elle exprime sa position dans cette Tribune parue aujourd’hui dans Le Monde, que je relaye avec l’aimable autorisation des auteurs.

     En cet anniversaire du bombardement d’Hiroshima, quatorze hauts responsables de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge de différents pays, rappellent qu’aucune nation aujourd’hui ne serait en mesure de faire face aux conséquences de l’explosion d’une bombe atomique.

 

*****************

 

     8 heures 15 du matin, le 6 août 1945, au Japon. Une lumière aveuglante embrase le ciel d’Hiroshima. La bombe engendre une puissance de destruction colossale, d’une ampleur sans précédent. L’onde de choc se propage plus vite que le son, créant une énorme boule de feu qui rase tout sur son passage, faisant des dizaines de milliers de victimes parmi les civils. Trois jours plus tard, le 9 août, Nagasaki subit le même sort.

 

      Aucune des deux villes ne disposait de suffisamment de médecins, de personnel infirmier ou de médicaments pour venir en aide à toutes les victimes. Avant l’attaque, Hiroshima comptait trois cents médecins. Après l’explosion, seuls d’entre eux avaient été épargnés. Sur les mille sept cent quatre-vingts infirmiers, 93 % étaient morts ou blessés.

 

Un survivant lui-même

 

     Soixante-quinze ans après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, l’ombre d’une guerre nucléaire plane toujours sur nos têtes, malgré les horreurs subies par ces villes. Encore aujourd’hui, aucune ville n’est préparée aux conséquences de l’explosion d’une bombe atomique, et aucune nation ne pourrait y faire face efficacement. Des milliers, voire des millions de civils seraient tués et blessés sans que personne ne puisse leur porter secours.

 

     Le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge estime qu’il est impératif sur le plan humanitaire de veiller à ce que les armes nucléaires ne soient plus jamais utilisées. Ce à quoi nous ne pouvons pas nous préparer, nous devons l’empêcher de se produire.

Presque tous les survivants de l’explosion de Nagasaki sont morts « en l’espace d’un ou deux mois parce qu’il n’y avait pas de traitements efficaces, ni même d’antibiotiques ou de transfusions sanguines. Les infrastructures étaient totalement détruites, y compris les hôpitaux et les pharmacies », témoigne le Dr Masao Tomonaga, ancien directeur de l’hôpital de la Société de la Croix-Rouge du Japon pour les victimes de la bombe atomique de Nagasaki. Un survivant lui-même. Sa mère l’avait extirpé des décombres de leur maison après l’explosion de Nagasaki.

 

     Au fil des mois et des années qui ont suivi ces jours fatidiques d’août 1945, des dizaines de milliers de citoyens d’Hiroshima et de Nagasaki sont décédés de cancers et d’autres maladies imputables aux radiations des explosions atomiques. Ces deux bombes nucléaires étaient des armes de guerre terrifiantes, porteuses d’une horreur sans nom.

 

« Une tache blanche, aplatie »

 

     Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et la Société de la Croix-Rouge du Japon ont été les témoins directs des souffrances et de l’ampleur de la destruction, alors qu’ils tentaient de porter secours aux mourants et aux blessés dans des conditions apocalyptiques. Les témoignages des survivants et des premiers intervenants brossent un tableau effarant de souffrances immenses, de pertes insensées et de courage.

 

     Marcel Junod (1904-1961), du CICR, fut le premier médecin étranger à se rendre à Hiroshima, un mois après la catastrophe. « Le centre de la ville, écrit-il, était une sorte de tache blanche, aplatie et lisse comme la paume d’une main. Il ne reste plus rien. Les traces mêmes des maisons semblent avoir disparu ».

 

     Depuis soixante-quinze ans, les connaissances sur les conséquences humanitaires catastrophiques des armes nucléaires se sont accrues. Nous en avons tiré la conclusion que l’utilisation d’armes nucléaires serait en général contraire au droit international humanitaire. Pourtant, trop peu a été fait pour s’assurer que les armes nucléaires ne soient plus jamais utilisées. En fait, un bilan inquiétant d’accidents évités de justesse montre que nous avons été extrêmement chanceux qu’elles n’aient pas été utilisées dans un conflit armé depuis 1945. Difficile de croire que cette chance durera éternellement.

 

     En effet, il existe plus de treize mille armes nucléaires dans le monde. Beaucoup d’entre-elles sont en état d’alerte opérationnelle, prêtes à être lancées. Le risque qu’elles soient à nouveau utilisées atteint des niveaux alarmants. De nouvelles armes nucléaires sont mises au point. Les Etats dotés de l’arme nucléaire conçoivent de nouveaux modèles et rendent leur utilisation plus facile. En outre, les traités visant à réduire leur nombre et à limiter le risque de prolifération sont abandonnés.

 

Prévention

 

     Le monde s’achemine dangereusement vers une nouvelle course aux armes nucléaires, menaçant la survie même de l’humanité. C’est une réalité que nous ne pouvons accepter.

 

     Le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge a été fondé pour alléger les souffrances, protéger la vie et la santé, et faire respecter la dignité humaine, notamment dans le cadre des conflits armés et d’autres situations d’urgence. L’utilisation d’armes nucléaires peut empêcher notre mouvement d’accomplir sa mission humanitaire. Nous savons aujourd’hui que toute explosion nucléaire entraînerait des difficultés insurmontables pour l’aide humanitaire. Les capacités d’assistance adéquates feraient également défaut aux niveaux national comme international. Qui donc pourra venir en aide aux victimes ?

 

     Nous sommes aujourd’hui incapables de répondre à cette question. La seule ligne de conduite responsable est donc la prévention. Moins d’un mois après les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, le CICR mettait déjà en doute la légalité des armes nucléaires, appelant les Etats à en interdire l’usage : « Seule une politique mondiale unifiée peut sauver le monde de la destruction », écrivait le Dr Junod.

 

     Trois quarts de siècle plus tard, nous devons être clairs : nous avons assez attendu. La communauté internationale n’a pas été souvent en mesure d’éviter des crises pourtant prévisibles. Nous avons encore une chance d’empêcher une catastrophe nucléaire mondiale. Nos enfants et les générations futures ne doivent pas pâtir de notre inaction.

 

Les signataires :

Edouard Croufer, président de la Croix-Rouge belge ; Jean-Jacques Eledjam, président de la Croix-Rouge française ; Thomas Heiniger, président de la Croix-Rouge suisse ; Trevor Holmes, secrétaire général de la Croix-Rouge irlandaise ; Philippe Lambrecht, vice-président de la Croix-Rouge belge ; Peter Maurer, président du Comité international de la Croix-Rouge ; Robert Mood, président de la Croix-Rouge norvégienne ; Ross Pinney, président de la Croix-Rouge australienne ; Francesco Rocca, président de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et président de la Croix-Rouge italienne ; Javier Senent, président de la Croix-Rouge espagnole ; Gerald Schöpfer, président de la Croix-Rouge autrichienne ; Tunku Puteri Intan Safinaz, présidente de la Croix-Rouge malaisienne ; Yoshiharu Otsuka, président de la Croix-Rouge japonaise ; Margareta Wahlström, présidente de la Croix-Rouge suédoise.

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6 août 2020 4 06 /08 /août /2020 15:36
Victimes des armes nucléaires: un terrible bilan

Alors que le monde commémore le 75e anniversaire des trois premières explosions atomiques (l’essai “Trinity” aux Etats-Unis suivi des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki au Japon), il importe de rappeler que, depuis lors, le nombre de victimes des armes nucléaires n’a cessé de s’accroître. De quoi démonter l’argument selon lequel ces armes assurent la paix et notre sécurité.

 

Tribune de Marc Finaud 
 

Hiroshima et Nagasaki : un carnage effroyable

 

     Il est légitime et approprié de se remémorer chaque année les victimes des bombes atomiques de Hiroshima et de Nagasaki. Même si les tapis de bombes ‘classiques’ qui avaient rasé des villes japonaises avant le 6 août 1945 avaient fait davantage de victimes, le signal effroyable et puissant que la destruction de Hiroshima et Nagasaki entendait lancer a ouvert une nouvelle ère.

 

    Aujourd’hui nous savons par des historiens que ce ne sont pas ces attaques massives qui ont amené le Japon à capitulation, mais la déclaration de guerre de l’Union soviétique. Pourtant, il a été jugé pratique de bâtir le concept de dissuasion nucléaire sur le mythe que la peur d’un carnage aussi impensable découragerait toute agression à l’avenir.

 

    Et l’ampleur du carnage est en effet effrayante. Selon certaines estimations, au cours des quatre mois qui ont suivi les bombardements atomiques, entre 90 000 et 140 000 personnes ont péri à Hiroshima (près de 39 % de la population) et de 60 000 à 80 000 personnes sont mortes à Nagasaki (soit 32 % de la population). La plupart des décès ont résulté des effets immédiats de souffle et de chaleur des deux bombes ainsi que, plus tard, de brûlures et de l’irradiation.

 

     A ce total initial de 150 000 à 220 000 victimes doivent s’ajouter les cancers par irradiation qui ont mis plusieurs années voire décennies à se déclarer. Une étude partielle de 2000 a révélé un nombre de quelque 1 900 cancers parmi un groupe de survivants. En 2007, parmi les quelque 250 000 survivants reconnus, seuls 2 242 avaient été officiellement admis comme atteints par des maladies dues à l’irradiation du fait des critères stricts imposés par le gouvernement japonais. Le jugement récent d’un tribunal a étendu le droit à l’indemnisation aux victimes des ‘pluies noires’ radioactives affectées dans des zones plus éloignées des épicentres.

 

     Bien qu’entièrement justifié, l’accent sur le nombre de victimes des deux seuls cas d’emploi effectif des armes nucléaires de l’histoire ne contribue pas à une analyse complète du risque permanent associé à la production, aux essais et à la possession des armes nucléaires. Afin d’évaluer ce risque, il est vrai que les scientifiques et les chercheurs butent dans leurs efforts sur le manque de données publiques en raison du secret qui entoure encore les armes nucléaires, tout particulièrement dans les pays non transparents tels que la Russie, la Chine, Israël ou la Corée du Nord.

 

Les victimes de la production des armes nucléaires

 

     La fabrication d’armes nucléaires, surtout à une large échelle comme aux Etats-Unis ou en Union soviétique/Russie, est responsable d’un niveau élevé de morts et de maladies qui continue de faire des victimes encore aujourd’hui. En 2016, une étude a conclu que, dans les usines de fabrication d’armes nucléaires des Etats-Unis depuis 1945, quelque 107 394 employés avaient contracté des cancers et d’autres maladies graves, et 33 480 en étaient morts.

 

     Plus récemment, en août 2019, des fonctionnaires russes ont confirmé les informations relatives à une contamination radioactive, vraisemblablement résultant de l’explosion d’un missile à propulsion nucléaire au cours d’une séries d’essais effectués par la Marine russe dans la région d’Arkhangelsk. Au moins cinq personnes ont trouvé la mort et plusieurs autres ont été sérieusement blessées tandis que le niveau de radiation dans la région a connu des pics supérieurs de 4 à 16 fois la norme.

 

Les victimes des accidents d’armes nucléaires

 

     Depuis 1950, ce sont 32 accidents d’armes nucléaires qui ont été répertoriés et sont connus sous le nom de “flèches brisées”, c’est-à-dire des événements imprévus impliquant des armes nucléaires et causant le tir accidentel, la mise à feu, la détonation, le vol ou la perte d’armes nucléaires. A ce jour, six d’entre elles ont été perdues et n’ont jamais été retrouvées.

 

     Ces accidents, survenant à des aéronefs ou des sous-marins nucléaires, ont causé des centaines de morts et une considérable contamination radioactive. En 2014, le centre de recherche britannique de Chatham House a publié une étude détaillée de 13 incidents qui ont quasiment abouti à des explosions nucléaires, certains ayant provoqué des morts et des blessés, mais évitant par miracle des conséquences encore plus catastrophiques.

 

Les victimes des essais d’armes nucléaires

 

     La proportion la plus large des victimes d’armes nucléaires depuis Hiroshima et Nagasaki résulte sans conteste des essais explosifs de ces armes. Entre 1945 and 2017, quelque 2 476 armes nucléaires ont été détonnées, y compris 604 dans l’atmosphère, sur ou sous l’eau, cumulant une puissance de plus de 540 mégatonnes, soit plus de 36 000 équivalents de la bombe d’Hiroshima.

 

     Une étude de 1991 publiée par l’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (IPPNW) a pronostiqué que quelque 2,4 millions de personnes mourraient tôt ou tard d’un cancer attribué aux essais nucléaires atmosphériques dans le monde.

 

     Aux Etats-Unis, qui ont effectué près de la moitié de tous les essais nucléaires, une étude de 2017 a estimé que les retombées des essais nucléaires étaient responsables de 340 000 à 460 000 morts prématurées entre 1951 et 1973. Cette étude s’est fondée sur de nouvelles données qui ont permis de corriger une estimation précédente du Center for Disease Control (CDC) chiffrant en 2003 le nombre de morts prématurées à 11 000, principalement dues au cancer de la thyroïde.

     

     Malheureusement, il n’existe aucune statistique indépendante sur les victimes des essais nucléaires effectués par les autres puissances nucléaires, souvent en dehors de la métropole comme en Algérie ou en Polynésie française pour la France, en Australie par la Grande-Bretagne, au Groenland pour les Etats-Unis, au Kazakhstan pour l’Union soviétique, ou dans les îles du Pacifique pour la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Certaines études partielles donnent toutefois une idée de l’impact de ces essais. Par exemple, des documents récemment déclassifiés montrent que certains des essais menés par la France en Algérie ont provoqué une contamination radioactive jusqu’en Europe méridionale et jusqu’en Afrique sub-saharienne. Un groupe de 3 000 anciens combattants français luttant pour leur indemnisation ont découvert que 35 % d’entre eux avaient contracté un cancer ou souffraient d’infertilité et d’affections cardiovasculaires, tandis que leurs enfants et petits-enfants souffraient aussi de complications.

 

     Au Kazakhstan, alors que les autorités sanitaires kazakhes estiment à 1,5 million le nombre de personnes exposées aux retombées des essais nucléaires soviétiques, seuls 5 700 d’entre elles ont été reconnues en tant que victimes survivantes en 2019. De 1946 à 1958, les Etats-Unis ont fait exploser sur les Iles Marshall quelque 67 bombes nucléaires, soit l’équivalent en puissance de plus d’une explosion et demie de type Hiroshima chaque jour pendant 12 ans, causant d’intenses souffrances du fait des évacuations forcées, de brûlures, de malformations à la naissance et de cancers. Aujourd’hui, les 90 000 mètres cubes de déchets nucléaires abandonnés sur l’archipel affecté par la montée du niveau des mers menacent la région d’une contamination catastrophique.

 

Comment arrêter ce carnage ?

 

     Au moment où le président américain envisage de reprendre les essais nucléaires explosifs arrêtés en 1992, il est plus que jamais urgent de se souvenir d’un vieux principe qui a fait ses preuves : dès lors qu’une substance est impossible à contrôler et induit un risque inacceptable pour l’humanité ou l’environnement, le seul choix sûr et logique consiste à interdire son emploi, qu’il soit civil ou militaire, et à l’éliminer.

 

     Ce principe a été appliqué à des substances telles que le pesticide DDT, les chlorofluorocarbones (CFC) utilisés comme réfrigérants ou l’amiante dans la construction, tout comme aux armes biologiques et chimiques, aux mines antipersonnel et aux bombes à sous-munitions. Il est grand temps que ce principe s’applique aussi aux armes nucléaires, qui comportent le risque d’anéantissement de l’humanité et de la planète.

 

Marc Finaud

Membre du Bureau d’IDN et Conseiller principal du Centre de politique de sécurité de Genève (GCSP).

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5 août 2020 3 05 /08 /août /2020 09:48
Refusez les armes nucléaires

Si vous avez vu le film diffusé par ARTE hier soir "Hiroshima, la véritable histoire" (et encore accessible en podcast), vous comprendrez mieux le sens de ce texte que j'ai signé au nom d'IDN, avec 7 autres organisations (voir à la fin du texte)).

 

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Refusez les armes nucléaires

 

Soixante-quinze ans après les horreurs des bombardements nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki, les États disposant d’armes nucléaires investissent toujours des dizaines de milliards d’euros, en vue de leur modernisation et de leur renouvellement. Devant la complexité de la tâche de parvenir à l’élimination de ces armes de destruction massive, il serait tentant de rester dans le déni, comme le font trop de personnes à l’égard du changement climatique. Mais nos organisations, regroupées dans la Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires (ICAN en France), pour paraphraser les mots de Camus au lendemain du 6 août 1945, se refusent à tirer d'une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider encore plus énergiquement pour la mise en œuvre de l’interdiction et de l’abolition des armes nucléaires.

 

Nous revenons de loin. Si l’on se retourne sur le temps écoulé depuis les 6 et 9 août 1945, nous avons eu beaucoup de chance : entre course aux armements - avec un arsenal nucléaire mondial qui a atteint le chiffre astronomique de 69 368 ogives en 1986 ! -, accidents nucléaires militaires qui ont avorté par chance (Goldsboro 1961, Palomares 1966, Thulé 1968, ...) ou par courage (26 septembre 1983, colonel Petrov) et des tensions extrêmes (Cuba 1962, confrontation indo-pakistanaise du Kargil 2001). Par ailleurs, face au risque d’utilisation de ces armes, l’importante mobilisation d’un grand nombre d’organisations et d’individus a permis d’obtenir la mise en place d’un droit international de plus en plus contraignant en faveur de la non-prolifération et du désarmement nucléaire, notamment le Traité de non-prolifération (1968) et le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (1996).

 

Alors que le risque de détonation nucléaire avec son flot de potentielles conséquences humanitaires, environnementales et sanitaires, n’a jamais été aussi imminent en ce début de siècle, l’adoption du traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) par 122 États le 7 juillet 2017 à l’ONU montre que la résistance d’une large majorité d’États non-possesseurs et de nombreuses ONG (dont la campagne ICAN) s’est amplifiée. Ce n’est pas une vue de l’esprit ou une croyance, mais une réalité avec l’entrée en vigueur d’ici quelques mois du TIAN. Cette nouvelle norme de droit est d’ores et déjà efficace, si l’on en juge par les pressions diplomatiques exercées par la France et les autres puissances nucléaires pour dissuader États, villes et même des opérateurs privés de rejoindre ou de soutenir un traité dont l’ambition est de renforcer la sécurité internationale…

 

Résistons aux côtés des Hibakushas.

« Nous avons vécu le feu des bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki, il y a 75 ans. Nous avons consacré notre vie à nous assurer que notre génération serait celle du dernier hibakusha - les survivants des bombes atomiques. Nous avons appris à être courageux, pleins d'espoir et audacieux. Nous avons appris que c'est à des gens comme vous et moi de se dresser contre les armes nucléaires et les dirigeants qui menacent le monde avec elles. Le dernier grand défi auquel nous sommes confrontés est d'interdire et d'éliminer ces armes. Affrontez-le avec nous, nous y sommes presque. » (Engagement à soutenir les Hibakusha, ICAN, Juillet 2020)

 

Résister, c’est s’engager avec détermination devant ce qui apparaît « intouchable ». Comme citoyen français, nous sommes confrontés à chaque instant à cette bombe. Le budget dissuasion, issu de nos impôts, nous coûte 9000 € par minute en 2020, à l’heure où des acteurs du service de santé crient devant l’urgence sanitaire. Des banques, en contradiction avec leur politique de responsabilité sociétale de l’environnement (RSE), investissent notre épargne dans les entreprises fabriquant des systèmes d’armes nucléaires. Notre génération et les futures vont devoir gérer et payer pour le stockage d’un minimum de 15 000 m3 de déchets nucléaires militaires. Quant à la protection de l'environnement et de la biodiversité, cause essentielle, les efforts et luttes seront réduits à néant si le “bouton” nucléaire est poussé. La liste serait longue de tous les effets dangereux auxquels notre État nous expose en conservant une politique de dissuasion, qui consiste à être prêt en permanence à utiliser des moyens de destruction sur des populations civiles et en engageant les États de l’Union européenne à la soutenir.

 

Les campagnes (par exemple, via le Mouvement de la Paix, Pugwash, Abolition 2000…) pour le désarmement nucléaire sont nées au lendemain d’Hiroshima et Nagasaki. Mais la résistance est devenue plus organisée, plus active, non seulement à travers ces organisations, mais aussi avec de nouveaux acteurs (voir les signataires de cette tribune), comme le sont des villes françaises (dont Paris, Grenoble, Cordes-sur-Ciel et une vingtaine d’autres) et à travers le monde (plus de 300) qui sont convaincues que leurs habitants ont le droit de vivre dans un monde libéré de cette menace nucléaire et qui, pour cela, soutiennent l’interdiction des armes nucléaires.

 

Notre pays a une position et un rôle singulier. Certes, son arsenal est moindre (300) par rapport aux États-Unis (5 800) ou à la Russie (6 375), mais la France a le quatrième plus grand arsenal au monde. Cette France dont un sous-marin transporte en permanence un millier d’Hiroshima, alors que dans le même temps son ministre des Affaires étrangères affirme que « le respect du droit international humanitaire n'est pas une option [mais] c'est une obligation » (Conférence nationale humanitaire, 22 mars 2018) et que son Président s’interroge sur la prise en compte d’un crime d’écocide... alors qu’il pourrait lui-même en être l’auteur !

 

Nous engageons les associations et les individus à nous rejoindre pour agir et faire résonner cet appel des Hibakushas. Nous pouvons tous résister et agir à notre niveau en interrogeant l’action des élu.e.s (parlementaires et maires), en s’informant, en sollicitant sa banque de respecter ses engagements d’acteur responsable, dans l'objectif de contraindre le Parlement et le pouvoir exécutif d’engager le processus de signature et de ratification du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires.

 

  • Behar Abraham, Association des médecins français pour la prévention de la guerre nucléaire (AMFPGN) 
  • Bordé Jacques, Pugwash France
  • Chasseau Christian, Mouvement National de Lutte pour l’Environnement (MNLE)
  • Dolot Michel, Le Mouvement de la Paix
  • Lalanne Dominique, Abolition des armes nucléaires - Maison de Vigilance
  • Quilès Paul, Initiatives pour le Désarmement Nucléaire (IDN)
  • Maires pour la Paix (AFCDRP)
  • Campagne Internationale pour Abolir les armes nucléaires (ICAN France)

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3 août 2020 1 03 /08 /août /2020 10:00
Choisir entre l’enfer et la raison

     La commémoration des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki donnera lieu dans quelques jours, malgré la situation sanitaire, à de nombreuses manifestations* à travers le monde.

     A l’occasion du 75ème anniversaire de cet événement tragique, il est bon de relire ce que disait dans ‘’Combat’’ Albert Camus au lendemain d’Hiroshima, en se souvenant qu’il fut le seul dans la presse française à ne pas se féliciter de ce qui venait de se passer à Hiroshima :

« La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. »

     Pendant plus de 50 ans - et parfois encore aujourd’hui-, l’utilisation de la bombe atomique par les Américains a été présentée comme l’élément déclencheur de la capitulation japonaise. Le rôle de Staline a été minimisé, celui de la destruction d'Hiroshima et Nagasaki majoré, parce que cela arrangeait Américains et Japonais.

     Pour en savoir plus, je vous recommande de lire ce texte de Ward Wilson :

« Ce n'est pas la bombe atomique qui a poussé le Japon à capituler »

* Je me félicite que soient organisées des « Journées pour la paix » du 6 au 9 août à Cordes sur Ciel, que j’ai fait adhérer en 2009 à l’AFCDRP (Association Française des Communes, Départements et Régions pour la Paix).

Voir le programme.

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Choisir entre l’enfer et la raison
Choisir entre l’enfer et la raisonChoisir entre l’enfer et la raison

« Votre rôle n’est pas simplement important. Il est essentiel. Absolument essentiel. Construire un monde pacifique ne commence pas dans les salles de conférence à New York ou à Genève. Cela commence sur le terrain, dans les quartiers, dans les communautés. Cela commence par des leaders éclairés dans les villes et villages partout dans le monde. Cela commence avec vous. Et vous êtes en première ligne. »

(Ban Ki-moon, ancien secrétaire général de l’ONU, lors de son intervention devant les membres de Maires pour la Paix, mai 2010)

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Faites connaissance avec

Cordes sur Ciel,

la cité médiévale dont Paul Quilès a été le maire pendant 25 ans.

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        site de l'Office du tourisme 

Faites connaissance avec IDN

 (Initiatives pour le désarmement nucléaire),

dont Paul Quilès est président.

IDN travaille chaque jour à la réduction des arsenaux nucléaires et du risque, intentionnel ou non, d’utilisation de l’arme nucléaire.

IDN oeuvre à construire un monde sans armes nucléaires, pour une paix et une sécurité internationale durables.

Bibliographie

- 2018: L'illusion nucléaire- La face cachée de la bombe atomique (avec Jean-Marie Collin et Michel Drain)

- 2017: Quelques citations sur les armes nucléaires

- 2013: Arrêtez la bombe (avec Bernard Norlain et Jean-Marie Collin)

- 2012: Nucléaire, un mensonge français

- 2011: On a repris la Bastille (avec Béatrice Marre)  

- 2010: 18 mois chrono (avec Marie-Noëlle Lienemann et Renaud Chenu) 

- 2005: Face aux désordres du monde (avec Alexandra Novosseloff ) 

- 2001: Les 577, des députés pour quoi faire (avec Ivan Levaï) 

- 1992: Nous vivons une époque intéressante 

- 1985: La politique n'est pas ce que vous croyez